‹ Introduction à La cité de Dieu de Saint AugustinChapitre 61 sur 80 · INTRODUCTION. XCI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XCI

dans le passé, il va vers un avenir qui bientôt s'eiFacera à son tour. Il en est ainsi de tous les étreSy et même des anges. Saint Augustin, dans les Conjessionsy avait admis que la nature ange* lique^ bien que faite de rien, est unie à Dieu d'une façon si parfaite que l'acte simple de cette union échappe à la loi du temps'. Mais des réflexions nouvelles modifièrent sa pensée, et dans la Cité de Dieu, ouvrage de sa pleine maturité, il déclare que les anges eux-mêmes, malgré la perfection de leur vie heureuse au sein de Dieu, restent sujets au changement et aux vicissitudes du présent, du passé et de l'avenir*.

Dieu seul est éternel, parce que Dieu seul esl immuable, parce que Dieu seul est incréé, parce que Dieu seul est Dieu. Et comment y aurait-il en Dieu écoulement de durée, puisque son être simple et parfait subsiste toujours identique à soi ?

a Toutes vos années , ô mon Dieu , ne sont qu'un seul jour ; ce n*est point une suite de plusieurs jours, mais un aujourd'hui perpétuel qui ne paisse point pour faire place au lendemain et qui n'a point eu d'hier à qui il ait succédé, et cet aujourd'hui, c'est l'éternité ^ »

Qui ne reconnaît en ces paroles l'écho affaibli, mais fidèle, de ces grands passages du Timée :

* Confessions, livre xii.ch. 11-15.

« Cité de Dieu, Uvre x.i, ch. 15.

' Confessions, livre xi, ch. 4.

XCIl INTRODUCTION.

« Dieu résolut de faire une image mobile de réternité, et par la disposition qu*il mit entre toutes les parties de l'univers , il fit de Téternité qui repose dans Tunité , cette image éternelle, mais divisible, que nous appelons le temps. Avec le monde, naquirent les jours, les nuits, les mois et les années qui n'existaient point auparavant. Ce ne sont là que les parties du temps ; le passé, le futur en sont des formes passagères que, dans notre ignorance, nous transportons mal à propos à la substance étemelle; c^r nous avons l'habitude de dire : elle fut, elle est et sera ; elle est, voilà ce qu'il faut dire en vérité. Le passé et le futur ne conviennent qu'à la génération qui se succède dans le temps , car ce sont là des mouvements; mais la substance éternelle, toujours la même et immuable , ne peut devenir ni plus vieille, ni plus jeune, de même qu'elle n'est, ne fut, ni ne sera jamais dans le temps. Elle n'est sujette à aucun des accidents que la génération impose aux choses sensibles, à cqs formes du temps qui imite l'éternité et se meut dans un cercle nommé par le nombre '. »

Yoilà donc, suivant Platon et saint Augustin, voilà les vraies notions du temps et de l'éternité : l'éternité est l'attribut incommunicable de Dieu , le temps, la loi de toutes les créatures; l'éter-

* Platon, Timée, trad. fr.,tomexii, p. 130.

INTRODUCTION. XGlîl

nité est immuable et simple, le temps est mobile et divisible.

Revenons maintenant au problème de la création , et peut-être, à la lumière de ces notions mieux démêlées, y verrons-nous un peu plus clair.

Si le temps suppose le changement, et si le changement suppose des êtres changeants, des créatures, dont les états successifs donnent naissance au présent , au passé et à Tavenir, il suit de là qu'en détruisan t par la pensée toute créature , du même coup vous supprimez le temps. Dès lors se représenter un certain temps qui a précédé le monde, c'est-à-dire qui a existé avant l'ensemble des créatures, c'est une idée contradictoire; demander ce que Dieu faisait avant la création du monde, c'est une question insensée , puisque ces mots : avant le monde, supposent un temps antérieuraumonde, c'est-à-dire untempsindépendant de toute créature et de tout changement, c'est-àdire un temps vide , un temps où il n'y avait ni présent, ni passé , ni avenir, ce qui est une palpable contradiction. De même dire que le monde et le temps sont coéternels à Dieu , c'est se servir d'un langage inintelligible , car entre le monde et le temps, qui par leur nature changent et s'écoulent, et Dieu dont l'être est immuable, il y a radicale opposition ^

* Confessions, livre xi, ch. 13.

Page 1