‹ Introduction à La cité de Dieu de Saint AugustinChapitre 17 sur 80 · INTRODUCTION. XXV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XXV

« Pour vous y Seigneur, je vous concevais comme une substance infinie, qui, enveloppant et pénétrant la masse bornée de Tunivers, s'étendait encore au delà de toutes parts, comme qui se représenterait une mer infinie, et au milieu de cette mer une éponge d'une prodigieuse grosseur, mais pourtant finie, que cette mer pénétrerait et embrasserait tout entière. C'est ainsi que je concevais la masse finie de vos créatures pleine de votre substance infinie '. »

Il y avait là sans doute un sentiment juste, bien que très-confus, de la distinction de Dieu et du monde, un effort remarquable pour sortir du dualisme en rétrécissant la sphère du mal et en la subordonnant au premier principe; mais cette pensée d'un Dieu répandu dans l'espace à la manière d'un fluide est à coup sûr une pensée trèsgrossière, et de toutes les espèces du panthéisme, c'est la plus éloignée de la vérité.

. Yoilà donc l'esprit d'Augustin ballotté du manichéisme au scepticisme , et du scepticisme à une sorte de panthéisme. Parmi ces agitations et ces pensées contraires subsiste une erreur unique et fondamentale : Augustin n'a pas encore le sentiment des choses spirituelles. Son

' Confessions, livre vu, ch. 5. — Oynp. les passages de la Cité de Dieu dirigés contre le panthéisme, livre iv, ch. 12 et 12 ; livre vi, cti. 8; livre vu, ch. 6, 9^ 23, 29, 30.

XXYI INTRODUCTION.

âme appesantie sous le poids de la chair, assiégée par les fantômes d*une imagination africaine, est incapable de comprendre ce qui ne touche pas les sens. L'invisible et l'idéal, c'est-à-dire l'esprit, la liberté, la justice, l'âme immortelle et Dieu même, tout cela est couvert à ses yeux d'un voile épais. Écoutons-le s'accuser d'avoir persisté jusqu'à trente-un ans dans cet esclavage de la chair et des sens :

((J'étais déjà hors de cette première, jeunesse que j'avais souillée de tant de crimes et d'abominations, et j'entrais dans un âge plus mûr, mais où il m'était encore plus honteux de demeurer rempli de mes vaines imaginations, car je ne pouvais encore concevoir de substance d*un autre genre que celle qui frappe les yeux. J'étais pourtant fort éloigné de croire, mon Dieu, que vous eussiez un corps semblable au corps humain... mais bien que ce ne fût point sous la forme d'un corps humain que m'apparut votre nature, que je supposais inaltérable, immuable et incorruptible, et que je mettais par cette raison au-dessus de tout ce qui est cap2J[)le d'altération, de corruption et de changement, je ne pouvais la concevoir que comme quelque chose de corporel qui remplissait l'espace, et qui, pénétrant toutes les parties de l'univers, s'étendait encore infiniment au delà. Car tout ce qui n'avait pas cette sorte de grandeur et d'éten-

INTRODUGTION. XXYII

due qu*ont les choses qui remplissent quelque espace me paraissait un pur néant...

« Ce qui entretenait en moi cette fausse imagination, c*est que mon œil intérieur était tellement débile et mes idées tellement asservies aux impressions des choses sensibles, que je ne voyais rien au delà et que je ne me voyais pas moimême \.. »

Tel était, à trente-un ans, l'état de Tesprit d'Augustin. Or, ce qu'il importe essentiellement ^de remarquer, c'est que, loin d'être resté jusquelà étranger aux livres et aux doctrines du christianisme, Augustin, tout au contraire, en avait eu l'esprit constamment occupé, y revenant sans cesse et les repoussant toujours. Sans parler des instances perpétuelles et des larmes de sa mère, nous savons qu'au sortir de cette révolution morale que fit en lui ÏHortensiusy il se jeta avec ardeur sur les saintes Écritures^; il les lut et les dédaigna. Ajoutez que, depuis cette époque, il ne discontinua pas d'être en commerce avec les idées chrétiennes; mais, il faut le dire nettement, ce ne fut pas de ce côté que vint la lumière, et cette religion subliioQe, qui pins tard fixa les pensées et les sentiments du grand docteur, ne put triompher alors de son matérialisme.

L'honneur d'avoir délivré Augustin de toutes

* Confessions, livre vu, ch. 1.

* Concessions, livre m, ch. 5.

XXVIir INTRODUCTION.

ces mauvaises doctrines qui se disputaient sa raison, dualisme, scepticisme, panthéisme, de lui avoir inspiré le sentiment de Tinvisible et le goût de Tidéal , de Tavoir arraché aux choses de la chair pour le rendre à lui-même et faire briller aux yeux de son âme affranchie et purifiée la lumière intérieure delà vérité, Thomeur de cette révolution mémorable appartient à la philosophie de Platon.

Je ne veux invoquer ici d'autre preuve que le témoignage de saint Augustin. Il nous raconte qu*un ami de la philosophie lui mit entre les mains quelques ouvrages des platoniciens ^ traduits du grec en latin par un rhéteur, alors célèbre, nommé Victorinus^.

«Je les lus, dit-il, et j'y trouvai toutes ces grandes vérités : que dès le commencement était le Verbe , que le Verbe était en Dieu et que le Verbe était Dieu; que le Verbe était en Dieu dès le commencement; que toutes choses ont été faites par lui et que rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui; qu'en lui est la vie; que cette vie est la lumière des hommes y mais que les ténèbres ne l'ont point comprise ; qu'encore que l'âme de l'homme rende témoignage à la lumière, ce n'est point elle qui est la lumière,

' Confessions, livre vu, ch. 9.

' Même ouvrage, livre vin, ch. 2.

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