L’IDÉE
A ne consulter que l’étymologie, l’idée est une vue ( idea , ab eï&<*>, video, scio ) ; selon saint Thomas, c’est la forme d’une chose, existant au-delà, au dehors de cette chose : Rei forma prœter ipsam rem existens.
L’idée du cercle est la forme d’un cercle existant en dehors de tout cercle réel. L’idée de l’âme humaine est la forme, c’est-à-dire l’ensemble des propriétés essentielles de l’âme humaine, considérée en dehors de toute âme humaine en particulier.
L’idée que nous avons de Dieu est encore la forme divine, ce qui constitue l’essence de Dieu, en un mot, la divinité considérée en dehors de Dieu même, et abstraction faite de cet être souverain qui est Dieu existant. Ainsi, quand je veux rechercher si Dieu existe, je considère l’idée de la divinité, comme séparée de l’être que je nomme Dieu, et j'examine si cette forme divine, si la divinité et l’existence actuelle s’appellent et s’unissent nécessairement.
L’idée n’est donc pas la vue immédiate de l’objet même, c’est une représentation que l'esprit s’en fait en lui-même. C’est une forme
abstraite ou tirée de l’objet. Cette forme n’existe pas en elle-même, comme l’ont rêvé quelques disciples de Platon, abusant de certaines façons de parler équivoques de leur maître. Cette forme n’est pas subsistante en elle -même, elle n’est pas une substance; au contraire, elle est séparée de son sujet. Elle existe cependant d’après saint Thomas. Rei forma prœter ipsam rem existens (. Summ ., I, q. xv, art. 1); elle existe, non comme substance, mais comme simple forme, comme simple représentation intellective, dans l’esprit qui la conçoit.
Les idées sont les principes de toutes les choses et de toutes les connaissances. Car, ainsi que le remarque saint Thomas, la forme d’un objet, existant hors de cet objet, peut être considérée à un double point de vue : d’abord, comme le type, le modèle de l’objet dont elle est la forme, puis, comme le principe de la connaissance qu’on a de cet objet, selon que les formes des objets intelligibles sont en celui qui connaît [Summ., I, q. xv, art. 1).
1° Les idées sont donc le principe des choses. Je ne puis faire, je ne puis réaliser que ce dont j’ai l’idée. Il en est ainsi pour Dieu. Dieu ne peut donner l’existence qu’aux choses dont
il a l’idée. Les types, les idées, les formes de tous les êtres existants et possibles sont donc dans l'intelligence divine.
2° Les idées sont le principe de toute connaissance. Je ne connais que les choses dont l'idée ou la forme intelligible m'est présente à l’esprit. Connaître, entendre, percevoir; n’est autre chose que se faire une idée, se représenter intellectuellement un objet.
On peut encore considérer l'idée sous un double rapport dans un autre sens. L’idée, la forme des objets, est à la fois dans mon esprit et hors de mon esprit.
\° Elle est dans mon esprit. Je conçois un cercle, je sais ce qu’est le cercle ; l’idée que je me fais du cercle est une opération de mon intelligence par laquelle je me représente l’essence même du cercle ou ce qui constitue le cercle. A ce point de vue, l’idée est un acte de l’esprit. C'est le point de vue subjectif. L’idée est alors considérée dans le sujet qui la conçoit.
2° Elle est en même temps hors de mon esprit. Il y a cent ans, je n’étais pas, je ne concevais pas le cercle. L’idée du cercle n'existait donc pas dans mon esprit, et cependant elle était : car, alors comme aujourd’hui, le cercle était possible. Où donc était sa forme, son
INTKODUCTION A LA LOGIQUE. M
type idéal? Direz-vous que ce type existait dans les esprits qui, à cette époque, le concevaient, et dans les cercles qui, alors, existaient et qui avaient en eux la réalisation de la forme circulaire ?
Fort bien. Mais supposez qu’il n’existe aucun esprit créé, anéantissez tous les hommes et tous les anges; supposez qu’il n’existe aucun cercle. Reportez-vous au-delà du temps, avant la création des esprits et des corps. Je le demande : le cercle alors était-il possible ? Evidemment. L’idée du cercle existait-elle? Assurément, sinon le cercle eût été impossible. Où donc était l’idée, la forme intelligible et possible du cercle ? La forme et l’idée du cercle étaient en Dieu : en son intelligence, comme intelligible ; en sa puissance, comme possible. — Et il en est ainsi de toutes les autres idées, qui ne sont autre chose que les intelligibles et les possibles, présents de toute éternité à l’intelligence divine, et de toute éternité demeurant en sa toute-puissance.
A ce point de vue, les idées ne sont pas une opération de notre esprit, car elles sont indépendamment de notre perception.
Or où sont-elles ? et que sont-elles ? Comme intelligibles, elles sont dans l’entendement divin; comme possibles, elles sont dans la
puissance divine. Elles sont en Dieu : mais estce en Dieu que nous les percevons ? Nullement. En cette vie il ne nous est pas donné de percevoir immédiatement l’être même de Dieu, et cependant nous savons que toute idée, tout intelligible, tout possible, se trouve en Dieu, parce qu’ayant nous-mêmes l’idée des objets, nous concluons que, a fortiori, Dieu doit avoir l’idée de tout ce qui est intelligible et possible, une chose n’étant intelligible et possible qu’à la condition de pouvoir être produite par Dieu, et par conséquent d’être connue de lui.
A chaque instant, des effets nous remontons aux causes, et nous sommes très-assurés de l’existence de la cause, lors même qu’il nous est impossible de l’atteindre et de la percevoir autrement que par ses effets. Je n’ai pas besoin de voir de mes yeux la source du fleuve que je vois couler à mes pieds ; il n’est pas nécessaire que je voie le feu dont l’action m’est signalée par la fumée.
De même donc qu’il n’est pas nécessaire que je voie la source d’un fleuve pour l’apercevoir lui-même, et que je puis apercevoir la fumée sans voir le feu qui la produit ; ainsi, je puis avoir l’idée du cercle sans voir l’être même de Dieu, bien qu’en réalité Dieu seul soit le principe du cercle et de l’idée du cercle, et je puis
arriver à concevoir que l’idée du cercle est en Dieu, éternelle, nécessaire et parfaitement entendue, sans que pour cela je doive percevoir Fessence même de Dieu, sans que je doive ou que je puisse percevoir l'idée du cercle dans Fintelligence même et dans la puissance de Dieu.
Mais notre dessein n’est pas de traiter ici la grave question de l’origine des idées. Si nous avons cru pouvoir nous permettre ce coup d’œil anticipé, ç’a été pour montrer, dès l’abord, comment tout, en nous et hors de nous, concourt à élever l’esprit à Dieu. Le moindre objet qui se présente à mon intelligence, la moindre idée que je forme en mon esprit, pour peu que je veuille m’en rendre compte, me reporte à l’instant jusqu’à Dieu, principe de toute possibilité et de toute intelligibilité, et, une fois la révélation donnée, jusqu’au Verbe, en qui et par qui tout est intelligible et possible.
D’après ce qui vient d’être dit, on comprend que l’idée ne doit pas se confondre avec l’image. Le première est la représentation d’une chose dans l’esprit; la seconde est la représentation d’une chose dans l’imagination. Celleci est une représentation sensible, celle-là une représentation purement intellectuelle ; l’image est la forme sensible de. l’objet, l’idée
est la forme purement intelligible ; l’image ne représente qu’un objet singulier, individuel, déterminé ; par exemple : ce cercle, cet homme en particulier; l'idée représente également tous les objets possibles de la même forme, par exemple, tous les cercles, tous les hommes ; et ainsi l’objet de l’idée n’est pas circonscrit à tel ou tel individu ; l’objet de l’idée est universel.
Enfin, par l’image, l’esprit perçoit uniquement la forme extérieure de l’objet, son essence, ce qui fait que, par exemple, cette figure est un cercle et non une autre figure, ce qui fait que l’homme est homme et non une brute ou une plante ; en deux mots, l’image ne représente que la surface, le phénomène, l’apparence; l’idée pénètre le fond, elle atteint l’essence, elle perçoit l’être même des choses. L’image m’est commune avec l’animal sans raison, par l’idée je suis intelligent et je suis homme.