INTRODUCTION. CI
dissoudre et à se corrompre, c'est une absurdité ridicule. Ces créatures, en effet, ont reçu leur manière d'être de la volonté du Créateur, afin d'accomplir par leurs vicissitudes et leur succession cette beauté inférieure de l'univers qui est assortie dans son genre à tout le reste '. 11 ne convenait pas que les choses de la terre fussent égales aux choses du ciel, et la supériorité de celles-ci n'était pas une raison de priver l'univers de celles-là. Lors donc que nous voyons certaines choses périr pour faire place à d'autres qui naissent, les plus faibles succomber sous les plus fortes, et les vaincues servir en se transformant aux qualités de celles qui triomphent, tout cela en son lieu et à son heure, c'est l'ordre des choses qui passent. Et si la beauté de cet ordre ne nous plaît pas, c'est que liés par notre condition mortelle à une partie de l'univers changeant, nous ne pouvons en sentir l'ensemble, où ces fragments qui nous blessent trouvent leur place, leur convenance et leur harmonie^.
«Ainsi, toutes les natures, dès qu'elles sont, ont leur mode, leur espèce, leur harmonie intérieure, et partant sont bonnes. Et comme elles sont placées au rang qui leur convient selon l'ordre de la nature, elles s'y maintiennent. Celles
* Comp. Plotin, Erméades, III, lib. n, cap. 11. ' Cité de Dieu, livre xii, ch. 4.
cil INTAOMJCTiOM.
qui n*ont pas reçu ud être permanent sont cliaagées eu mieux ou en pis, selon le besoin et le mouvement des natures supérieures où les absorbe la loi du Créateur, allant ainsi vers la fin qui leur est assignée dans le gouvernement général de Tunivers, de telle sorte toutefois que le dernier degré de dissolution des natures muables et visibles n'aille pas jusqu*à réduire Tétre au néant et à empêcher oe qui n'est plus de servir de germe à ce qui va naître. S*il en est ainsi, Dieu qui est souverainement, et qui pour cette raison a fait toutes les essences, lesquelles ne peuvent être souverainement, puisqu'elles ne peuvent lui être égales, ayant été faites de rien, ni exister d'aucune façon s'il ne leur donne l'existence, Dieu, dis-je, ne doit être blâmé pour les défauts d'aucune des natures créées, et toutes au contraire doivent servir à l'honorer * . »
Reste à savoir maintenant quel est, dans cette harmonie universelle des choses, le rôle que la Providence a confié à l'homme. C'est l'objet d'une science nouvelle où saint Augustin va recueillir encore avec respect les inspirations de Platon.
* Même livre, cb. ô.
INTRODUCTION. Clll
Accord de la philosophie platonicienne et du christianisme dans Tordre des problèmes moraux.
' Le problème fondamental de la morale , c'est celui du souverain bien , en d*autres termes, de la fin dernière oh Thomme doit diriger ses ac* tiens et ses désirs. Saint Augustin se montre ici fort sévère pour les philosophes en général, mais cette sévérité, dans son excès même, fait ressortir plus fortement l'adhésion expresse qu'il accorde aux principes moraux de Platon. Suivant lui, les autres philosophes ont échoué dans l'entreprise d'assigner la fin dernière de la destinée humaine; Platon seul y a réussi. Seul il a deviné l'énigme de la vie; seul il a enseigné de véritables vertus, de véritables devoirs; seul il a connu le souverain bien.
Saint Augustin emprunte à un livre, aujourd'hui perdu, de Varron *, une classification plus subtile et plus bizarre que profonde des différents systèmes philosophiques touchant le souverain bien. Les uns, dit le docte ami de Cicéron, ont placé le souverain bien dans l'âme, comme ,
1 11 était intitulé De PhUosophia. Voyez Cité de Dieu, livre XIX, ch. 1 et suiv.