L'ELEMENT PATHETIQUE
Üne suite de visages demeure dans la mémoire lorsque l’on a lu ou vu jouer les drames de M. Claudel. Cette part d’invention dans son œuvre m'a toujours paru mériter l'attention. Qu'un auteur qui met en mouvement des idées et des symboles, dont les drames sont dirigés par la passion de convaincre, n'ait pas, comme il
arrive à presque tous les auteurs de
thèses dramatisées, construit seulement des personnages propres à exprimer ses idées, mais qu'il ait créé des personnes, des êtres vivants, c’est la preuve du don dramatique existant chez lui à côté des dons lyriques. |
Rappelons-nous Vercors. C’est le patriarche de l’Annonce faile à Marie, le
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père de Violaine et de Mara. Il sort, tout gris de temps, d’un Moyen-Age rural, qui, sous ses traits, ne nous paraît n1 si étrange ni si lointain. Il est allé en pèlerin à Jérusalem, comme les plus dévots de son pays et de sa génération. Il est resté trois ans absent et il revient chez lui au petit jour, inattendu, dans sa maison où le malheur a passé.
Vercors. — Ouverte?
La maison est-elle vide que toutes les portes sont ouvertes?
Qui entre si matin avant moi? ou qui est-ce qui est sorti?
Je reconnais la vieille salle, rien n’est changé.
Voici la cheminée, voici la table.
Voici le plafond aux poutres solides.
Je suis comme la bête qui flaire de tous côtés et qui reconnaît son gîte et son nid.
Salut, maison ! C’est moi. Voici que le maître revient. |
Monsanvierge ! que de fois j'ai pensé à tes tours,
Cependant que sous mes pieds captifs
je faisais monter l’eau dans le jardin du vieillard de Damas.
(O0 le matin et l’après-midi implacable !
Ô la noria éternelle et les yeux qu'on lève vers le Liban !)
Et tous les aromates de l'exil sont peu de choses pour moi
Auprès de cette feuille de noyer que je froisse entre mes doigts. Je n’ai pas voulu rentrer hier soir. J’ai attendu le grand jour.-Et j'ai passé la nuit dans une meule de paille nouvelle, pensant, priant, regardant, me souvenant, remerciant !...
Ecoutant.….
Rappelons-nous, dans cette même Annonce, Pierre de Craon le bâtisseur de cathédrales, si rude et si tendre ; dans l'Olage, le curé Badilon aux mains rouges, ce prêtre épouvanté et candide, qui précipite dans le sacrifice (avec la même autorité et la même frayeur que lorsqu'il fait, indigne, descendre Dieu sur terre) une femme trop noble pour ne pas être tentée par l’héroïsme, et dont il a pitié.
Maladroit et gauche, il va et persiste dans sa cruelle mission, broyant ce cœur fémi-
nin et cet honneur aristocratique devant lesquels 1l n’est que révérence et admiration. Tout cet eñgrernage de surnaturel, d’humain, toute leur confusion, et le progrès dans sa propre âme d’une dôuleur qu'il fait naître chez une autre, sont traités avec une délicatesse profonde.
Rappélons-nous dans les deux drames l’Olage, le Pain Dur (et leur süite, moins vivante 1l est vrai, le Père humilié) la descente et la transformation du caractère héréditaire dépuis Toussaint Turelure jusqu’à son fils Louis de Coûfontaine:.
Sygne a épousé Turelure. Qui est Turelure? « Toussaint, fils de notre servante et du sorcier Quiriace... » Un moinillon qui a rejeté la robe et le capuchon, quand la Révolution a vidé les cloîtres. La Révolution l’a employé, puis l’a servi. Il a abattu les têtes du père et de la mère de Sygne, et des parents de son cousin Georges de Coûfontaine. Il est maintenant préfet de Napoléon. Bruyant, ambitieux, retors, doué d’un flair de policier et d’espion, d’une grosse astuce de bas courtisan, à la fois desposte et d'âme subal-
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terne, 1l serait déjà odieux sans le passé sanglant qui le rend haïssable aux yeux de Sygne. Maïs il aime Sygne. Où un tel amour est-il niché chez lui? On imagine Balzac aux prises avec ce caractère qu'il eût apprécié :, et fouillant dans ce cœur et ce cerveau pour y trouver les racines de ce monstrueux amour. Dans l’Olfage Turelure dit seulement de lui-même ce mot qui laisse sous-entendre son propre étonnement : « Puisque je vous aime, il faut bien qu'il y ait tout de même quelque chose en vous qui soit fait pour être aimé de moi. » En regard, est ce pauvre officier bon à mettre au rancard pour les gens nouveaux de l'espèce de Turelure, Coûfontaine, l’émigré, le chevalier, la tête folle, qui a en lui un trésor d'honneur et de noblesse dont personne n’a plus cure :
en Sygne, survivante de la même race, tout répond à ces traits. Elle épouse Turelure, qui vole à son cousin leur nom de Coûfontaine ; elle meurt en lui laissant un fils ; et ce petit Turelure, nous le
1. D'ailleurs, Une Ténébreuse Affaire a quelque ressemblance avec la donnée de l'Oiage.
retrouverons à trente ans. Son père est devenu ministre de la Restauration, car il est l’homme du Pouvoir. Et Louis, hésitant et faible entre ses deux hérédités, ayant le haut du visage de son père, et la bouche dessinée de Sygne :, accroîtra l'héritage du sang trouble en épousant une Juive. « Notre vieux sang de Coûfontaine, qui s'était déjà appuyé un Turelure, voilà tout Israël qui débouche dedans ! » Mais Israël conduit ce Coûfontaine aux honneurs, et Louis sera ambassadeur de France auprès du Vatican lorsque nous le retrouverons dans le Père humilié. Il ne lui en coûtera pas de mettre la main sur le Saint-Père quand l'heure de l’abaissement temporel de la papauté aura sonné.
Les femmes, parmi ces drames traités parfois d’une main pesante, ont une légèreté de dessin, qui fait penser à certaines héroïnes de Shakespeare. Jessica, Porta, Cressida, Ophélie : c’est soudain parmi
1. Louis. — C'est à cause de la bouche que vous me détestez? Turlure, — Non; c'est à cause du nez et du front. (Le Pain Dur, Acte Ier).
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la forte et réaliste mêlée des personnages de Shakespeare, l'apparition d’un élément impondérable. Pour les peindre, nul trait n’est assez simple, assez pur. Lui qui a tellement bien vu par l'esprit ses personnagés en chair, en os, en habits, qu’il peut résoudre une situation ét dénouer un drame en leur faisant dire un seul mot banal mais décisif parce que nous les connaissons jusque dans leurs manières, entre dans le vague lorsqu'il peint certaines créatures — ce sont des femimes-ariges.
Quelques figures féminines de M. Claudel sünt traitées de même : celle de Violaitié en premier lieu, qui retient autouf d’éllé toute l'intrigue familiale et spirituelle de l’Annonce faile à Marie. C’est « la fiancée à travers les branches en fleurs » que Jacques Hury salue. C’est l’enfant saturée d'espoir amoureux, qui, d’üne joie trop grande, détache ce baiser charitable pour un lépreux « Il était si malheureux et moi j'étais si heureuse», ditelle. La mêrie grâce l’accoripagne dans son abandon de la maison, dans le mira-
cle qui s’accomplit par son entremise (la résurrection entre ses bras de l’enfant de sa sœur)gst dans son martyre de lépreuse, puis dans sa mort. Elle est si aérienne dans son humanité que rien ne la défigure ; et si délicate dans sa sainteté qu’elle peut encore dans une balance exquise, peser ce qu’elle y garde d’un amour ancien. « Jacques, dit-elle en mourant au fiancé de jadis, quand tu entendras à ton tour la grande porte de la mort craquer et remuer, c’est moi de l’autre côté qui suis après ! » Le paradis que cette sainte promet à cet homme, c'est sa présence, à elle. | Pensée, (Le Père humilié), Marthe (L'Echange), Beata (Poèmes d’Elé)sont les esquisses de plus en plus pâles de la même figure féminine. À l’autre extrême de la ligne psychologique sont les figures dures de Mara,la sœur de Violaine (L’Annonce faile à Marie) paysanne acharnée et cruelle, terre mauvaise, dans laquelle pousse, à notre étonnement, l'amour maternel, et Sichel la Juive, la fille d'Al Habenichts (Le Pain Dur) maîtresse du
vieux Turelure comte de Coûfontaine puis épouse de son fils Louis.
La comtesse Lümir, du même drame, et Sygne de Coûfontaine, sont des femmes plus complexes. La première est l’une de ces petites polonaises ardentes qui gagnaient un peu partout en Europe des adeptes à la cause de la Pologne au siècle dernier et recueillaient des fonds pour les soulèvements périodiques de la nation.
Elle s’est dévouée à Louis, cela ne lui sera pas compté ; elle-même oubliera son dévouement et peut-être l'affection qui les liait, si elle peut emporter dans sa petite bourse les quelques billets qu’on lui doit et qui appartiennent à « la cause ». Sygne, qui a passé plusieurs fois dans nos pages, garde un certain mystère, mal éclairci pour nous, en elle. On l’a déjà vu:
ce drame est sous plus d’un aspect transformé par l’auteur en problème. Ceci est l’un de ces aspects : un sacrifice surhumain étant demandé à une créature, une renonciation telle que la mort ou l’emprisonnement dans un couvent lui serait prélérable, cette créature l’admet, elle y
consent, elle consomme son propre holocauste. Mais elle y laisse toute vie. Son existence devient celle d’un automate, elle est rompue par l'effort qui l’a fait passer de l’honneur à l’abjection. Elle n’y résiste pas. Cette femme a deux histoires. Avant le mariage révoltant, Sygne de Coûfontaine est une femme de vieille race française,patiente, ingénieuse, noble; elle est à sa place, elle reprend « brin à brin, comme une vieille dentelle » le bien de ses ancêtres pour le laisser en bon état à ses neveux. Elle administre, elle travaille, elle aime, elle sourit. Elle vit ; elle est, dit Georges « la virgo admirabilis, la vierge bien tempérée dont le sourire ne va pas aux coins de sa bouche jusqu’à faire trois rides tracées comme avec le crayon le plus fin ».
Après son mariage, elle est à demiinconsciente, son âme est éteinte, rien ne vit en elle, son seul geste est un tic nerveux qui lui fait indéfiniment faire « non »
de la tête, comme si quelque chose au dedans d’elle n’avait janrais voulu céder à ce que son âme a consenti. Son fameux
orgueil, dont Turelure se plaint, nous n’en voyons pas d'indice ; son seul acte est un réflexe violent par lequel elle se précipite devant son mari pour recevoir la balle qui devait le tuer, et qui la tue.
Vingt ans après, le vieux Turelure ne prononcera pas sans rancune, sans effroi, sans respect, ce nom : Sygne de Coûfontaine.
À part, loin de ces figures composées dont nous voyons la diversité et le caractère clair, se tiennent deux personnages qui ne sont plus, au contraire, que des types généraux. Dans Partage de Midi, ils s'appellent Mesa et Ysé ; dans le soulier de Satin, don Rodrigue et Merveille. Il y a peu d’individualité dans ces deux premières figures n1 dans leur réplique. C’est l’homme et c’est la femme, et le principal personnage de ces drames, ce n’est n1 lui n1 elle, c’est la passion.
L'un et l’autre drame posent une série de questions inquiètes sur la fatalité, la nécessité de cette passion qu'ils racontent. La passion est un fait. Quel rôle a-t-elle en nous? Pourquoi la femme
a-t-elle cette part dans la vie de l’homme?
Quel est.cet amour qu'il a pour elle, de quoi est-il fait? Cette exigence de la femme, quel en est le sens? Quel est le pourquoi d’une telle force? la vie humaine peut-elle se l’assimiler, s’en servir? ou n’est-elle qu’une force de destruction?
Quel propos a l’amour lorsqu'il décompose de cette manière à la fois soudaine et durable l’énergie humaine, l’être humain?
Et le christianisme qui se trouve devant ce fait, comment l’utilise-t-il, s’il ne peut le rejeter? Ce désespoir et cette joie qu’engendre l'amour, sont-ils de vaines impulsions? L'amour a-t-il d'autre but que lui seul? Ne tend-il pas, comme l’élan des marées, vers un astre inconnu, vers quelque but spirituel? Cette attraction de deux êtres l’un vers l’autre, que nous ne pouvons pas nier, que nous pouvons à peine discipliner et réduire, est-ce une attraction purement humaine? Se cache-t-il, ou non, une autre image derrière celle que nous contemplons? Ce que nous cherchons à posséder, à vaincre, jusqu’à ce que nous ayons trouvé le repos,
qu'est-ce? le corps, ou l'âme? et quelles transformations semblons-nous en attendre? Quand l’homme renonce à la passion, est-ce parce qu’elle est réellement une insuffisante réponse à ce qu'il a cherché?
En ce cas qu’avait-il donc cherché et
voulu‘?
Mesa.— C'est tout en lui qui demande tout en une autre. Mais tout amour n’est qu’une comédie entre l’homme et la femme ; les questions ne sont pas posées.
Ysé. — La comédie est amusante quel-
quefois.
Mesa. — Je n’ai point d’esprit !.
Tout ce mystère est le véritable objet des deux drames violents dont il s’agit ici; M. Claudel en avait d’abord cherché une explication (T'ële d'Or) dans cette sorte de créance que l’homme, fils de la femme, contracte par son origine. « Ce que la femme a donné, la femme le reprend ».
Ailleurs, (l’Echange) la femme occupe un maître et subit l'esclavage. Dans Partage