QUELLES SONT LES PRINCIPALES OPÉRATIONS DE LA RAISON
Pour parvenir à connaître les choses, l’esprit doit avant tout s'en faire une idée , et se les rendre présentes.
Il doit en outre distinguer les propriétés qui leur conviennent et qui déterminent leur nature et leur fin. C’est le rôle du jugement, opération dont le but est d’unir les idées ou de les séparer, selon que les objets qu'elles représentent, s’accordent ou ne s’accordent pas.
Enfin, il peut arriver que l’entendement ne saisisse pas du premièr coup d’œil les rapports de certaines idées ou de certains objets. Dans ce cas, l’esprit compare successivement chacune des idées dont le rapport lui échappe avec une troisième dont la relation avec les deux autres lui est mieux connue, et, par cette comparaison successive, il découvre l’union ou l’opposition des deux premières idées entre elles.
Un exemple montrera mieux quel est ce procédé.
Je désire me rendre compte de la nature de l’âme humaine . Je commence par m’en
faire une idée générale. Mais cette connaissance sera fort imparfaite tant que je ne saurai pas discerner les propriétés qui la constituent et qui la distinguent de tout le reste. Je cherche donc quelque idée qui se rapproche de celle que j’ai déjà de l’âme. Telle sera, par exemple, l’idée d’intelligence. À peine ai-je comparé ces deux notions, âme et intelligence, que je constate l’union de ces deux termes, et je prononce ce jugement : L’âme humaine est douée d’intelligence, l’âme de l’homme est un principe d’intelligence.
Mais je voudrais pénétrer plus avant et jusqu’à la nature même de ce principe intelligent. Les êtres se divisent en deux grandes classes, les esprits et les corps. Mon âme estelle un corps ou un esprit? Mon âme estelle la même chose que mon corps, ou bien est-elle un esprit distinct de ce corps auquel elle est unie? La réponse à cette question ne s’offre pas de prime-abord . C’est le cas de recourir à une troisième opération, appelée raisonnement.
Supposons que je voie clairement que mon âme est douée d’intelligence, et que je voie également que le corps ne peut pas en être doué. De ces deux jugements je pourrai déduire
un troisième, qui sera la solution du problème posé.
J’ai comparé l’idée de mon âme avec l’idée d’intelligence, et j’ai constaté leur union.
J’ai comparé l’idée d’intelligence avec l’idée de corps, et je reconnais leur incompatibilité.
J’en conclus que mon âme n’est pas un corps.
Ce procédé peut se formuler ainsi :
L’âme humaine est un principe intelligent.
Le corps ne peut être un principe intelligent.
Donc l’âme n’est pas un corps.
On a contesté au raisonnement la propriété d’aider l’esprit à découvrir la vérité. Il nous semble que c’est à tort.
Le raisonnement, il est vrai, présuppose les idées des objets dont on cherche les rapports, et, à ce point de vue, par cette opération, l’esprit ne découvre rien.
En outre, le raisonnement présuppose la connaissance des rapports qui existent entre quelques-unes des idées qu’il compare. Il demande deux jugements assurés, d’où il puisse déduire le rapport cherché.
Ainsi, pour raisonner, il faut trois idées bien présentes à l’esprit et deux jugements ar-
rêtés d’avance. Jusque-là par le raisonnement l’esprit ne découvre rien encore. Mais après avoir comparé chacune des deux idées dont il ne voyait pas le rapport avec la troisième; par exemple après avoir comparé avec l’idée à.’ intelligence celle de Y âme humaine et celle du corps , après avoir reconnu l’union de l’idée à! intelligence avec l’idée de Yâme humaine et l’opposition entre l’idée du corps et celle de Y intelligence, je découvre un rapport, une vérité que j’ignorais, savoir que mon âme n’est pas un corps. Le raisonnement sert donc à découvrir la vérité.
Telles sont les opérations relatives à la connaissance du vrai ; tous les autres procédés rentrent dans l’un de ces trois.
Dans cette triple opération, on peut déjà reconnaître une trace du Dieu un en trois personnes que nous sommes appelés à contempler. Il nous a créés à son image et c’est dans notre âme surtout qu’il a imprimé le sceau de sa ressemblauce.
L’idée représente le Père ; car c’est de l’idée que procèdent le jugement et le raisonnement. Quand j’ai l’idée du cercle par exemple, l’idée de rondeur s’y trouve déjà incluse; car je ne puis entendre ce qu’est le cercle, si je ne perçois
pas qu’il est rond . Ainsi le jugement procède de l'idée.
Le jugement rappelle le Fils, car il consiste surtout dans le Verbe. Qu’est-ce, en effet, que juger sinon affirmer? J’ai l’idée du cercle et de la rondeur. Ce n’est pas encore un jugement; que manque-t-il ? le verbe. J’ai dit : Le cercle est rond. L’intervention du verbe a constitué le jugement.
Le raisonnement marque l’Esprit- Saint.
L’Esprit-Saint procède du Père et du Fils, il est le lien, l’union des deux premières personnes. Stérile dans la Trinité , il est le principe de toute fécondité dans la création.
Le raisonnement procède de l’idée et du jugement, et de l’idée par le jugement. Prenons un exemple.
L’âme humaine pense ; or ce qui pense est un esprit; donc l’âme humaine est esprit.
Il est clair que ce raisonnement procède d’abord de l’idée que j'ai de Y âme, de la pensée et de Y esprit-, et que, si je parviens à raisonner, c’est-a-dire à déduire une conclusion de ces idées, ce sera par le moyen de ce jugement: IJâme pense, et de cet autre : Ce qui pense est esprit.
L’Esprit-Saint est comme le trait d’union entre les deux premières Personnes ; de même,
le raisonnement unit ensemble les idées et les jugements dont il procède. Qui ne voit, en effet, dans ce raisonnement l'intime et inséparable connexion qui unit ensemble d’abord les idées à? âme, de pensée et d’esprit, avec les jugements : L’âme humaine pense — ce qui pense est esprit — l'âme humaine esl esprit.
Enfin l’Esprit-Saint, stérile au sein de la Trinité, est, au dehors, d’une admirable fécondité.
Ainsi le raisonnement, résultant de l’idée et du jugement, est comme le complément de l’un et de l’autre; il est comme le dernier terme de la connaissance. Une fois la conclusion déduite, l’idée et le jugement ont reçu leur entier développement.
Le raisonnement est dans un sens, la réflexion, le retour de l’idée et du jugement sur eux-mêmes. L’idée produit le jugement, l’idée et le jugement produisent le raisonnement. Le raisonnement ne produit rien au-delà. — En revanche, il est fécond en conséquences. — De l’idée et du jugement, il tire tout un monde intelligible qui s'appelle la science, et à ce point de vue, sa fécondité ne connaît pas de bornes.