INTRODUCTION. XXI
de lui-même, dans le combal furieux des passions, dans cette soif des voluptés, toujours insatiable et toujours trompée. Il ne pouvait comprendre que le mal vint de Dieu, et il ne voyait pas que le seul mal effectif est Touvrage de rhomme.
Deux choses lui manquaient pour donner un sens au tableau de l'univers et au drame de la vie : c'était la pensée de la Providence et la conscience de la responsabilité humaine. En un mot, Augustin n'avait pas le sentiment des choses morales, spirituelles, invisibles. Le manichéisme se présenta à lui avec son hypothèse spécieuse de deux principes, Tun qui explique le bien, l'autre qui semble expliquer le mal. Les zélateurs de cette antique tradition de la mythologie persane l'avaient rajeunie en l'associant à une sorte de christianisme, et ils affectaient même une excessive sévérité de mœurs. C'étaient des hommes séduisants et qui savaient les secrets du beau langage. Fauste surtout, un de leurs docteurs lesplus vantés, avait une facilité et un charme de parole extraordinaires ^ Il citait les plus beaux endroits de Cicéron et de Sénèque, et, couvrant une science douteuse de la brillante parure de l'éloquence, il semblait ôter aux problèmes leurs épines et leurs obscurités à force d'aisance, de grâce, de
* Confessions, lifrevi, ch. 5.
XXII INTRODUGTIQN.
douceur ei d^insinuation : homme de bonne foi, d'ailleurs, et pris lui-même, tout le premier, au piège de sa propre légèreté. Augustin se laissa séduire à cette aimable faconde ,'«tuivt* hçuentia, et» pendant neuf ^ns, il tratna partout sa chaîne, de Carth'age à Rome et de Rome à Milan, sans pouvoir la rompre, bien qu'il en sentit douloureusement le poids'. Il aimait à confier ses doutes et ses perplexités aux amis qui Tenvi* ronnaient, à ce cher Nébride, en particulier, si aimant et si dévoué, qui avait tout quitté, patrie, famille, fortune, pour la douceur de vivre avec Augustin. Les deux amis tournaient et retournaient en tout sens Tidée manichéenne des deux principes, et voici l'objection qui leur paraissait décisive : Il y a, disaient-ils aux manichéens, il y a un bon principe. Or, admettre que ce principe soit sujet à se corrompre, à devenir mauvais, c'est une contradiction palpable. Mais alors, si le bon principe est incorruptible, pourquoi entre-t-il en lutte avec le principe du mal ? pourquoi souffre- • t-il que le mal s'empare de cette émanation ou portion de lui-même qui constitue l'âme humaine et qui a besoin , dite&-vous , pour être purifiée d'une intervention nouvelle du bon principe?
Voilà le raisonnement victorieux qui arrêta Augustin et l'empêcha de s'engager jamais fort
^ Même ouvrage, livre vu, ch. 2 et 3.
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avant dans les mystères et dans la hiérarchie de la secte.
A ses heures de dégoût pour le manichéisme, il se sentait attiré par le doute des Académiciens et cherchait un asile dans le scepticisme'; il s'écriait : « Oh! que les Académiciens étaient de grands hommes, et qu'ils avaient raison de dire que l'homme ne saurait rien connaître de cer* tain M » Ce n'était pas là une de ces pensées qui ne font que traverser un instant l'esprit. Augustin nous dit qu'arrivé à trente ans, et se sentant également incapable de rester attaché à la doctrine manichéenne et de vaincre les préventions que lui inspirait le christianisme, il crut que le dernier mot de la sagesse humaine, c'était le doute : « A mesure, dit-il, que je considérais ce que beaucoup de philosophes ont pensé du monde visible, et que je le comparais avec ce que les manichéens en ont dit, je trouvais moins de probabilité dans les opinions de ceux-ci que dans celles des autres; mais cela ne fit que me mettre dans la situation où l'on croit communément qu'é^ taient les Académiciens : je commençai à douter de tout sans pouvoir me déterminer à rien ^. »
On sait en effet que le probabilisme de la nouvelle Académie, de cette école des Arcésilas et
* Confessions, livre v, ch. 9et 14; livre vi, ch. 11. Comp. le traité de saint Augustin Contre les Académiciens,
* Confessions, livre v, ch. 14.