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Fig. 10. — Graphique d'un surmenage par injection d'une quantité exagérée de sérum.
merci, où ces recherches — chaque jour amenant sa révélation — se poursuivaient dans le petit laboratoire de Saint-Lazare, si modeste, et oii cependant toutes ces
notions nouvelles ont été peu à peu mises à jour et vérifiées. Ces moments-là comptent parmi les meilleurs de ma carrière scientifique. C'est là que l'idée de cet ouvrage a été conçue, là que les variations de la pression artérielle dans les différents états affectifs ont été pour la première fois observées par M. G. Dumas, suivant les conseils de Chéron, là que nous avons constaté quelles modifications psychiques il est possible de provoquer expérimentalement par les transfusions de sérum, ou par tels autres stimulants mécaniques de nos centres nerveux.
La constatation de ce fait que tous les liquides injectés sous la peau agissent de même sorte, comporte comme conséquence nécessaire l'adoption de cette idée que leur action n'est point chimique mais uniquement mécanique. En fait, la stimulation par les transfusions hypodermiques est d'autant plus vive que le liquide injecté est plus dense ou plus irritant, quels que soient les éléments qui entrent dans sa constitution.
C'est ainsi que M. Chéron en vint promptement à cette conviction que l'injection de sérum agit par un procédé de stimulation analogue à celui que mettent en jeu la friction au gant de crin, la douche ou le massage. A vrai dire, cette comparaison, au premier abord surprenante, semblait uniquement reculer la question et ne pas la résoudre, puisque nous ignorions tout du mode d'action de
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la friction sèche ; nous savions seulement qu'elle procure, pour un moment, un sentiment assez vif d'allégement et de vigueur, un rehaut de tonicité. L'idée nous vint alors d'étudier les conditions de production du tonus normal.
Nos muscles quand nous demeurons au repos, sans dormir cependant, sont constamment dans un état de demi-tension, intermédiaire entre la flaccidité complète du sommeil et les contractions fortes du mouvement. Cet état de veille des muscles grâce à quoi nous tenons debout, se nomme le tonus.
Une expérience ancienne, et jusqu'à nous inutilisée, de Brondgeest nous renseigne lumineusement sur la nature de ce phénomène. On sait^ que nos muscles sont reliés à la moelle épinière par un nerf mixte, à la fois sensitif et moteur, centripète et centrifuge, nerf qui se dédouble au voisinage de la moelle et se divise en deux racines : la racine postérieure munie d'un renflement ganglionnaire est l'aboutissant des fibres sensitives ou centripètes ; la racine antérieure est le point de départ des fibres qui portent au muscle l'ordre de se contracter, de faire un mouvement.
L'image ci-contre va suffire amplement à faire comprendre en quoi consiste l'expérience de Brondgeest.
Un poids est accroché au tendon T du muscle M. Ce muscle, isolé du corps, demeure cependant relié à la moelle par son nerf mixte N.M. et de ce fait, il est en état de tonus, de demi-contraction, de veille. Si vous sec-
(1) Voir au chapitre précédent.
tionnez au ras de la moelle la racine motrice R.A., le muscle ne recevant plus d'influx nerveux s'affaisse et le poids P' s'abaisse de plusieurs millimètres. Jusqu'ici rien que de tout simple. Mais voici qui est plus curieux
Fig. il.
M. E, moelle fpinièi-c. — M, muscle. — T, tendon. — N. M, nerf mixte. — R. A, racine antérieure motrice (centrifuge). — R. P, racine postérieure, sensitive (centripète). — P, poulie. — P', poids.
et plus important. Si au lieu de sectionner la racine antérieure, vous la laissez intacte, et si vous coupez au contraire la racine postérieure R.P, autrement dit si vous supprimez l'afflux à cette région de la moelle de la vibration nerveuse centripète, le muscle s'affaisse de même, et le poids tombe pareillement.
Cela prouve, nous disent tous les traités de physiologie, que le tonus est un réflexe : et ils s'en tiennent là. Mais nous pouvons aller plus loin. Cela prouve que le tonus ou, si l'on veut, que la force de nos muscles est perpé-
tuellement entretenue en nous par des sensations, conscientes ou pas, par des excitations continues, incessantes, venues du nK)nde extérieur, cheminant de dehors en dedans le long de nos nerfs sensitifs, et gagnant nos centres nerveux, où elles apportent non seulement la Connaissance, mais aussi l'Energie.
Fidèle à ce principe dont la première idée nous vient de Spinosa, qu'il faut envisager les hautes questions de psychologie comme des problèmes de mécanique, nous voilà persuadés par expérience de cette vérité capitale que l'énergie humaine n'est qu'une variante de l'énergie universelle, tour à tour courant électrique, chaleur, lumière, onde sonore ou vibration nerveuse. L'âme humaine — ou tout au moins les espèces où elle s'incarne, le cerveau — n'est plus qu'une machine. Comme toute machine, le cerveau reçoit, transforme, restitue; on lui donne du combustible et il fait de la force motrice. Seulement le combustible qui alimente nos centres nerveux se nomme sensation et la force qu'il restitue, activité intellectuelle (parole, écriture ou gestes). Sentir puis se mouvoir, c'est toute la machine humaine.
Oui, la force s'entretient en nous par toutes les excitations centripètes que nous communique le monde, par les vibrations lumineuses et auditives qui nous assaillent de toutes parts, par nos innombrables sensations tactiles — dont un grand nombre reste dans le subconscient — par les phénomènes thermiques, hygrométriques, électriques su l' tout de l'atmosphère ambiante,
phénomènes qui passent inaperçus pour riiorame équilibré, mais que le névropathe, dont le cerveau est une façon d'appareil multiplicateur, distingue avec intensité. Ces excitations perpétuelles portent sur nos périphéries sensitives, sur les terminaisons nerveuses de la peau, de la muqueuse digestive, de la surface pulmonaire et bronchique, des aponévroses, des articulations, des tendons et des muscles. Leur action sur nous n'est qu'un des modes de la transformation des forces; en pénétrant en nous leurs vibrations se muent en vibrations nerveuses, et ce sont ces vibrations mêmes qui constituent notre tonus, notre vigueur individuelle.
La cellule cérébrale s'en nourrit, y puise sa vie. Or, des recherches récentes et fort importantes d'un anatomiste éminent, M. Marinesco, ont démontré que la cellule cérébrale se composait de deux zones distinctes : l'un, le kinétoplasma.^ qui commande à la contraction , au mouvement; l'autre, le ti'ophoplasma, qui préside à l'intensité de la nutrition. La sensation est donc deux fois mère de notre force : elle est notre vitalité.
Voilà comment M. le D"" J. Chéron et moi, pour ma modeste part, avons été conduits à surprendre le secret de nos énergies, à connaître les véritables sources de la force humaine. Nous savons maintenant où on les trouve, et comment il convient d'y puiser. Partout oii nous rencontrerons un réseau de nerfs sensitifs, il nous suffira de l'irriter mécaniquement et d'une façon méthodique, c'està-dire modérément et progressivement, pour obtenir un
rehaut du tonus, un surcroît de vitalité, une amélioration de la nutrition , c'est-à-dire la cessation de la fatigue, laquelle n'est qu'une maladie du tonus, que del'hypotonicité. J'ai consacré dans la Revue de Médecine^ tout un article à étudier la nature de la fatigue : l'analyse serrée de ses causes, de ses symptômes, et des remèdes qu'on lui peut opposer, tout m'a conduit à adopter une théorie mécaniste de la fatigue, de la neurasthénie, théorie qui doit être baptisée du nom de Jules Chéron.
Enfin tout cet ensemble de recherches a permis de comprendre le mode d'action d'un grand nombre de moyens thérapeutiques, extrêmement usités de nos jours, efficaces incontestablement , mais employés à l'aveuglette, en parfaite ignorance de leur mode d'action : je veux parler de la douche, des bains à températures diverses, de l'étincelle de la machine électrique statique, de la friction au gant de crin, du massage, de la vibration, de la cure d'altitude et de la cure d'air ou de soleil.
J'ai toujours ouï dire que le massage améliorait l'état de nos muscles en y déterminant une meilleure circulation du sang, et que la cure d'air n'agissait qu'en vertu des propriétés chimiques inconnues mais quasi merveilleuses de l'ozone des hauts plateaux.
(1) Fasc. du 10 février 1896.
Eh bien ! il est actuellement de toute évidence que le massage agit par action réflexe, irrite les terminaisons de nos nerf sensitifs et provoque un rehaut de ce tonus que la section du nerf sensitif abolit. Faites respirer à un malade déprimé del'airvif, de l'air ozonifié, du formol, les vapeurs nitreuses émanées de la pile, ou des vapeurs d'acide fluorhydrique, par exemple, et vous obtiendrez invariablement une coloration plus vive du teint, une sensation de bien-être et de force, une recrudescence de l'appétit, une hausse de la tension artérielle, une élévation de la quantité d'urée émise en vingt-quatre heures. Peu importe le gaz irritant pourvu qu'il y ait irritation — d'intensité moyenne — sur les nerfs de la muqueuse respiratoire.
On trouve partout des exemples de ce réveil de la vitalité par excitation mécanique d'une de nos surfaces sensitives. Au moment oii leur digestion est achevée, presque tous les neurasthéniques sont particulièrement faibles, tristes et irritables. Il leur suffît de prendre quelques bouchées à peine, pour que leur équilibre cérébral se rétablisse immédiatement, pour qu'ils redeviennent, d'une minute à l'autre, vivants et gais. Bien évidemment ils n'ont pas eu le temps matériel d'assimiler ces éléments dont l'utilisation chimique ne sera faite que quelques heures plus tard : il a suffi du simple frôlement du bol alimentaire sur les parois œsophagiennes et stomacales pour que fonctionne le réflexe de tonicité générale. C'est ainsi que l'autruche, quand les aliments
font défaut, trompe sa faim, et recouvre quelque vigueur par la simple ingestion de cailloux inassimilables.
Quant aux injections salines, aux transfusions de sérum, elles n'agissent qu'en tant que corps étranger propre et légèrement irritant, introduit dans le torrent circulatoire, et frôlant avec plus de force que ne saurait le faire le sang dilué des déprimés, les houppes nerveuses sensitives dont l'existence vient d'être démontrée dans les parois de nos artères et de nos veines.
Et à chacune de nos périphéries sensitives correspond un procédé de thérapeutique mécanique , parfaitement
intelligible à l'heure actuelle.
L'excitation métliodique des nerfs sensitifs de nos muscles, de nos tendons, de nos articulations s'appelle le massage; l'hydrothérapie, les frictions, l'étincelle statique agissent sur les nerfs de notre tégument externe ; le régime alimentaire, les amers, les purgatifs salins sur notre muqueuse digestive; la cure d'air, les inhalations d'oxygène , et d'autres vapeurs irritantes sur la surface de nos bronches et de nos alvéoles pulmonaires; les injections hypodermiques sur les parois de nos vaisseaux. Et partout c'est une vibration mécanique, qui, suivant un nerf sensitif, se propage de proche en proche jusqu'aux centres nerveux pour y déterminer un apport de tonicité et une accélération de la nutrition, pour leur communiquer la force.
L'expérience n'a-t-elle pas prouvé que les races les plus avancées en civilisation, que les hommes les plus
cultivés, les plus nourris de sensations d'art ou de connaissances scientifiques sont en même temps les plus résistants à la fatigue, les plus réfractaires aux maladies microbiennes ? Prenez un lutteur nèg-re et la plus languissante des grandes dames de Paris, l'un et l'autre exposés à la même contagion : c'est sur le nègre que pullulera le bacille de la tuberculose ou la virgule du choléra. Une épidémie de variole a décimé des tribus entières de Peaux-Rouges, alors qu'elle touchait à peine leurs voisins de race blanche, et notez bien qu'il s'agissait d'Indiens nomades, qui ne sont certes pas privés de grand air ni d'exercice musculaire. A corpulence égale, un sauvage est toujours moins vigoureux qu'un civilisé, un paysan qu'un citadin, et un illettré qu'un artiste, parce que le civihsé, le citadin, l'artiste sont saturés de sensations, qui les surmènent quelquefois, mais qui haussent habituellement le cran de leur vitalité.
Lors du naufrage tout récent du paquebot français La Ville de Saint-Nazaire, n'avez- vous pas été frappés de ce fait saisissant que, pendant les interminables heures d'angoisse passées sur les canots de sauvetage, ce sontles âmes simples qui, les premières, ont perdu la force et se sont affolées. Les nègres, les matelots à l'esprit obtus et inculte, sont morts d'abord, ou sont dévenus fous. Et ce sont au contraire les plus intenigents,les plus instruits, les chefs, qui ont gardé l'espoir et l'énergie vitale jusqu'à la fin,
M. le professeur F. Raymond, le très distingué successeur de Charcot à la chaire de clinique des maladies du
système nerveux, a publié le cas absolument démonstratif d'un pauvre diable d'homme sourd, à l'odorat faible, au toucher peu subtil, dont le champ visuel était fort rétréci. Il suffisait de clore ses paupières, de supprimer ses sensations visuelles, seul lien qui le rattachât au monde extérieur, pour souffler sur son âme et l'éteindre pour ainsi dire : immédiatement il s'endormait^ Aussitôt qu'il n'y voyait plus, le mécanisme cérébral, qu'aucun combustible sensitif n'alimentait plus, s'arrêtait, et l'homme perdait l'activité jusqu'à l'heure oii une autre sensation, la faim, lui venait tirailler l'esprit^.
Victor Hugo nous offre un des plus merveilleux exemples de la pleine utilisation de ses énergies naturelles.
Dans sa longue existence oii il a vu périr tant d'êtres qui lui tenaient de près, comptez combien sont rares les minutes d'accablement moral, et comme il versa peu de larmes personnelles, pour lui tout seul. Mais ses sensations n'en furent pas moins véhémentes ; ses nerfs sensitifs charriaient, au contraire, des avalanches de cette vibration nerveuse centripète qui est la sensibilité. Seulement, au lieu de se laisser surmener, torturer par ces forces qui l'envahissaient, au lieu de les garder, au lieu de s'y complaire, il les restituait sous forme de travail.
(1) Voir dans la Revue de Médecine, fasc. du 10 mai et du 10 juillet 1896, les mémoires du D'' Rolland sur la suppression des sensations et ses effets sur l'activité psychique.
(2) Il n'est que juste de le reconnaître, c'est le dernier chapitre des Lois générales de Vhypodermie de J. Chéron qui pour la première fois a donné une idée d'ensemble des sources de la force humaine (v. p. 489 et suiv.).
LA FATIGUE ET LA FOUGE IIUMAIKES 257
Ce fut ainsi toute sa vie. C'est pour cela qu'il fut si grand.
Par deux fois, le destin Ta plus cruellement frappé : à Villequier, dans sa tendresse paternelle ; au 2 Décembre, dans son orgueilleux amour de la liberté. De ces événements terribles il a tiré fort peu de larmes et de colère personnelle, mais deux œuvres d'intensité prodigieuse, l'une dans la douleur, l'autre dans l'indignation, ce tome II des Contemplations, qui fera pleurer à sa place des générations d'êtres tendres, et ces farouches CA«/2ments par o\x tant d'âmes simples se chargèrent de sa vengeance, et brûlèrent au contact de ces vers enflammés.
Hugo ne manqua donc ni de sensibilité ni de sincérité. Ce fut tout simplement un homme dont la vocation littéraire était totale, englobait tout, si bien que chaque impression qui lui venait se muait instantanément en production littéraire. Il fallait que sa sensibilité fût perpétuellement en éveil pour lui donner la force nécessaire à une œuvre aussi copieuse, et il fallait qu'elle fût de qualité peu ordinaire pour que les choses ressenties ressortissent de cette tête avec une telle puissance; caria tempête des Travailleurs de la Mer, et la neige en mer dans VHomme-qui-rit, sont aussi belles, peu s'en faut, ([ue celles qui sortent de la main de Dieu.
Que de conséquences pratiques on peut tirer de tout cela ! Puisque la sensation est notre combustible, puisqu'elle nous donne la force et que, sans elle, c'est le sommeil, l'inertie de l'âme, cultivons notre sensibilité, mais choyons-la surtout comme génératrice d'énergies.
Maurice de Fleury. 17
Quand la machine est chargée de vapeur, si nous ne l'utihsons pas, si nous la laissons inactive, elle pleure, elle écume, elle fume avec bruit par toutes ses soupapes ; un peu plus elle éclaterait. C'est l'image de nos émotions, de nos énervements, de nos cris, de nos larmes, de la colère, de la force perdue, de la vaine usure de notre pauvre machine humaine. Ceux qui sentent le plus vivement seraient les plus forts s'ils voulaient ; l'énergie les encombre alors qu'ils ne s'en doutent pas. Si vous perdez un être clier, tâchez d'accomplir votre plus belle œuvre. Jamais vous ne serez meilleur, jamais votre cerveau n'aura plus de puissance : ce que vous tirerez de lui allégera l'affreux fardeau de vos douleurs.
Si, cependant, votre organisme surmené est devenu véritablement incapable d'agir, si votre volonté paralysée se dérobe, si la neurasthénie vous tient, ayez recours encore aux sources de la force, aux stimulations mécaniques que nous énumérions tout à l'heure et dont nous tâchions de comprendre les bienfaisants effets. Sous leur influence vous verrez apparaître en vous, en même temps qu'un surcroît de vie, un certain nombre de modifications de votre âme, et vous reconnaîtrez la joie de vivre, le courage, le calme, le besoin d'agir, l'ardeur au travail.
Mais ici se termine la première partie de notre tâche. Un horizon nouveau va s'ouvrir devant nous. Nous sommes maintenant au seuil de la Morale.