INTRODUCTION. LXXXIX
temps, il le suppose. C*est à Taide du temps que je mesure le mouvement des corps, que je rappelle lent ou rapide, égal ou inégal. J'ai donc une mesure du temps indépendante du mouve- Nk ment corporel * .
Pour comprendre le temps et sa mesure, il faut se dégager des impressions confuses des sens ; il faut .rentrer au fond de la conscience :
« C'est en toi-même, ô mon esprit, que je mesure le temps. Ne me demande pas encore comment cela se fait, et prends garde de ne pas t'étourdir par le bruit des opinions et des préjui> gés. Oui, c'est en toi-même que je mesure le
temps, et ce que je mesure à proprement parler, c'est l'impression que les choses font en toi, lorsqu'elles sont présentes et qui y subsiste après qu'elles sont passées. C'est cette impression même, qui m'est encore présente, que je mesure, et non pas ce qui l'a produite et qui est déjà passé. Voilà donc ce que je mesure, quand je mesure le temps; c'est cela même, et c'est cela seul, ou il n'est point yrai que je mesure le temps ^. >»
C'est donc, si j'entends bien saint Augustin, dans la conscience et à l'aide de la mémoire que nous trouvons la première notion de la durée. L'esprit lui-même en est le type et la mesure, et c'est en ajoutant à la conscience de sa vie pré-
^ Même livre, ch. 35.
• Livre XI, ch. 27.
XG INTRODUCTION.
sente le souvenir de sa vie passée et la prévision de sa vie future qu'il forme Tidée du temps.
Il y a, dit saint Augustin, trois actes simultanés de l'esprit : Tattention, l'attente et le souvenir; l'esprit attend l'avenir, saisit le présent et se souvient du passé, et expectaty et attendit ^ et memintt. Par l'attente, l'avenir devient présent à l'esprit; le souvenir rend présentes les choses écoulées, et par l'attention, l'esprit donne en quelque sorte de l'étendue et de la fixité à l'insaisissable présent ^
Quel est le résultat de cette fine et ingénieuse analyse où saint Augustin devance et égale les recherches les plus profondes de la psychologie moderne ^? C'est que si le temps n'est pas le mouvement des corps en général, ni plus généralement encore le changement des choses créées, le temps toutefois suppose le changement. Ce n'est * point sans doute par les sens extérieurs que nous acquérons la notion du temps, mais par le sens intime, et c'est l'esprit, le moi, qui est pour nous le modèle primitif de la chose qui dure; mais l'esprit, tout supérieur qu'il est au corps, l'esprit est chose créée, chose changeante. Il s'écoule sans cesse; du présent qui passe et s'engloutit
* Môme livre, ch. 28.
* Voyez les admirables fragments de M. Royer-Goilard sur la notion de la durée (publiés par M. Jouffroy dans le tome IV de sa traduction des œuvres de Thomas Reid).