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CIV INTRODUCTION

par eiemple, les Stoïciens; les autres, dans le corps, comme les Épicuriens; d*autres, comme les Péripatéticiens, dans Tàme et le corps réunis. — Jusque-là, tout est à merveille et cette première division est, j'en conviens, très-simple et trèsjuste ; mais voici Varron qui s*amuse à décomposer chacune de ces écoles, toutes sérieuses et réelles, en un% foule d'autres écoles purement possibles. Or, ces écoles de fantaisie se multipliant avec la diversité des points de vue, rien de plus aisé, après en avoir imaginé douze , que d'en créer vingt-quatre, quarante-huit, et ainsi de suite. C'est un jeu mathématique parfaitement arbitraire et puéril. Voilà comment Varron et saint Augustin sont* parvenus à trouver ces fameuses deux cent quatre-vingt-huit sectes qui ont servi de prétexte à tant de belles déclamations sur la contradiction des systèmes philosophiques. La vérité est qu'on a combattu des fantômes.

Car où aboutit cette distinction de deux cent quatre-vingt-huit systèmes sur le souverain bien? à reconnaître, non-seulement qu'elles sont purement possibles et n'ont qu'une existence abstraite, mais encore qu'elles s'appuient sur des différences insignifiantes ou sur de fausses distinctions. C'était bien la peine de multiplier ainsi à l'infini les systèmes pour revenir finalement au point d'où on était parti et pour dire que les Platoniciens étant mis à part, il y a trois

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écoles de philosophie morale dans Tantiquité, savoir : répicurisme, qui tourne l'homme vers les biens du corps et la volupté , le stoïcisme , qui s'attache aux biens de Vâme et à la vertu , le péripatétisme, qui cherche un juste milieu entre ces deux extrêmes et s'efforce de réconcilier l'âme avec le corps, la vertu avec la volupté *.

Saint Augustin est d'une sévérité excessive pour ces trois écoles, même pour l'école stoïcienne qui aurait pu, ce semble, trouver grâce aux yeux du moraliste chrétien en faveur de son mépris delà yolupté et de sa généreuse aspiration vers la vie spirituelle. Mais non ; toutes ces écoles ont un commun défaut : c'est de chercher dans l'homme le souverain bien de l'homme, au lieu de le cher* cher au-dessus de lui. ^tde la sorte, elles placent l'homme entre deux écueils, l'écueil de la dégradation extrême ou celui de l'extrême exaltation. Or, saint Augustin redoute la superbe des disciples de Zenon à l'égal de la molle apathie d'Épicure :

« Quelque heureux empire, dit-il, que l'âme semble avoir sur le corps et la raison sur les passions, si l'âme et la raison ne sont elles-mêmes soumises à Dieu et ne lui rendent le culte commandé par lui, cet empire n'existe pas dans sa vérité. C'est pourquoi les vertus que l'âme

» Cité de Dieu, livre xix, ch. 2 et a.

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pense avoir, si elle ne les rapporte à Dieu , sont plutôt des vicesque des vertus. Car, bien que plusieurs s'imaginent qu*elles sont des vertus véritables, quand elles se rapportent à elles-mêmes et n*ont qu'elles-mêmes pour fin, je dis que même alors elles sont pleines d'enflure et de superbe, et ainsi elles ne sont pas des vertus, mais des vices '. En effet , comme ce qui fait vivre le corps, n'est pas un corps, mais quelque chose audessus du corps; de même ce qui rend l'homme bienheureux ne vient pas de l'homme , mais est au-dessus de lui'.»

Saint Augustin parcourt l'une après l'autre les quatre vertus que le stoïcisme enseignait, à l'exemple de l'école platonicienne : la Prudence, la Force, la Tempérance et la Justice, et il prouve avec une sagacité d'analyse et une véhémence admirables que ces nobles vertus, quand on les rapporte uniquement à l'homme, quand on ne les rattache pas à un principe supérieur de perfection et de félicité, sont des vertus fausses et stériles. Ce qui le choque par-dessus tout, c'est cette prétention énorme des stoïciens d'élever l'âme humaine à une hauteur où elle devienne insensible au mal :

c(En vérité, dit-il , je ne puis assez m'étonner

* Comparez saint Augustin , aux livres xiii et xiv de son traité De la Trinité (tliï, nn. 25, 26; xiv, n. 3).

* Cité de Dieu j livre xix, ch. 25.

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que les stolcieDs aient la hardiesse de nier Texislence des maux de la vie , en même temps qu*ils prescrivent au sage, si ces maux arrivent à un tel point qu'il ne puisse ou ne doive pas les souffrir, de se donner la mort, de sortir de la vie. Cependant telle est la stupidité où l'orgueil fait tomber ces philosophes qui veulent trouver en cette vie et en eux-mêmes le principe de leur félicité, qu'ils n'ont point de honte de dire que leur sage, celui dont ils tracent le fantastique idéal, est toujours heureux, devint-il aveugle, sourd, muet, impotent, affligé des plus cruelles douleurs et de celles-là même qui l'obligent à se donner la mort. la vie heureuse, qui, pour cesser d'être, cherche le secoui-s de la mort ! Si elle est heureuse, que n'y demeure-t-on? Et si on la fuit à cause des maux qui l'affligent, comment est-elle bienheureuse ? Se peut-il faire qu'on n'appelle point mal ce qui triomphe du courage même, ce qui ne l'oblige pas seulement à se rendre, mais le porte encore à ce délire de regarder comme heureuse une vie que l'on doit fuir? Qui est assez aveugle pour ne pas voir que, si on doit la fuir, c'est qu'elle n'est pas heureuse? Et s'ils avouent qu'on la doit fuir à cause des faiblesses qui l'accablent, que ne quittent-ils leur superbe, pour avouer aussi qu'elle est misérable ? N'est-ce pas plutôt par défaut de patience que par courage que ce fameux Caton s'est donné la mort et pour

CVlll liNTHODUCTlOM.

n'avoir, pu souffrir César victorieux? Où. est la force de cet homme tant vanté? Elle a cédé, elle asuccombé, elle a été tellement surmontée qu'elle a fui et abandonné une vie bienheureuse. Elle ne Tétait plus, dites-vous ? Avouez donc qu'elle était malheureuse. Et dès lors comment ce qui rend une vie malheureuse et détestable ne serait-il pas un mal'?» .*f

Il faut donc convenir que, si la vertu dépend de l'homme, on n'en peut dire autant de la félicité. La vertu est de ce monde, la félicité n'en est pas :

a Si donc nos vertus sont des vertus véritables, et il ne peut y en avoir de telles qu'en ceux qui oni une véritable piété, elles ne promettent à personne de le délivrer de toutes sortes de maux; non, elles ne font, pas cette promesse, parce qu'elles ne savent pas mentir; tout ce qu'elles peuvent faire, c'est de nous assurer que si nous espérons dans le siècle à venir, cette vie humaine, nécessairement misérable à cause des innombrables épreuves du présent , deviendra un jour bienheureuse en gs^nant du même coup le salut et la félicité. Mais comment posséderait-elle la félicité, quand elle ne possède pas encore le salut? Aussi l'apôtre saint Paul, parlant, non de ces philosophes véritablement dépourvus de sagesse, de patience, de tempérance et de justice,

^ Cité de Dieu, livre xix, ch. 4.

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