GÉNÉALOGIE DU SAPIN. ÉVOLUTION DES VÉGÉTAUX
Tout ce qui a été dit plus haut de l’organisation des diverses parties du Sapin suffit à établir d’une manière irrécusable qu'il occupe, avec toutes les Gvmnospermes, une place intermédiaire aux Phanérogames Angiospermes et aux Cryptogames vasculaires. Il resterait à déterminer les plantes avec lesquelles il a les affinités les plus étroites, celles dont il a pu sortir et celles qui ont pu être produites par l'évolution et la transformation, soit de sa forme actuelle, soit d'une forme dont lui-même serait issu.
Toute personne qui désire se livrer à l'étude d'un problème semblable doit avoir présent à l'esprit ce principe nettement établi par toutes les recherches modernes : que les êtres vivants ne forment pas, comme le croyait Bonnet à la fin du siècle dernier, une chaîne, ou, pour me servir de son expression, une échelle ininterrompue, dont chaque espèce actuelle ou fossile constituerait un échelon, mais un ou plusieurs arbres, à branches très nombreuses, les unes ramifiées, les autres arrêtées dans leur développement, n'ayant produit qu'un petit nombre de rameaux ou même étant restées tout à fait simples, certaines branches s’élevant d'autant plus qu’elles se ranmufient, tandis que d’autres s'affaiblissent, s’appauvrissent en quelque sorte et suivent une direction descendante.
Etablir la place exacte qu'occupe, dans cet arbre im-
mense, une espèce, un genre, une famille, parfois même toute une classe, constitue souventune besogne très ardueet presque impossible à accomplir. Il me parait, par exemple, fort difficile de déterminer la position exacte du vaste groupe des Monocotylédones. Servent-elles d’intermédiaires entre les Gymnospermes et les Dicotylédones, ou bien ne sont-elles que des Dicotylédones dégénérées ? Quant à moi, pour bien des motifs que je n'ai pas à exposer ici, Je penche vers la dernière opinion. On voit, par ce seul exemple, de quelles difficultés est entouré le problème de l'origine et de la filiation d'une espèce.
Je reviens au Sapin. Sa place bien évidente est dans le groupe des Abiétinées, à côté des Pins, des Mélèzes, dont il diffère par le mode de disposition des feuilles, mais auxquels il ressemble par la nature des organes reproducteurs et par la forme des feuilles. Au point de vue des formes des feuilles, les Ginkgo, avec leurs feuilles larges et étalées, pourraient être considérés comme le rattachant aux Angiospermes. Mais ce rattachement est effectué plus directement encore par l'organisation des ovuleset des anthères, sur laquelle nous avons insisté plus haut.
Quant à préciser les formes de Dicotélydones avec lesquelles le Sapin a le plus d'affinités, je crois que cela est fort difficile. Sans doute, si l’on ne tient compte que de la façon dont les fleurs sont disposées, les Amentacées, — c'est-àdire, d'une part, le Chêne, le Châtaignier, etc., d'autre part, le Bouleau,—peuvent être considérés comme les formes les plus voisines des Conifères; mais la question que je posais il y a un instant à propos des Monocotylédones me parait aussi justement applicable aux Amentacées. Ces plantes sont-elles des formes intermédiaires aux Gymnospermes et aux Angiospermes à fleurs complètes ou bien proviennentelles de la dégénération de formes plus élevées ? La première alternative parait être la plus conforme aux faits, mais elle ne peut être formulée qu'à l’état d'hypothèse. Si
ÉVOLUTION DES VÉGÉTAUX PA is on l'admet, les Conifères se rattacheraient aux Amentacées, non pas directement, mais par l'intermédiaire du petit groupe des Gymnospermes connu sous le nom de Gnétacées, auquel appartiennent les Ephedra, les Gnetum et cet arbre singulier de l'Afrique équatoriale, le Welwitschia mirabilis, qui ne présente jamais que deux grandes feuilles au sommet d'un trone cylindrique, gros et court.
Quant aux formes d’où sont sortis les Conifères, il est encore plus difficile de les indiquer d'une façon précise. Sans doute, ils ont pour ancêtres les Fougères arborescentes dont on connait bon nombre d'espèces fossiles ; mais il y aurait à déterminer s'ils sont sortis directement d'une forme de Fougère, ou s'ils ont pour ancêtre plus immédiat quelque Cycadinée, car les Cycas, ces magnifiques arbres à port de Palmiers, de l'Asie orientale, sont manifestement issus des Fougères.
Quoi qu'il en soit, c'est seulement dans le terrain houiller qu'on commence à trouver des Conifères fossiles ayant des analogies de formes avec les Sapins, surtout avec les Cèdres (le genre Cedroxylon) qui ont peut-être précédé les Sapins. C'est pendant les périodes secondaire et tertiaire que les formes voisines du Sapin prennent le plus d'importance. Elles constituent alors, avec les autres Conifères, d'immenses forêts, dans lesquelles elles commencent à être en lutte avec les Angiospermes, dès la période triasique. L'uniformité encore très grande de la température, l'humidité considérable répandue dans l'atmosphère donnaient alors à la végétation de ces magnifiques arbres une puissance dont nos forêts actuelles ne nous fournissent sans doute qu'une bien faible image.
Dans tout ce qui précède, nous avons considéré comme irrécusablement établie cette théorie, formulée scientifiquement pour la première fois par Buffon, au milieu du xvir° siècle, appuyée par les travaux si remarquables de Larmarck, de Gœthe, de Geoffroy Saint-Hilaire, etc., et,
enfin, définitivement fondée par Darwin, Hæckel, et les naturalistes contemporains, théorie d'après laquelle toutes les espèces des êtres vivants seraient issues les unes des autres par transformation d'espèces préexistantes.
Pour compléter cette introduction générale à la Botanique, il ne serait sans doute pas inutile de montrer avec quelle facilité cette théorie peut être appliquée aux végétaux, de mettre en relief les influences auxquelles sont soumis ces êtres, soit de la part du milieu dans lequel ils vivent, soit de la part des autres êtres vivants, animaux et végétaux, de retracer les luttes incessantes auxquelles ils sont mêlés, et de faire ressortir l’action que la lutte et le milieu exercent sur leur organisation, les transformations qu'ils déterminent à l'heure actuelle et celles qu'ils ont produites dans le cours des siècles passés (1).
Après avoir étudié ces graves problèmes, il faudrait prendre, l'une après l’autre, chacune des formes du règne végétal, montrer les ressemblances qui les rapprochent et les dissemblances qui les séparent, construire pièce à pièce l'immense arbre généalogique des espèces végétales, montrer ses racines, son tronc, ses branches principales, et jusqu'à ses rameaux les plus minimes, en un mot, faire l'histoire de l’évolution graduelle de ces êtres.
Mais, pour qu'un semblable travail eût une perfection suffisante, il faudrait pouvoir y consacrer une place bien plus grande que celle dont nous disposons dans ce livre. C'est la tâche que MM. de Saporta et Marion ont accomplie dans la Bibliothèque scientifique internationale (2).
Me bornant à tracer les lignes principales de cet immense cadre, je résumerai en quelques lignes les données contenues dans les pages précédentes. En rap-
(1) Voyez, pour l'étude comparée des diverses théories émises par Lamarck, Darwin, etc., au sujet de la formation des espèces animales et végétales, mon livre sur Le Transformisme.
(2) Voyez : G. DE SAPORTA ET MARION, l'Evolution du règne végétal. Les Cryplogames.— Les Phanérogames (3 volumes).