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ENCHAINEMENT DES OUVRAGES

L'œuvre de M. Claudel est vaste. Elle comprend actuellement une vingtaine de volumes! ; trois livres de prose: Connaissance de l'Est, Art poétique,et Considéralions el réflexions sur le vers français, que l’on peut classer sous le nom d’Essais.

Cinq volumes de poèmes : Cinq grandes Odes, Corona Benignitalis Anni Dei, La Messe là-bas, Poèmes de guerre, Cetle heure qui est entre le Printemps el l'Eté ; Douze drames : T'êle d'Or, la Ville ,Le Repos du Seplième jour, La jeune fille Violaine, Partage de Midi, L’Annonce faile à Marie, l’Olage, le Pain Dur, le Père Humilié, Protée, la nuit dé Noël 1914, le Soulier de

1. Voir à la Bibliographie la nomenclature de ces volumes et leurs remaniements ou éditions successives.

Satin. Plus une série de petits ouvrages séparés, comme le Chemin de la Croix, Sainle- Geneviève, Poèmes Japonais, etc...

et une étude sur l’âme japonaise.

Cette introduction ayant pour objet, non de faire connaître ou d’étudier l’œuvre de M. Claudel, mais d’'acheminer le plus grand nombre possible de lecteurs d'élite vers la lecture et la connaissance de cette œuvre, je ne me propose pas cette tâche déjà faite ailleurs, par de plus compétents, d'analyser ces ouvrages ou de les commenter. |

Mais, en parlant un peu davantage de ceux qui éelairent les autres,on peut attirer l'attention sur trois œuvres maïtresses de cet ensemble assez touffu.

L'art de composition de M. Claudel est . au fond un art de digression. Des lignes cursives partent d’un centre, y reviennent après de longs détours, ayant dessiné des motifs inattendus. L’'Arbre qu'il a pris pour motif de ses cinq premiers drames, et presque comme emblème personnel, figure assez bien ce mode de développement : un tronc, des branches, des

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rameaux, des feuillages, gouvernés par un

mouvement unique et l'équilibre d’un

fort enracinement, mais voués au vent el aux caprices.

Toute son œuvre est ainsi. Sa eourbe est fournie d'arabesques. Les cinq drames réunis d’abord sous ce titre : l’Arbre et dont les deux premiers furent postérieurement repris et refaits, ouvrent cette œuvre. Et le dernier est un embryon de la future Annonce faile à Marie. De ces cinq tragédies, la plus importante est la première, Têle d'Or. Elle est, même dans sa seconde version, confuse, dure, peu plaisante, échevelée, invraisemblable. Un jeune homme inconnu, Simon Agnel, signalé par ses cheveux, se sent Ia force d'un héros et d’un condueteur d'hommes.

Il n’a aucun appui hors de lui-même : ni loi, ni foi. Mais sa propre force d'homme est si grande qu’elle doit lui suffire. I] s'impose au peuple, renverse un gouvernement tremblant à l’heure du péril de son pays, et se proclame roi. Bien entendu, ce demidieu se doit de mépriser la femme et il exile la princesse, fille du roi déchu, qui

s’en va sur les routes mendier son pain.

Il conduit l’armée au combat et, par son prestige et sa valeur, lui fait vaincre et poursuivre l’ennemi. Arrivé aux confins de l’Europe et de l’Asie, en quelque endroit sauvage des Karpathes, alors que ses fidèles et lui-même contemplaient la Terre nouvelle qu'ils allaient fouler, il est blessé mortellement. Après la mort de ce chef d’un Jour, tout se dispersera ; les hommes rentreront chez eux,désemparés.

Tout est vain de ce qu’ils ont tenté. Leur grand effortn’avait point de but,quiavait pour seul ressort un mortel. «Notre effort, arrivé à une limite vaine, se défait luimême comme un pli ». Avant la mort du chef, la Princesse, qui a suivi l’armée et que des soldats ont clouée à un arbre comme une chouette, s'étant détachée, .

vient soulager l’homme expirant. Il essaie bien de lui dire : « Tu ne déferas pas cette âme dure avec tes ongles de femme », 1l est beaucoup plus faible qu’elleet ilexpire en invoquant le soleil.

En second lieu, vient ce drame de nouveau personnel, de nouveau (comme le

premier par ses symboles), auto-biographique : Pariage de Midi. Publié par la librairie l’Occideni, que dirigeait ce lettré, Adrien Mithouard, mais publié hors commerce, à 190 exemplaires seulement, et non réédité depuis, ce drame n’est connu que des quelques personnes qui ont pu se le procurer ou le lire chez leurs amis.

Rien de plus clair que cesombre drame.

C’est le drame de la passion. Les circonstances, le cadre, y ajoutent leur force dramatique, presque un élément de terreur. Se rendant en Extrême-Orient, un homme rencontre sur le bateau une jeune femme qui est belle. Elle est en route pour la Chine avec son mari et ses deux fils. « C’est une femme de cheî » dit d’elle un autre homme, Amalric, qui la convoite.

«€ Il lui fallait pour l’attacher de grands devoirs, une grande housse d’or.» Mesa l'aime, Ysé sera à lui. Des conversations de bateau, énervées, dans la brûlante mer Rouge et le « léonin Océan [Indien » montrent ces quatre personnages, Ysé, de Ciz son mari, Mesa, Amalric, insatisfaits, aventureux, à l'heure mauvaise de la vie.

« Midi au ciel, midi au centre de notre vie

En Chine, le mari est expédié vers une ligne de chemin de fer en construction dans une région malsaine, et les amants sont libres. Non pas heureux. Mesa, «avec sa figure de mauvais prêtre », a autant de remords qu'il éprouve de passion et cette passion porte en elle un élément destructeur, un besoin d’absolu, devant lequel la femme peu à peu recule, et que finalement elle fuit. D'ailleurs, elle va devenir mère et doit se cacher. À peine le bateau qui la ramène en Europe a-t-1l passé d’une ville chinoise à une autre, qu’elle a retrouvé Amalric et s’en est venue vivre avec lui.

Un an après, sans nouvelles de sa femme et de son enfant, Mesa, qui les cherche, apprend où ils sont. On est en pleine révolte des Boxers. Amalric et Ysé se préparent à la mort, car ils n’ont aucun moyen d'échapper et plutôt que de tomber aux mains des Chinois, ils ont aménagé une machine qui fera sauter leur maison et les détruira avec elle. Mesa

arrive dans la chambre d’Ysé et l’accable de questions et de reproches ; mais elle resté irimobile et ne répond rieh.

Mesa : Ne me fais pas commettre un grand crimé. Tu ne sais pas comme toi et moi

Nous sommes près de la damnaätion ence moment. Rien qu’une petite chose à faire

[Il élève la lampe ét considère Ysé).

La même ! |

Dis, Ysé, ce n’est plus le grand soleil de midi ! Tu te rappéllés notre océan !

Mais la lampe sépulcrale colore ta joue, et l’oreille et le coin de votre tempe.

Et sé reflète dans vos yeux, vos yeux dans le rniroir.

(Il prend les cheveux dans sa main n).

Ce sont les mêmes cheveux, ah ! j’en reconnais l’odeur, lorsque ] étais enfoncé en toi jusqu'aux narines ainsi que dans un trou profond.

Les mêmes cheveux, mais de grosses veines d'argent se mêlent à l'or.

(Il souffle la lampe)

La petite lampe est éteinte. Et il est éteint en même temps

Ce dernier soleil de notre amour, ce grand soleil de Midi et d’Août

Dans lequel nous nous disions adieu dans la lumière dévorante, nous séparant, faisant de l’un à l’autre désespérément

Un signe au travers de la distance élargie.

Adieu Ysé, tu ne m'as point connu ! Ce grand trésor que je porte en moi,

Tu n’as point pu le déraciner,

Le prendre, je n’ai pas su le donner. Ce n’est pas ma faute.

Ou si ! C’est notre faute et notre chôtiment, il fallait tout donner,

Et c’est eo que tu n’as pas pardonné.

(Silence).

Et cependant, je ne t’ai point aimée pour rire ! Oh, ŸYsé, si tu savais comme je te portais sérieusement dans mon cœur,

O ma bien-aimée, comme il faisait bon pour vous dans mon cœur !

Ah ! si j'avais été là, je vous aurais défendue et personne ne vous aurait arrachée de mon cœur, ma vie !

Et il faut endurer cela. Elie ne répond pas ! Elle est là, à dieux, elle est ici !

Elle est là et elle n’y est point. La même, nullement la même,

__ Telle une nuit je t'ai vue t'avancer vers moi de ce pas fier et léger avec un sourire plein de mystère,

Disant « c’est un grand mystère, Mois, je t’annonce que notre enfant est né »

Et moi je pleurais, et je riais, et je pensais seulement « c’est toi ! Pourquoi ne pas m'avoir écrit, cruelle? »

Mais toi, comme quelqu'un qui sait, faisant de la bouche « silence ! »

Tu ne répondais que par un sourire et, je te regardais sourire, Ô mon bien !

Et maintenant voici l'horreur ! ».

Lorsque rentre Amalric, elle choisit par son silence de rester avec lui. Les deux hommes luttent l’un contre l’autre dans l’obscurité qui s’est faite. Mesa blessé reste dans la maison condamnée. Ysé et Amalric s'emparent de la « passe » chinoise que possédait Mesa. Ysé étouffe son enfant et fuit avec Almaric.

Peu après le temps où il écrit ce drame, M.Claudel compose les plusgrands poèmes religieux de sa vie: Cinq grandes Odes, l'Esprit el l'Eau, Magnificat, la

Maison fermée, la Muse qui est la grâce, suivies du Processiônnal pour saluer le siècle nouveau. Püis l’Annonce faile à Märie ét Coronä Béñignitalis.

Cés ôdés, cé dfame religieux, éé livre dé poèmes, marquent le pôinit eulminant d’une recherche qué M. Claudel a définie ailleurs, quand il a dit qu’il « cherchait à $urprendre la mélodie du monde ». De Têle d'Or, des autres premiers drames, investigations dans un univers où ne brille qu’un rayonnement divin très vague,et de Parlage de Midi, qui est un examen de l’âme toute laissée à elle-même, 1] parvient à rattacher tout ce qu’il connaît de l’univers physique et moral à la souveraineté de Dieu, dans une atmosphère de paix et de splendeur catholques. C’est l’ode intitulée l’Espril et l'Eau qui exprime, qui salue cette approche de l'esprit vers un monde « réconcilié ». Dieu est le grand sujet des poèmes et des drames que M. Claudel compose à cette époque. Puis, sans qu’il s’écarte jamais, d’ailleurs, de ce sujet, mais comme s’il lui avait payé une part importante de

tribut, il retourne, lentement, au monde humain. Jadis, dans la Välle, il a cherché à imaginer ce que pourrait être une vie sociale privée de ses bassesses et remodelée sur un plan idéal. Ayant vécu davantage, il s'intéresse au monde tel qu'il est, différent de tout idéal, et il en étudie avec curiosité les contrastes, lestares et les énergies. L'Olage,le Pain Dur, le Père humilié sont les trois drames de cette période.

On sait qu'ils se suivent et qu'ils se correspondent. Enfant, M. Claudel avait pu voir ce fait, qui n’est pas exceptionnel, d’une jeune fille de grande maison épousée par l’instituteur de son village. Après la Révolution, les alliances humiliantes entre les enfants des émigrés et le régisseur qui, en leur absence, s’était affublé de leurs biens, et souvent de leur nom, furent fréquentes. C’est une de celles-là que M. Claudel a prise pour sujet de son drame l’Ofage, mais en compliquant l’horreur du conflit naturel par une obligation religieuse qui fait de Sygne de Coûfontaine, dans son mariage avec Toussaint Tureluré, non seulement une victime,

mais une espèce de martyre. J’avoue que ce drame me paraîtrait plus poignant s’il ne mettait en action que le conflit naturel. Servant à sauver le pape, otage de Napoléon, le sacrifice de Sygne acquiert une signification autre et le drame, d’ailleurs très dur, prend un caractère de grandeur différent. « Sommes-nous avant tout des humains, ou avant tout des enfants de Dieu? » Cette question devient le ressort du drame. M. Claudel répond que nous sommes des enfants de Dieu et son drame nous passe au-dessus du cœur.

Mais ce drame superposé à l’autre est établi en deux ou trois scènes d’une impressionnante grandeur.

L'expérience de la scène suggéra à M. Claudel d'adapter son art dramatique aux conditions strictes du théâtre et, ayant à reprendre les personnages qui avaient animé l’Olage et à suivre leur étrange descendance, il composa le Pain Dur, le meilleur de ses drames, avec Parlage de Midi, s1 on les voit du point de vue du théâtre, c’est-à-dire tout simplement, de l'intensité dramatique.

C'est un petit drame très concentré, avec des racines et des conséquences que l’on entrevoit, un peu comme on les devine dans les drames d’Ibsen. Sygne de Coûfontaine est morte, Toussaint est devenu comte de Coûfontaine. Leur fils Louis est un homme au sang mêlé. Il est colon en Algérie. Une jeune fille l’a soigné, la comtesse Lümir, polonaise. Il l’aime, il veut l’épouser ; elle lui a prêté de l’argent : dix mille francs. Le vieux Coûfontaine, devenu ministre de Charles X, conseillé par sa maîtresse, la juive Sichel, réduit son fils Louis à la faillite pour reprendre ses biens de la Mitidja. La double revendication de Lümiîr et de Louis sur le père avare et obstiné fait le nœud du drame.

Enfin, à cette date où nous sommes (1925), après ces volumes de poèmes, la Messe là-bas, poèmes d’exil pendant la guerre, Poèmes de guerre, Sainie Geneviève, vont paraître à la fois, résumé d’une esthétique : les Considéralions sur le vers français, et, résumé d’une vie, le Soulier de Salin, comédie espagnole en quatre jour-

nées, troisième sommet, dernier chaînon de la trilogie dramatique personnelle du poète.

C'est un enchevêtrement de plusieurs drames, jouant au long de « journées »

qüi, de même celles de Caldéron, « s’espacent sur la distance et sur le temps » et qui a pour scène cette Espagne du xvie siècle où l’on rêvait de christianiser l'Afrique et où l’on discutait le récent apport que venait de faire du Nouveau- Monde Christophe Colomb.

Un lien charmant rejoint l’un à l’autre ces épisodes. Une jeune Espagnole, mariée à un Vieux seigneur castllan, est éprise du glorieux soldat Rodrigue, qui éprouve pour elle un amour fiévreux, torturé.

Rodrigue et Merveille sont séparés par bien des forces, la distance, le devoir, le temps, Mais ils s'aiment. La jeune femme avant de quitter son palais de Castille, sachant que, malgré sa conscience elle ira rejoindre Rodrigue, dédie à la Vierge de sa maison son soulier de satin. Elle le lui confie comme un ex-voto, et pour que la Madone, si elle le veut, du haut du Ciel

la retienne par un pied si elle se jette dans les chemins de la passion. De fait, tout au long du temps qu’embrasse cette vaste comédie qui se déroule sur des années, à la façon des drames de Caldéron, jamais l’amour de Rodrigue et de Merveille ne sera satisfait. Cette pièce porte en sous-titre « Le Pire n’est pas toujours sûr ». Après une existence de désir et de gloire, pleine d'éclat et vide de bonheur, Rodrigue est vaincu par l’âge.

Il ne possède plus ni la faveur royale ni l'admiration de son pays. Il devient un vieil ermite inutile à tous, que des sœurs missionnaires, un jour, recueilleront par charité.

Ce n'est là qu’un épisode — important il est vrai, du point de vue de la psychologie — dans une œuvre fantaisiste, énorme, qui, d'une première lecture hâtive :, nous laisse une impression de vision ; œuvre récapitulative de la pensée, de l'imagination, de l'expérience de son auteur.

1.Ge livre n'a pas encore paru. L'Acte Ier seul a été publié dans la collection Le Roseau d'Or (Plon).

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