CHAPITRE VI
Conditions d'une morale médicale. — Peut-on guérir les paresseux? Quelques exemples : Alfleri, Jean-Jacques, Goctlie, Darwin, Balzac, Zola. — Comment on soigne la paresse : hygiène du corps. — Hygiène psychologique : utilisation de l'idée fixe. — L'habitude. — Les conditions du travail : la méthode pour travailler ; nécessité de raccomplissement.
La catégorie d'âmes faibles qu'on appelle les paresseux m'est toujours apparue comme infiniment digne d'intérêt, sans doute parce que la crainte d'en être m'a souvent tourmenté.
Mais, sans songer à soi, sont-ils assez nombreux, les nonchalants et les tardifs, les tièdes, les gaspilleurs, et pas seulement dans les lettres, mais dans toutes les professions, manuelles ou libérales ! Depuis les bancs du collège jusqu'au banc des ministres, ne voyons-nous pas chaque jour des hommes séduisants, d'intelligence
prompte, qui promettaient beaucoup, donnaient de hautes espérances, tout à coup tourner court ou bien mollement avorter, n'ayant pas su s'utiliser eux-mêmes pleinement, n'ayant pas pu porter jusqu'au bout leur idée ?
En face de pareilles gens, les plus indifférents aux misères d'autrui disent un « C'est dommage !... » en guise d'oraison funèbre, avant que de les enterrer sous la féroce rubrique de « ratés ». Et nous nous demandons alors, en parlant de celui que nous voyons se débattre et sombrer : n'aurait-il pas pu se sauver? un ami ferme, un maître, à défaut de lui-même, n'aurait-il pas pu le guider jusqu'au but? Comment un homme si (loué peut-il finir de cette sorte, et personne n'invenlcrat-il un remède à l'épuisement de la force morale, une hygiène à la paresse, cette forme de la fatigue, un antidote à l'impuissance d'agir?
C'est cette question d'intérêt général dont je voudrais tenter ici d'indiquer la solution, m'efforçant d'entrevoir quelle morale conforme aux besoins de leur temps ne manqueront pas d'instituer les philosophes-médecins du siècle qui va commencer.
Non contents d'avoir fait éclore une psychologie moderne, il y a lieu de croire, en effet, que les spécialistes du système nerveux s'aviseront, un jour ou l'autre, de soigner les maladies d'âmes décrites et classées par eux. A la façon dont un médecin ordinaire pratique le traitement des maladies du cœur ou du poumon, ils voudront pratiquer le traitement d'un autre organe qui leur
semble être — Thomas d'Aquin ne lut-il pas de cet avis ? — le point où le physique peut retentir sur le moral.
Aimer sans trop de souffrances et travailler sans trop do défaillances, c'est cela qu'il leur appartient, je crois, d'apprendre aux hommes. Ce serait un grand pas s'ils y réussissaient.
Leur méthode, on peut bien le prévoir, ne se bornera pas à émettre, avec plus ou moins d'éloquence, des préceptes ingénieux ou de salutaires maximes. Très modeste dans ses visées et limitant d'avance son domaine, encore moins doit-elle s'attarder aux querelles métaphysiques et disputer des fins dernières. « Peu, mais bien, » voilà sa devise. C'est volontiers qu'elle se résignera au terre à terre, qu'elle entendra rester pratique, indiquer le remède et préciser minutieusement la manière de s'en servir.
C'est la morale d'ici-bas, la petite morale à côté de la grande. Elle ne sera pas bavarde. Sans doute, elle écrira des livres destinés à transmettre aux spécialistes à venir le récit de ses plus récentes conquêtes, à mettre au net l'état de ses connaissances actuelles. Mais, avant tout, elle voudra faire « de la clinique », s'adresser à un mal donné, soigner individuellement — c'est le mal de paresse qui nous préoccupe aujourd'hui — tel homme intelligent qui se gaspille et s'éparpille, pour le contraindre à faire un faisceau de ses forces, et à les diriger, d'un effort continu, vers un but déterminé.
La morale des médecins sera donc individuelle, et la
condition nécessaire à sa réalisation, c'est que le malade consente à se laisser soigner.
Enfant, son père ou son maître d'école pourront encore le pétrir aisément, et c'est affaire à eux de s'y prendre de boiine sorte. Mais homme, s'il est malheureux du fait de sa lâcheté au travail, il faudra bien qu'il se décide à s'en aller trouver un hygiéniste de l'âme, car pour les guérisons de cette sorte le meilleur livre, fût-ce Y Education de la volonté de M. J. Payot, ou ce délicieux Bonheur de vivre de sir John Lubbock, ne suffira jamais. Il faut, si je puis dire, une série de corps à corps entre la volonté défaillante du paresseux et l'énergie morale de celui qui le soignera.
Des médecins spécialistes pour l'âme, on en trouvera d'ici peu ; on en trouve déjà. Un bon médecin de névroses se double nécessairement d'un bon hygiéniste d'âmes, les névroses n'étant, au fond, que de mauvaises habitudes de l'activité cérébrale.
A leur insu, peut-être, de très simples praticiens — sans compter ceux qui sont d'habiles psychologues — n'ont-ils pas déjà fait force cures morales? Pour mon très humble compte, et c'est cela qui me sollicite à écrire, j'ai guéri quelques paresseux. Croyez bien qu'ils étaient venus me demander conseil sans qu'il me fût besoin de graver à ma porte, au-dessous de mon nom... « Guérit les âmes lâches et les volontés défaillantes ; chez lui de une heure à trois heures, à domicile le matin. »
C'est que, voyez-vous bien, il est rare que la paresse
soit un phénomène isolé. Cette impuissance à vouloir s'accompagne d'autres symptômes pour lesquels on va consulter le docteur.
En très grande majorité, les paresseux de l'âge adulte, ceux qu'on pourrait nommer « les ralentis de la volonté » 5 se trouvent être en même temps des « ralentis de la nutrition », pour employer l'expression classique du professeur Bouchard, des dyspeptiques ou des névropathes. Et, venus chez le médecin pour y faire soigner leur dilatation d'estomac ou leur neurasthénie, ils devraient le quitter, après deux ou trois mois de traitement approprié, du même coup guéris de l'atonie de leur vouloir.
Quant à ceux qui se portent bien, que leur paresse enchante, et qui n'ont de bonheur qu'à ne jamais agir, n'essayons pas de leur venir en aide. On aurait tort de les vouloir tirer de leur bienheureuse apathie, car si tous devenaient énergiques au même point, la lutte pour la vie ne serait plus possible, tout le monde arrivant premier au même but. Puis, croyez-moi, ces âmes-là sont incurables, puisque ce sont des âmes sans remords; ceux qui ne se sentent pas de malaises, ceux qui ne souffrent pas, ne sauraient souhaiter guérir.
Mais que d'autres sont torturés par cette plaie qu'est leur faiblesse, et combien se dévorent de la crainte, de la cruelle crainte d'avorter ! L'un d'eux — il a guéri depuis — m'écrivait cette belle plainte : « Je commence et n'achève pas. Quand je conçois une œuvre, une
impatience incroyable me jette hors de moi vers le but à atteindre ; je voudrais déjà le toucher. Mais pour accomplir toute chose, il faut de patients, de continus
efforts; je ne les accomplis jamais Un jour, dans la
banlieue, je vis, par un temps triste, un vaste terrain vague, plus couvert de tessons que d'herbe. Trois ou quatre maisons y avaient été commencées, charmants petits hôtels de briques rouges et de pierres blanches ; depuis deux ou trois ans, les murs étaient debout; mais jamais les planchers n'avaient été construits, le toit n'était pas mis, et par les fenêtres béantes, on voyait au travers. Je ne sais rien de plus navrant que ces choses inachevées. Et mon âme est toute pareille : une plaine galeuse, avec quelques, jolies maisons où le toit ne sera pas mis !»
Ceux-là sont sympathiques, et c'est ceux-là qu'on peut sauver, puisque leur sensibilité leur révèle leur mal, puisque la douleur qu'ils ressentent est assez aiguë pour qu'ils veuillent guérir, et leur humilité assez complète pour qu'ils appellent à leur aide.
Mais une objection s'impose, que je ne veux pas éluder. Bourget l'a précisée d'un mot aussi charmant qu'injuste, le jour, où il a dit que le rêve du médecin avait toujours été de substituer « une boîte de pilules à l'Evangile »...
Il faut en convenir : cette hygiène supérieure que je propose, j'entrevois nettement qu'elle ne saurait efficacement s'exercer qu'en tête à tête, dans le cabinet de
consultations d'un spécialiste, et ce n'est plus dès lors qu'une confession laïque, sans prestige et sans poésie, au tribunal d'un prêtre qui reçoit de l'argent pour ses consultations, qui n'a pas d'habit imposant, qui ne se vante pas de représenter Dieu et qui n'a pas reçu la mission sublime de « délier », comme dit l'Evangile. On peut nous confier des femmes, et nous n'avons pas fait le vœu de chasteté ! Ce sont des arguments redoutables, je le sens bien.
Pour la première fois peut-être, en y réfléchissant, j'ai compris la grandeur, l'utilité profonde de ce sacrement de pénitence que blague Gaudissart et dont M. Homais s'indigne. Mais on peut répondre pourtant : que tout le monde n'a pas la foi et qu'il faut bien une morale pour ceux qui ne croient plus aux flammes de l'enfer ou aux félicités rémunératrices du ciel ; que, s'agît-il des plus fervents chrétiens, nous apportons au prêtre qui dirige leur conscience des procédés pratiques de conduire au devoir, des moyens d'accomplissement. Le confesseur montre la bonne voie, cite un texte de l'Ecriture, promet le paradis et dit : « Allez en paix, ne péchez plus, mon fils. » Cela ne suffit pas toujours à transformer une âme... Peut-être serait-il fort aise, s'il savait oij le prendre, de confier ses pénitents, ses pénitents récidivistes, au bon hygiéniste qui tonifierait leur cerveau, accroîtrait leur vitalité, en éveillant la torpeur de leur âme.
Puis, il faut bien le dire, le prêtre catholique s'alarme
beaucoup plus du péché par orgueil ou par impureté que des fautes par indolence; il conseille l'humilité et ne comprend que difficilement l'ambition individuelle, lui le communautaire qui a fait vœu de pauvreté! Pour lui, la patrie est ailleurs, et l'exil où nous sommes lui semble toujours assez bon, La morale chrétienne vise à recruter des élus pour le ciel, beaucoup plutôt qu'à faire de vaillants et robustes lutteurs pour la vie d'ici-bas.
Il faut pourtant nous entraîner pour le combat, tendre à ne plus nous gaspiller, user des ruses qui nous permettent de vouloir fortement et de vouloir avec persévérance, sous peine de nous voir dévorer quelque jour, nous, les tendres Latins, par les races à l'esprit pratique, à l'idéal terrestre, aux espérances immédiates. Un jour viendra, je pense, oii surgira un médecin probe et intelligent, assez apôtre, assez parisien aussi pour n'avoir pas à redouter le ridicule, suffisamment autorisé, par la noblesse de sa vie et le mérite de ses travaux, à prétendre à la dignité supérieure de moraliste. S'il connaît bien le cœur humain, l'avenir est à lui, car il peut attirer, sous couleur de névropathie, beaucoup de malades de l'âme. De même qu'un Marcel Desprez discipline les forces, de toute éternité perdues, de l'aveugle nature, des cascades et des marées, de même le bon moraliste pourra doubler peut-être la somme d'énergie volontaire et de vigueur morale dont dispose chacun de nous... Et peut-être, déjà, est-il posssible de prévoir par quels moyens il creusera, pour ces ondes fuyantes que sont les
esprits faibles, un canal où cessant de s'éparpiller et de se perdre elles prendront un corps et deviendront utiles. Si quelque morale a des chances de répondre aux besoins du temps éclectique oii nous sommes, n'est-ce pas cellelà, qui, sans gêner la morale chrétienne, la complète en venant en aide à ceux qui ont perdu la foi, ou la force de s'en servir?
Toutes les fois que j'ai osé manifester l'espoir d'une morale neuve, capable de tonifier les volontés débiles et de lutter victorieusement contre l'indolence humaine, on n'a point manqué de répondre :
« Mais la paresse est, par définition, le plus incurable des maux, le seul remède qu'on lui puisse opposer étant encore le travail, et le travail étant précisément ce dont les paresseux sont incapables... »
Paradoxe par trop facile à réfuter, mais qui peut revêtir l'aspect d'un argument plus sérieux : Taine pensait — et beaucoup de physiologistes sont encore de cet avis — que la cellule cérébrale, y compris le tempérament qui s'y incarne ; que l'âme, autrement dit, est chose immuable et fatale, que nulle force humaine ne saurait rendre meilleure ou pire. Mais ce n'est là, je le crois fermement, qu'une doctrine fréquemment démentie par la réalité, une doctrine que suffirait à battre en brèche ce fait incontestable que la plupart des paresseux ne sont
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pas toujours paresseux, et que la volonté d'un très grand nombre d'entre nous a des oscillations tout à fait comparables à celles que subit le mercure d'un manomètre.
Prenons les paresseux pour ce qu'ils sont presque toujours, des névropathes, et les névroses pour ce qu'elles sont constamment, de mauvaises habitudes de l'activité cérébrale. Admettons une fois pour toutes une vaste catégorie d'indifférents et d'insensibles sur qui rien n'a de prise : ceux-là sont condamnés et leur sort ne nous touche guère puisqu'ils ne souffrent pas. Mais les paresseux à remords, les paresseux intermittents surtout, sont susceptibles de guérir ou de s'améliorer dans de fortes proportions, je l'affirme pour l'avoir vu.
C'est la catégorie de ceux qui attendent l'inspiration pour travailler, l'inspiration, c'est-à-dire la faculté que nous avons plus ou moins, selon les moments, de réaliser notre pensée naturellement, sans efforts, de travailler facilement, avec la plénitude de notre puissance d'esprit.
On peut les comparer à ces vagabonds de Paris qui se sont donné pour métier de courir après les voitures et de porter nos malles quand nous revenons de voyage. Us demeurent oisifs et ennuyés autour des gares tout le jour ; un fiacre passe chargé de malles, qui tout à coup leur fait nettement entrevoir la possibilité de gagner quelques sous, sans délai... Et les voilà courant après, d'Orléans à Auteuil ou de Saint-Lazare à Bercy, haletants, rouges, en sueur, dépensant une force énorme à suivre le trot du cheval, exagérant encore leur appa-
renco fatiguée, cherchant à inspirer beaucoup de pitié et finissant par s'en inspirer à eux-mêmes, espérant qu'on pensera d'eux : « Faut-il que ce pauvre 'homme soit misérable et courageux pour accomplir un pareil tour de force!... » Tour de force, en effet, au total plus pénible qu'une journée de travail régulier. Mais le bon bourgeois de Paris, qui ne s'y trompe guère, tient ces gens pour des paresseux, et ne s'apitoie qu'à demi.
Les paresseux des professions libérales sont très souvent de même sorte : ils sont capables de grands eff'orts momentanés, séparés par de longs intervalles d'improduction, d'inactivité cérébrale. Ils demeurent oisifs, à faire des projets, tant que l'inspiration ne descend pas sur eux, tant qu'un besoin d'argent ne les pousse pas à agir. Mais ils donnent, de temps à autre, un coup de collier, comme ils disent, un effort de quelques instants. C'est le joint par oii les guérir.
Il ne s'agit plus, en effet, de faire travailler toujours quelqu'un qui n'agissait jamais, mais de changer en labeur régulier, modéré, sans fatigue, ces élans véhéments qui épuisent l'énergie cérébrale pour ne donner que des résultats partiels. C'est chose fort réalisable, les transformations de la force humaine obéissant aux mêmes lois qui régissent les transformations de la force physique.
On prétend que bien des grands hommes ont la coquetterie de se diminuer, de rapetisser l'importance des dons
par eux reçus de la nature, pour rehausser d'autant le mérite qu'ils eurent à triompher de leur faiblesse originelle. A les étudier de près, je crois qu'ils disent vrai, et que les névropathes paresseux, quand ils ont des remords, constituent la véritable pépinière des grands esprits. Combien d'hommes illustres qui ne furent, dans leur enfance, que de fort mauvais écoliers. Jugez plutôt par les quelques noms que je groupe.
Alfieri, le dramaturge italien, était si paresseux qu'il se faisait attacher à sa table pour se contraindre à rédiger, à réaliser en paroles écrites, définitives, les conceptions de son esprit, prompt à imaginer mais étrangement lâche devant la tâche à accomplir.
J.-J. Rousseau raconte dans ses Confessions que, pendant de longues années, il ne pouvait penser avec suite et dicter autrement que couché. Dès qu'il était debout, son cerveau s'anémiait, sa mémoire s'émiettait, il lui devenait impossible de fixer son attention, il ne retrouvait plus l'enchaînement de ses idées. Encore que sa vie ne soit pas un modèle de dignité morale telle que nous la concevons à la fin de ce siècle-ci, on ne peut pourtant pas manquer de reconnaître que ce neurasthénique tient une large place dans l'histoire de l'esprit humain.
GcETHE, l'olympien, dontl'image et le nom nous viennent tout de suite quand nous cherchons à évoquer le plus parfait dominateur de soi qui fut jamais, dont le cerveau nous apparaît comme incapable de fatigue, Gœthe ne
pouvait travailler qu'un petit nombre d'heures chaque jour ; il rédigeait seulement le matin : « Je consacre le reste du temps aux affaires mondaines, » écrit-il dans sa Vie.
Mais l'exemple du grand Darwin est plus démonstratif encore. Ce qu'il a écrit de lui-même, ce que son fils nous en rapporte vaut qu'on l'expose avec quelques détails.
Ce philosophe, qui a changé l'aspect de la science et proposé aux hommes une des plus belles et la plus probable des conceptions d'ensemble de l'univers, ce chercheur, dont les observations personnelles et les lectures font un bagage gigantesque, Darwin avait un esprit lent, une mémoire confuse, si peu active a qu'il lui fut toujours impossible de retenir un vers ou un nom propre plus d'un jour ou deux ». Dénué d'imagination, il avouait, dans son incomparable et très sincère modestie, ne pas avoir assez de sens critique pour oser juger l'œuvre d'un autre que lui-même.
Souffrant sans cesse, toujours las, il habitait, hiver comme été, la campagne, et la fatigue le terrassait si vite qu'on lui interdisait de recevoir ses amis et de causer.
Il ne travaillait avec quelque vigueur qu'une heure par jour, de huit à neuf, puis il rentrait parmi les siens, et pour se délasser se faisait lire les journaux ou quelques pages d'un roman ; à dix heures et demie il retournait à son laboratoire pour y rester jusqu'à midi, et il allait ainsi jusqu'à l'extrême limite de ses forces.
Peu d'hommes furent aussi faibles, peu d'hommes surent accomplir besogne aussi considérable. Admirable toute-puissance d'une idée dominante, j'allais dire d'une idée fixe, dans un cerveau à vitalité médiocre.
Les paresseux se plaignent justement, de se fatiguer vite et de ne pas pouvoir fixer longtemps leur attention sur le même sujet; cet épuisement de la volonté, cette paralysie de l'attention, Darwin en souffrait plus qu'un autre, lui qui avait peine à travailler plus d'une heure de suite.
Mais ce génial névropathe avait compris d'instinct ce que l'on peut tirer de bonheur des misères. Il avait deviné que ses pareils, casaniers, débiles, pleins de manies, esclaves de leurs habitudes, peuvent changer ces défauts en vertus, faire de leur sauvagerie un recueillement salutaire, substituer à l'attention volontaire, dont ils sont incapables, l'attention involontaire, l'entraînement sur une seule idée, un « dada » toujours chevauché. Que ce « dada » soit une idée féconde, et l'obsession, qui n'est, pour tant de névropathes, qu'un tourment inutile, pourra devenir du génie. C'est la force du roseau pensant.
Tous ceux qui ont connu Balzac, Théophile Gauthier entre autres, ont raconté que bien souvent il se plaisait à avouer son goût original pour la paresse, et la peine qu'il avait eue à vaincre un pareil ennemi. Et cet exemple encore va nous être instructif.
Contemplez le rayon de votre bibliothèque qu'em-
plissent les vingt-six énormes tomes de la collection Lévy. Soupesez chacun des volumes, comptez les lignes à la page ; dites-vous que Balzac refaisait trois ou quatre fois sinon plus sa « copie », rappelez-vous quel nombre d'inoubliables personnages il a créés, quelle importance a eue cette œuvre sur la tournure des esprits au xix^ siècle, et dites-vous que ce labeur été accompli à peine en vingt-trois années, par un homme qui aimait tout, excepté le travail.
Quand il s'incarne en Raphaël de Valentin voyez ce qu'il dit de lui-même... « Ce sacrifice de tous les jours, ce travail de vers à soie inconnu au monde, et dont la seule récompense est peut-être dans le travail même... Depuis l'âge de raison jusqu'au jour où j'eus terminé ma tâche, j'ai observé, lu, écrit sans relâche, et ma vie fut comme un long pensum ; amant efféminé de la paresse orientale, amoureux de mes rêves, sensuel, j'ai toujours travaillé, me refusant à goûter les jouissances de la vie parisienne : gourmand, j'ai été sobre ; aimant la marche et les voyages maritimes, désirant visiter des pays, trouvant encore du plaisir à faire, comme un enfant, des ricochets sur l'eau, je suis resté constamment assis, une plume à la main ; j'ai dormi sur un grabat solitaire comme un religieux de l'ordre de Saint-Benoît, et la femme était cependant ma seule chimère, une chimère que je caressais et qui me fuyait toujours. »
Quel beau cri de révolte contre la tyrannie de l'idée fixe qui vous fait plus grand que vous-même et plus fort JIaurice de Fleury. 18
que vos propres forces, et, mieux que la grille des cloîtres, vous gare des joies d'ici-bas !... A moins que la seule joie calme, le seul plaisir sans réaction douloureuse ne soit, précisément, d'avoir accompli sa besogne, d'avoir utilisé son énergie latente, d'avoir tiré de soi l'esprit qui lermentait pour en créer une œuvre.
De tous les grands laborieux de l'heure actuelle, aucun ne m'a fourni de documents si précieux que M. Emile Zola. J'ai pu l'étudier de près et à loisir, étant de ses familiers, et c'est justement son exemple qui m'a conduit à réfléchir sur la paresse et à rechercher les moyens d'en venir à bout.
Quelle que soit la dose de sympathie qu'inspirent ses ouvrages, personne ne nous contredira si nous considérons Zola, non pas comme le plus parlait mais simplement comme le plus puissant, comme le moins « raté » des écrivains de ce temps-ci. Il a du souffle, n'est-ce pas ? et son énergie créatrice ne s'est pas démentie, depuis tantôt trente années qu'il travaille. Eh bien ! ce gros abatteur de besogne, ce grand laborieux n'aime que le repos et n'aspire qu'après le moment de béatitude 011, la tâche finie, l'on peut s'abandonner sans remords aux délices de ne rien faire !
Il n'est doué par la nature que partiellement. Sa faculté d'attention est plutôt médiocre. A moins qu'elle ne soit absolument indispensable au roman qu'il prépare, il ne peut soutenir la lecture d'une œuvre abstraite, et il ne prend aux livres qu'il consulte que ce qu'il
peut utiliser. Il ne s'instruit pas pour s'instruire et son cerveau s'épuise tout de suite au métier d'érudit.
Quant à sa volonté, il l'a toujours soupçonnée d'être si près de défaillir, il l'a sentie si peu robuste qu'il a inventé, d'instinct, les meilleures ruses afin d'y suppléer.
Vous rappelez- vous, dans la. Joie de vivre, ce Lazare, qui conçoit les plus magnifiques projets dont pas un n'est mené à bien, qui commence cent choses et n'en achève aucune, cet admirable héros de roman psychologique où s'incarne, avec une si saisissante intensité, le pessimisme des impuissants?... Un jour, comme je trouvais beau qu'il eût créé cette figure, Zola m'avoua simplement que, toute sa vie, il avait redouté d'être luimême ce Lazare, que toujours il avait tremblé de la peur d'avorter. C'est de soi-même que l'on tire de pareilles évocations ! Les Goncourt ont écrit cette phrase profonde : « Les plus grands poètes sont peut-être des poètes inédits. » Elle prouve qu'eux-mêmes ont parfois ressenti cette méfiance de soi que donne la disproportion entre le rêve et l'accomplissement, et qu'ils ont connu la distance qui sépare l'espoir d'une belle œuvre de sa complète réalisation ! Peut-être s'en est-il fallu d'assez peu que Zola, le robuste, ne fût un de ces grands poètes inédits.
Il a vu le danger, et il en a frémi; mais il a su ruser avec sa redoutable tendance, et il s'en est débarrassé au profit d'un de ses héros.
Méditez encore ceci : Zola ne peut pas travailler plus de trois heures sur vinjrt-quatre ; il n'a jamais pu se
contraindre à un plus long effort : « Je suis malade à me coucher quand je dépasse la mesure, » m'a-t-il dit bien souvent.
Il y a mieux : ces trois heures de labeur quotidien — les interviewers ont cent fois raconté cela — il ne les fait pas d'affilée : une heure dès le saut du lit, une heure d'excellent travail oii l'esprit est lucide et vif, où la phrase court sous la plume, prompte et définitive. Mais déjà la fatigue vient : il faut manger un peu pour réparer ses forces, et lire les journaux pour faire diversion.
De dix heures à midi, Zola rédige encore — moins facilement et moins bien que pendant l'heure initiale — et c'est fini pour toute la journée, il ne sera plus bon qu'à écrire des lettres.
C'est là la puissance du plus puissant cerveau dans le domaine littéraire, à la fin de ce siècle. Avec ce tout petit traintrain modeste, trois heures par jour en deux séances, cet homme dont l'attention est modique, dont la volonté n'a rien de formidable, dont la pensée s'épuise vite, trouve moyen de nous donner, tous les dix mois, un de ces livres oii ne manquent ni la solidité de la charpente, ni le nombre de personnages, ni le dessin des caractères, ni la puissance de développement, ni l'énergie du verbe, ni rien de ce qui constitue la force créatrice, le génie, pour dire le mot.
Si je me suis longuement complu à cet exemple, c'est qu'il me semble exceptionnellement instructif et intéressant, c'est qu'on n'avait jamais considéré, au point de
LA PAUtSSE ET SON TRAITEMENT 277
vue pratique d'une morale à en tirer, cette méthode que les reporters ont tant de fois décrite à titre de curiosité documentaire, cette hygiène du travail que Zola a créée d'instinct, sans se douter que plus d'un grand esprit, et Darwin notamment, s'étaient astreints à de semblables règles.
Le groupement de tous ces menus faits d'histoire littéraire, n'est-ce pas la meilleure leçon d'espoir qui se puisse donner à ceux qui se sentent débiles et désespèrent de pouvoir? Darwin était plus faible qu'eux, et la volonté d'un Zola ne valait pas beaucoup mieux que la leur.
Une conclusion s'impose.
Quiconque est tourmenté par le remords de sa paresse et par la crainte d'avorter, peut cesser d'être un paresseux.
Pour relever la force qui défaille, pour lutter contre la fatigue, il y a des toniques du système nerveux, et il y a des ruses que nous entrevoyons déjà pour suppléer au défaut d'énergie volontaire et de persévérantce.
Des exemples que nous venons de faire briller comme des lueurs d'espérance, cherchons maintenant à tirer les règles d'hygiène que les paresseux doivent suivre, spontanément, s'ils ont l'énergie nécessaire pour s'asservir d'eux-mêmes à une règle, ou sous la direction d'un maître, si leur cerveau, encore un peu puéril et collégien malgré l'âge — j'en connais tant qui sont ainsi — a besoin d'une surveillance et d'une récompense immédiate pour bien faire.
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Sans doute, ils sont d'une haute éloquence les exemples de ces grands hommes, qui d'un cerveau malingre ont su tirer une œuvre gigantesque. La vaillance est contagieuse : il est fortifiant d'apprendre que Balzac et Zola avaient originairement un goût très vif pour le repos, que le cerveau de Jean-Jacques s'appauvrissait, s'anémiait si vite qu'il lui fallait dicter couché, et que Darw^in se range parmi les hommes les plus débiles, les plus prompts à se fatiguer. Mais gardonsnous de nous illusionner sur le nombre de paresseux qui guérissent spontanément; ils sont presque aussi rares, presque aussi « phénomènes » que ces grands héros de l'histoire qui, sans maître, se créèrent un alphabet, apprirent le dessin ou inventèrent la géométrie, comme Pascal enfant. S'agit-il de vous ou de moi, qui ne sommes pas héroïques, j'imagine qu'il faut — pour la fatigue intellectuelle comme pour la paresse d'estomac — en toute humilité s'en remettre à un homme compétent, apte à donner de bons conseils et capable d'en surveiller de très près l'exécution. On est, en général, mauvais médecin de soi-même, et qui s'analyse à merveille souvent se conduit à rebours. Bien des hommes ont la conscience si pâle, si anémique, pour ainsi dire, qu'il faut constamment auprès d'eux un témoin plus
visible, une présence réelle pour les contraindre au travail régulier.
L'année où je me préparais au concours d'internat, nous avions voulu nous grouper, trois du même pays, pour un commun eflbrt, et Ton travaillait sans relâche ; mais l'un de nous restait-il seul quelques heures de suite, la paresse native reprenait le dessus ; il étudiait mollement, allait à la fenêtre, bâillait à l'horizon, faisait cent choses inutiles... ou rien du tout que s'ennuyer. « Musarder » c'est bien le mot juste pour traduire cette inactivité que l'on préfère si souvent, malgré l'ennui cruel qu'elle procure et la tristesse grise qu'elle amène, à l'occupation suivie qui fait les heures brèves et laisse au système nerveux un bien-être aussi satisfait, une détente aussi légitime qu'un bon repas quand on avait très faim, ou que l'amour sainement accompli.
J'ai suivi, avec une curiosité toujours et malgré tout mêlée de sympathie, la vie d'un des plus séduisants et des plus malheureux jeunes hommes qu'il m'ait été donné de rencontrer. Il fut, pendant six ou sept ans, le bras droit d'un homme d'affaires ; sa probité, son flair et son activité, son intelligence technique étaient prisés à si haut point que tout le monde s'accordait à lui prédire le plus bel avenir le jour où il s'établirait. C'était, en outre, un homme d'une érudition littéraire et philosophique tout à fait exceptionnelle. Quand il devint son maître et quand personne ne fut là pour contrôler ses actes, mon malheureux ami administra si mal son entre-
prise que, moins de quatre années après, la justice intervint. C'est ainsi qu'il y a des plantes admirables dont le tuteur est la condition nécessaire. Ce tuteur de l'esprit des autres, j'ai dit pour quels motifs je voudrais qu'il fût médecin. Le fait, mille fois démontré, qu'un paresseux étudié de près se révèle presque toujours névropathe, nous conduit à instituer un traitement du corps, une hygiène delà hôte, pour doubler l'hygiène de l'âme et l'appuyer.
En voici les points culminants :
Un des symptômes cardinaux de la neurasthénie est l'inaptitude au travail prolongé, au travail, manuel ou intellectuel, que le métier de chaque jour exige. Cette « maladie à la mode », comme on a coutume de dire, est un épuisement de la cellule cérébrale, avec fatigue de tout l'organisme, atonie de l'attention et ralentissement de la volonté. Il est donc de bonne logique d'appliquer à la paresse le traitement rationnel de la neurasthénie, traitement dont je me suis efforcé naguère, dans un petit travail technique, de préciser les conditions.
Pour guérir un neurasthénique susceptible de guérison, je pense qu'il importe :
1° De régler, comme font les moines, l'emploi des vingt-quatre heures ; c'est la condition de la paix intellectuelle et nous verrons, un peu plus loin, quels avantages l'esprit trouve à se discipliner.
2° De soumettre le patient à un régime alimentaire.
pour supprimer ces pesanteurs à Testomac, ces poussées congestives, ces somnolences d'après les repas, ces alternatives d'exaltation cérébrale et de dépression que procurent les digestions lourdes. Les hommes à volonté molle ont souvent l'estomac tardif, et d'autre part notre esprit est si pauvre, si enfumé, si peu précis quand nous sortons de table la face rouge, le souffle court, en dépit du gilet béant, de la ceinture desserrée, tandis qu'une brûlure, « le fer chaud », comme on dit, monte et descend dans l'œsophage...
3° Il faut rendre aux nerveux, souvent insomniaques, le sommeil régulier, sans cauchemars, le sommeil qui répare.
4° Il importe enfin de leur procurer des toniques qui ne soient pas des excitants, qui, progressivement et sans à-coup, redonnent, non pas la vigueur d'un moment mais la tonicité, la tension constante des muscles, la vigueur disponible toujours aux ordres de la volonté.
Outre que, sans retard, elles abîment l'estomac, les drogues, élixirs, vins, sirops ou pilules dorées, sont rarement de bons toniques du système nerveux. Presque toujours il faut leur préférer les moyens mécaniques, le massage, les douches, l'exercice physique (la bic3'clette sagement pratiquée), l'étincelle de la machine statique, la cure d'air, les injections sous-cutanées de sels neutres, la friction au gant de crin, dernier vestige du cilice.
Soyons pratiques ; les paresseux qui viennent demander un conseil n'ont généralement pas les loisirs
282 LA MÉDECLNE DL LESPJllT
nécessaires à une cure d'air sur quelque haul plateau ; il importe de les soigner à l'endroit même où leur acti- \até devra s'exercer, et ce sont des malades qu'il vaut mieux garder près de soi pour surveiller chaque jour leurs progrès. Dans ces conditions, la transfusion de sérum m' apparaît comme le plus simple, le plus actif et le plus maniable de nos toniques du système nerveux. Pour parler le jargon physiologique qui a cours actuellement, je dirai que le coup de fouet, ainsi donné à la circulation cérébrale, accélère la nutrition et facilite singulièrement a les processus d'intégration et de désintégration cellulaires » où se réduisent, en fin de compte, les activités de l'esprit Voyez-vous tout de suite, dès qu'il
s'agit de l'action d'un remède, l'incorrigible médecin de Molière qui se hausse sur de grands mots, ainsi qu'un nain sur des talons, au lieu de dire simplement qu'un peu d'eau salée sous la peau stimule la machine humaine et permet au cerveau débile de lutter contre le sommeil, de résister à la fatigue, de comprendre plus
nettement et d'oubUer moins vite! Mais pour quitter
le vague et l'imprécis, supposons, si vous voulez, qu'un paresseux névropathe s'en vienne consulter un de mes confrères. Celui-ci lui rédigera une ordonnance détaillée. Résumons ses prescriptions :
Règlement de vie.
A sept heures. — Lever ; travail intellectuel (séance de une heure et demie environ).
A huit heures et demie. — Déjeuner; lecture des journaux et des lettres,
A dix heures. — Travail (seconde séance de une heure et demie).
A onze heures et demie. — Repos.
A midi. — Déjeuner. Repos dune demi-heure et promenade de trente à quarante-cinq minutes.
L'après-midi. — Consacrée aux occupations courantes, aux visites, aux courses d'affaires.
A sept heures. — Dîner. Repos, promenade.
Coucher à heure fixe (dans les limites du possible).
S'il s'agit d'un malade exceptionnellement faible et amaigri ou d'un nerveux sujet aux insomnies rebelles, il faut lui conseiller de se coucher immédiatement après la dernière bouchée de son repas du soir. L'insomnie, chez le névropathe, est une mauvaise habitude et doit être traitée comme un phénomène mental; fréquente chez les paresseux dont le cerveau, insuffisamment fatigué pendant le jour, reste excité pendant la nuit, elle tourmente aussi presque tous les intellectuels qui rédigent le soir et dont la tête travaille encore, par vitesse acquise, à l'heure où ils voudraient dormir. On en vient à bout bien plutôt à l'aide d'un règlement sévère qu'au moyen de médicaments hypnotiques, qui ont tous leurs inconvénients.
Comment ne pas juger puériles jusqu'au burlesque, tyranniques jusqu'à l'absurde, les précautions que voilà?... Quiconque lira ce chapitre aura peine, sans doute, à
s'empêcher de hausser les épaules. Mais j'estime qu'il faut savoir braver le ridicule ; faire de la morale n'est pas le propre d'un sceptique. Je sais, d'ailleurs, qu'une maladie d'âme est fort malaisée à guérir; en théorie, quelques lignes suffisent ; dans la réalité, on n'y parvient jamais en dictant quelques conseils vagues, mais seulement en prenant la peine de régler l'emploi de la journée jusqu'aux détails les plus minutieux.
Je vais plus loin ; il faut que le médecin moraliste se résigne au rôle peu enviable de surveillant, j'allais écrire le mot « pion ». Il ne devra pas craindre, de temps à autre, le matin, de survenir à l'improviste chez tel de ses clients particulièrement réfractaire, pour voir s'il travaille comme il l'a promis. Un rien d'abnégation ne messied pas dans le métier. Du reste, il suffît, la plupart du temps, de la complicité d'une compagne, d'une mère ou d'un ami, dont la seule présence contraint le paresseux à tenir sa promesse, à avouer ses défaillances. Quand on leur parle avec bonté, presque tous les malades finissent par être touchés de la peine qu'on prend pour eux ; aucun de ceux qu'on soigne ainsi ne gardera rancune de ces sévérités tatillonnes et de zèlo un peu gênant.
Appliquez ces réflexions à l'autre terme de l'hygiène corporelle, aux soins qu'il faut donner à l'estomac des paresseux.
Prenons pour type un régime sévère : celui-ci ne s'adresse qu'aux malades dont l'estomac est depuis
longtemps délabré, que la digestion fatigue ou qui ont des migraines d'origine gastrique. La plupart des prescriptions ci-après ne sont que temporaires ; on peut s'en alléger quand l'amélioration est bien acquise.
Régime alimentaire.
Aliments nuisibles. — Mie de pain, potages, sauces, mets épicés, gibier faisandé ; poissons lourds, crustacés, huîtres, coquillages; crudités (salades, radis), aliments acides (vinaigre, oseille, tomates) ; aliments gras, charcuterie (sauf le maigre de jambon); fritures, pommes de terre frites, haricots secs, choux, choux-fleurs, choux de Bruxelles, asperges ; sucreries, pâtisseries, laitages, fruits crus (sauf les pêches et le raisin).
Aliments recommandés. — Pain grillé froid ou croûte de pain rassis ; œufs (sauf les œufs durs et les œufs sur le plat très cuits); maigre de jambon; poissons légers (soles et merlans) grillés ou bouillis; viandes blanches et rouges grillées et rôties, plutôt un peu cuites (en quantité modérée) ; haricots verts, purées de pois frais, de pois secs, de lentilles, de pommes de terre; purées de salades cuites (cresson, épinards, chicorée, laitues) ; andives et céleri au jus. Pour dessert, gâteaux secs, compotes peu sucrées, pêches et raisins bien mûrs (en quantité modérée). Fromages secs (de Chester et de gruyère).
Les aliments devront être préparés au bouillon ou au
beurre de bonne qualité (en quantité minime) ; ils devront être plutôt un peu salés, très peu poivrés.
Beaucoup de médecins interdisent l'usage du café. Je pense, pour ma part, que les neurasthéniques sont plutôt tonifiés par une petite tasse de café noir, après le repas de midi *. En revanche, la suppression de l'alcool me paraît être d'une importance capitale ; il ne ranime que pour un moment, et l'excitation cérébrale immédiate qu'il procure est constamment suivie d'une baisse des forces. La douche, la friction sèche, la transfusion du sérum sont des toniques plus que suffisants, parfaitement inoffensifs, et leur action est autrement tenace que celle d'un verre de bourgogne.
Fort peu de drogues : une cuillerée de valérianate d'ammoniaque en cas d'énervement ; peu ou pas de bromure. Quelques pilules de pancréatine pour aider à
la digestion, quelques cachets de naphtol Au total,
le moins de remèdes possible.
Ce traitement physique, cette hygiène de la bête, comme nous disions tout à l'heure, variable selon qu'il s'agit d'un nerveux gras ou maigre, anémique ou sanguin, vieux ou jeune, a pour but, comprenons-nous bien, non pas de guérir la paresse, mais d'apaiser et de régulariser le fonctionnement de l'appareil nerveux central. C'est la cure de la névrose précédant celle de la
(1) Quand le café amène des troubles de la digestion, on peut le remplacer avantageusement par une très petite quantité de caféine ou de spartéiae. Le valérianate de caféine est une excellente préparation tonique et calmante, dont les nerveux se trouvent ordinairement très bien.
maladie d'âme. Un traitement psychologique, un ensemencement d'idées utiles, n'est possible que sur un terrain labouré à neuf, nettoyé de ses herbes folles.
En supprimant les excitations excessives provenant des fermentations stomacales, en régularisant la vie et en prescrivant de bons toniques, nous donnons au cerveau malade la paix et la vigueur, conditions indispensables au travail intellectuel de longue haleine. Le jour où notre paresseux aura bel appétit et digérera sans souffrance, quand il dormira bien d'un sommeil qui répare, quand vous lui aurez procuré de la force à l'état disponible, il ne restera plus qu'à lui apprendre la manière de s'en servir. Mais qu'il soit bien persuadé que la force ne s'accumule pas impunément dans le cerveau de l'homme, qu'il faut savoir la dépenser, l'utiliser régulièrement, sous peine d'infliger au système nerveux un surmenage par engorgement si je puis dire, tout aussi grave que l'autre surmenage, celui qui provient d'un accès de travail. L'énergie nerveuse dont on ne fait pas du Labor se fait jour tout de même sous forme d'énervement, de crises convulsives, de colère ou de larmes, et rien n'apaise comme l'œuvre.
Si l'on voulait tenter de résumer en une phrase ce que la psychologie moderne — et notamment les subtiles
288 LA MEDECINE DE L'ESPlllT
recherches de M. Pierre Janet — nous a appris de l'état d'âme des névropatlies, des pires ratés de la vie, des dévoyés de par leur système nerveux, il faudrait dire : ce sont des intelligences distraites, absorbées par une idée fixe, abîmées par des habitudes invétérées, inconscientes, qui les placent, pour ainsi dire, en marge de la vie commune.
C'est par distraction, par distraction passée à l'état d'habitude, qu'un hystérique reste pendant des mois insensible ou paralysé d'une moitié du corps. Les neurasthéniques, les mélancoliques sont fréquemment en proie à de cruelles idées fixes, et l'on sait avec quelle effrayante facilité ils deviennent morphinomanes, alcooliques, éthéromanes.
Essayons, par comparaison, de trouver la définition psychologique d'un grand homme et nous serons amenés à conclure que ce héros — presque toujours un peu névrosé lui aussi — est un esprit distrait, absorbé par une idée fixe et soutenu par des habitudes invétérées qui le maintiennent pour ainsi dire au-dessus de la vie commune.
Absorbé par l'idée fixe de l'origine des espèces, Darwin, qui fut certes un neurasthénique, a dû à des habitudes de vie, méticuleuses, jusqu'à la manie, de pouvoir accomplir une œuvre colossale. Dans le domaine intellectuel presque tous les autres exemples peuvent en somme se ramener à celui-là. Donc mômes éléments chez le grand homme et le raté et la névrose est l'arme à deux tran-
chants, le Janus à deux faces. C'est pour cela que tant de hauts esprits sont toujours talonnés par la peur d'avorter : partout les accompagne le fantôme d'un paresseux qui leur ressemble comme un frère. Joseph Prudhomme en son juste milieu est seul à l'abri du danger.
Je ne crois pas me tromper en disant qu'un grand esprit ne diffère d'un névropathe impuissant que par la beauté de son idée fixe et l'excellence de ses habitudes. Si nous donnons notre admirationà un homme, c'est que nous le voyons ne pas se gaspiller, ne pas perdre sa force; toutes ses énergies s'utilisent avec ensemble et persévérance vers un but une fois choisi. C'est cette notion d'utilisation de soi-même qui suscite notre enthousiasme et nous convie à imiter.
Eh bien ! sachons qu'il est souvent possible dans la pratique de la vie de substituer une belle idée fixe à une obsession absurde, et d'excellentes habitudes aux plus déplorables manies. C'est précisément en cela que consiste le traitement psychologique de la paresse ; c'est l'œuvre patiente que devra entreprendre le médecin des âmes dévoyées.
Contraindre un cerveau faible à l'obsession d'une bonne idée fixe n'est pas besogne surhumaine à qui s'y prend adroitement. Cela revient, en somme, à imiter la femme qui veut se faire aimer. Voyez ce que lui dicte son infaillible instinct des choses de l'amour. D'abord, elle
Maurice de Fleury. - 19
se parc, afin de mettre en pleine valeur tout son charme ; puis elle fait en sorte de se montrer souvent, de multiplier les rencontres ; il faut que sa présence devienne habituelle et, partant, nécessaire ; il faut que le regard s'étonne et souffre quand elle n'est plus là. Elle s'efforce enfin de faire naître le sentiment de jalousie, de donner à entendre qu'elle est un incomparable trésor et qu'un autre pourrait le prendre, si vous n'étendiez pas à temps les bras vers elle.
Imitez-la, vous qui voulez apprendre « l'art merveilleux d'apprivoiser les âmes ». Aidez votre malade à faire choix d'une besog'ne vraiment conforme à sa vocation. Embellissez l'idée de toute l'espérance dont on peut la parer : contentement de soi, importance mondaine, gloire et fortune à conquérir. Sans cesse parlez-en ; comme un motif wagnérien faites-la revenir, imposez-la par sa fréquence : bientôt, vous le verrez, le cerveau s'y laissera prendre ; il ne pourra plus se passer de cette bonne obsession. Enfin, quand l'idée sera chère, lorsque le cerveau l'aimera comme on aime une femme et comme on la désire, faites comprendre qu'elle appartient à tous, qu'elle est dans l'air ; qu'un autre peut venir, plus hardi et plus mâle, qui s'en emparera peut-être pour la fécondei avant vous.
C'est ainsi que l'on peut tirer de réels avantages de nos défauts les plus antipathiques, vanité, jalousie, et que l'on peut changer en élément d'énergie créatrice l'idée fixe, qui est une maladie de l'esprit.
Quelle ressource pour les paresseux et les faibles! L'obsession, c'est tout justement une idée qui nous vient sans efforts et comme malgré nous; c'est l'attention involontaire, impulsive et par conséquent sans fatig-ue, substituée à l'attention volontaire dont si peu d'hommes sont capables. Car je ne connais pas de faculté plus haute ni plus rare que celle de pouvoir, sans délai, sans détour, fixer son attention sur un sujet voulu, courber sa pensée et la maintenir librement, au commandement, sur tel ordre de connaissance. C'est l'idéal, bien rarement atteint, du fonctionnement de l'esprit.
Gœthe y parvint sur le tard de sa vie, grâce à la rude et si tenace g'ymnastique que furent ses entretiens de chaque jour avec Eckermann. Mais quel cerveau d'exception ! l'immense majorité des hommes intelligents ne pense guère qu'à des sujets qui s'imposent d'eux-mêmes ; nous choisissons rarement nos idées ; elles nous tiennent, elles nous hantent, nous les suivons comme le somnambule suit l'objet reluisant qui a pris son regard.
Et dès lors, le mieux n'est-il pas, par une ruse éminemment morale, de rendre obsédante, irrésistible, l'idée maîtresse qui doit nous faire agir utilement et nous sauver del'improduction ?
Il faut, bien entendu, varier ses conseils selon le caractère et la profession de chacun.
J'ai eu occasion de soigner comme névropathes, et du même coup comme paresseux, des hommes occupant les situations sociales les plus diverses : étudiants, composi-
teurs de musique, candidats à l'école de guerre, gens de lettres, gens de lois, gens de bourse, collégiens fatigués par la puberté, politiciens surmenés par la période électorale, pauvres hères ou riches désœuvrés. Pour chacun d'eux il a fallu choisir une idée directrice conforme à son métier, proportionnée à ses forces.
On n'en finirait pas de détailler par le menu ces variantes individuelles du traitement de la paresse. Mais un point, cependant, me semble mériter qu'on y insiste un peu.
Quand le médecin moraliste s'efforcera d'inculquer une bonne idée fixe à un de ses malades, qu'il se défie de lui marquer un objectif lointain, de faire miroiter à ses yeux une ambition à trop longue échéance. Les névropathes paresseux sont presque tous atteints d'une sorte de myopie de l'âme qui ne leur permet de bien voir le but que quand il est proche. Rappelez-vOus ces jeunes gens qui ne prennent conscience de la difficulté d'un examen, de l'importance de la réussite, de la maigreur de leur savoir, que peu de jours avant l'épreuve ; brusquement, au dernier tournant de la route, le but leur apparaît, et le remords les envahit de tant d'heures perdues, tandis qu'ils font, trop tard, un violent effort. J'en connais qui, toute la vie, n'emploient pas meilleure méthode.
Mais ce mal n'est pas sans remède.
Voici de quel moyen pratique usent les candidats au concours d'internat pour se préserver de ces fautes. Ils se groupent par dix ou douze, sous la direction de
deux OU trois anciens internes chargés de les former, de les préparer au concours. Ces chefs de conférences dressent un long programme où prennent place toutes les questions susceptibles d'être posées ; puis ils taillent dans ce programme, précisant pour chaque semaine la besogne qu'il faudra faire. Le samedi il y a «conférence »; cela veut dire que l'on fait un simulacre de concours. Argumentes par leurs chefs et leurs camarades, les élèves rédigent et lisent une composition écrite, débitent des questions orales ; comme ils sont peu nombreux dans chaque groupe, leur tour revient souvent d'être sur la sellette, et leur amour-propre, vivement stimulé, talonne leur courage au long de la semaine. Beaucoup se laissent impressionner par la crainte d'être piteux à six jours d'échéance, que ne suffirait pas à ranimer l'image pâle du grand concours à huit ou dix mois devant eux.
Je sens bien les inconvénients d'une telle méthode, et je n'ignore pas que l'on a comparé ces conférences d'internat à des écuries de courses, avec leurs entraîneurs, leur favori, leurs outsiders!... Mais ne voyez-vous pas que les forts, que les hommes à personnalité puissante s'évaderont toujours à temps de cette domestication d'esprit? Et cette organisation du travail, ces étapes à date fixe sont vraiment d'un très grand secours pour les esprits intelligents, ambitieux et faibles à qui s'adresse cette petite étude de morale pratique.
Et maintenant que sa vocation est fixée, qu'il a fait un plan de son œuvre, précisant chaque marche de l'escalier qu'il veut gravir, il faut encore contraindre le paresseux à ne plus être un paresseux, à travailler patiemment, avec suite, à l'accomplissement de l'œuvre, à la conquête de la terre promise. C'est le point culminant de notre cure d'âme, mais non pas le moment le plus malaisé du traitement moral. Si je m'en rapporte aux faits observés, le plus difficile est encore d'empêcher un paresseux de changer souvent d'idée fixe.
Supprimer la paresse même, c'est, à tout prendre, moins héroïque qu'on ne pourrait le croire. On y parvient en ajoutant à cette ruse psychologique, l'idée fixe, dont nous venons d'envisager l'utilité, une autre ruse de même ordre, Yhabitude^ l'accoutumance.
Nous savons que les névropathes et les épuisés du système nerveux ont une tendance toute particulière à s'asservir à des routines, à obéir à des manies, à n'agir que par habitude. Essayons donc de comprendre ce mot.
Le mécanisme humain a deux façons de fonctionner. L'une consiste à concentrer volontairement toute notre personnalité, à courber toutes nos facultés mentales sur un désir pour le réaliser, et à dire : Je veux ! dans le langage intérieur. C'est ce que nous nommons un
effort volontaire, et rien ne fatigue davantage, rien ne comporte plus de dépense de force nerveuse.
L'autre manière consiste à nous abandonner aux impulsions qui nous sollicitent, à agir automatiquement, et l'acte automatique ne comporte qu'un minimum insignifiant, qu'une quantité négligeable de fatigue cérébrale. (Voir au chapitre précédent.)
Un enfant apprend à marcher; les premiers temps, tout ce que son petit être comporte d'attention, d'énergie volontaire, est concentré sur ce désir : se maintenir en équilibre et faire quelques pas. Marcher est, à ce momentlà, un acte volontaire où le cerveau s'épuise vite. Plus tard, quand l'entraînement sera suffisant, quand l'habitude sera acquise, la marche ne sera plus pour lui qu'un phénomène automatique, n'exigeant que fort peu d'attention, un phénomène que la moelle épinière produit à elle seule, sans surveillance du cerveau et sans fatigue de l'esprit.
Vous tous qui apprenez à monter à bicycle, vous vous pénétrerez plus aisément de cette vérité que seule la mise en train est un acte pénible; que les premiers jours, au manège, toute votre attention, toute votre énergie se concentraient presque douloureusement sur le désir de vous tenir en équilibre, tandis que vous roulez à présent en pensant à toute autre chose, enivrés d'air, grisés de mouvement, sans courbature ni fatigue. Vous avez pris une habitude.
La culture de notre esprit est absolument comparable
à cet entraînement des muscles. La mise en train, voilà vraiment la seule tâche lourde, le seul moment pénible; mais la continuité du travail comporte, au lieu d'épuisement, la joie de l'action, des forces légitimement dépen sées, de l'équilibre reconquis. L'entraînement c'est, avant tout, la possibilité d'agir sans lassitude, et-, par surcroît, la satisfaction intense d'accomplir de beaux actes dont tant d'autres sont incapables. Cela est vrai d'un homme de science, d'un homme politique ou d'un grand écrivain, comme d'un champion de sport. Donc, qu'il s'agisse du travail musculaire ou du labeur intellectuel, prendre une habitude, cela revient à substituer un acte automatique, se faisant de lui-même, sans ennui ni fatigue, à un acte volontaire, à une mise en train difficile et pénible.
Et la cure psychologique que nous voilà conduits à adopter consiste à raréfier la mise en train autant qu'il est possible et à conquérir jusqu'à la manie, jusqu'à la seconde nature, l'habitude du travail quotidien.
Je connais des hommes actifs qui, le dimanche, ont de vagues malaises, des vertiges, de la migraine, parce que, ce jour-là, leurs énergies disponibles ne sont pas employées, parce que le travail pour lequel ils sont préparés leur fait défaut. L'habitude est devenue pour eux une nécessité qu'ils n'éludent plus sans souffrir. C'est à cela qu'il faut viser par un habile entraînement.
Les paresseux guéris — j'en connais quelques-uns — sont tout désorientés, tout déséquilibrés, beaucoup
moins heureux, beaucoup moins calmes, quand une circonstance indépendante de leur volonté leur a ôté pour une fois ce pain quotidien que le travail est devenu pour eux.
Ce grand remède, l'habitude, je ne me targue pas de l'avoir inventé. Voilà longtemps que les plus grands esprits — dans la science, la philosophie ou les lettres — ne pouvant supporter le travail par à-coups, la mise en train souvent renouvelée, se sont modestement asservis à la règle que leur apprenait leur instinct. C'est leur méthode que j'ai prise pour essayer d'en faire une règle d'hygiène plus générale.
Dans le chapitre précédent j'ai groupé quelques documents montrant que les cerveaux les plus puissants de la littérature au xix® siècle, que les grands créateurs d' œuvres de longue haleine — quels que furent, d'ailleurs, leur école ou leur genre — que Balzac, Hugo, Michelet, Dumas père, travaillaient comme prient les moines, tous les jours au môme moment, un nombre d'heures déterminé : de même que notre cerveau, accoutumé au réveil à heure fixe, quitte spontanément le sommeil et commande aux yeux de s'ouvrir tous les matins à la même minute, de même leur esprit, habitué à s'échauffer automatiquement à telle heure du jour, appelait le travail, le réclamait impérieusement quand le moment était venu. Le travail devenait pour eux un appétit régulier, comme une faim de l'âme.
Chacun de ces grands laborieux n'avait ainsi qu'une
mise en train par ouvrage. Seules, les premières pages coûtaient une fatigue, exigeaient un effort; le reste allait d'un train paisible, et la monotonie de la besogne n'embourgeoisait pas l'inspiration, n'empêchait pas les trouvailles sublimes.
Nous l'avons dit : M""" Sandles surpassait encore; aiiii de supprimer l'effort pénible du début, elle ne mettait même pas d'intervalle entre la fin d'un roman et le commencement d'un autre. C'est beaucoup de désinvolture, c'est presque du mépris pour la dignité de son art que de ne pas reprendre haleine après l'enfantement. Mais l'anecdote est curieuse en tant qu'expérience toute faite; cette mise en train si pénible, grâce à quoi nous travaillons mal p.endant la première heure, alors que tout nous vient si aisément quand le cerveau s'est échauffé, ce mauvais moment du départ, que les travailleurs par à-coups retrouvent à chaque nouvelle tentative, une femme s'est avisée de la supprimer à jamais, en ne laissant pas plus refroidir sa pensée créatrice qu'on ne laisse s'éteindre la vigilante flamme de quelque haut fourneau.
Ne croyez pas les maîtres d'à présent moins méthodiques, plus fantaisistes à l'ouvrage que ne furent ceux de 1830 et du milieu du siècle.
Dans son très beau roman sur le monde cosmopolite, M. Bourget écrit la phrase que voici : « ... Quant aux romanciers et auteurs dramatiques qui se piquent de vivre pour écrire, et qui cherchent l'inspiration ailleurs
LA PARKSSE ET SON TUAlTEMEiNT 299
que dans la régularité des habitudes et qu'à leur table Je travail, leur œuvre est frappée de stérilité par avance... »
C'est, je crois, de Zola, que Bourget a appris les bienfaits du labeur habituel et régulier. Et voilà que nous revenons au maître des Roiigon-Macquart. Son cas psychologique, étudié d'après nature et d'assez près, a servi de point de départ à cette étude, et c'est encore lui qui nous permettra de résoudre quelques questions complémentaires qui s'imposent.
Vaut-il mieux travailler le soir ou le matin ?
Comment faut-il se mettre à travailler ?
Combien de temps faut-il demeurer au travail?
Quel genre de travail est le plus profitable?
J'attache beaucoup d'importance à ces questions de détail. Quiconque soigne une âme faible et veut lui faire contracter une bonne habitude, s'apercevra bientôt qu'il ne suffit pas de donner au malade le conseil de travailler chaque jour, et chaque jour à heure fixe.
Il faut prendre un peu plus de peine. La précision du détail, voilà qui donne à l'habitude des racines profondes ; sa solidité en dépend.
Pour qu'elle soit valable, chez un nerveux surtout, il faut qu'une bonne habitude confine à la manie. Et n'estce pas toujours un petit angle qui nous accroche et nous retient le mieux dans toutes les choses delà vie?...
En précisant les règles d'hygiène qui nous paraissent susceptibles de subvenir pour une part au défaut d'énergie morale, en élaborant un règlement de vie à Tusage d'un paresseux, nous avons dû laisser dans l'ombre deux ou trois points qui méritaient qu'on les approfondît un peu. Il faut, je crois, qu'un médecin de l'âme se fasse comprendre de ses malades, intelligences promptes et inquiètes, toujours proches de la défiance et du découragement. Un névropathe supérieur ne collabore guère à sa guérison s'il ne se fait une idée claire des moyens employés et de leur raison d'être. Avec le plus grand nombre des paresseux qu'il m'a été donné de voir, c'eût été un fâcheux calcul que de rester dans l'arbitraire, et de dicter de haut des ordonnances hermétiques. Contraignez un malade à travailler à heure fixe et pour un temps déterminé, mais dites-lui pourquoi. Expliquez votre tyrannie : on a bien plus de cliances de guérir un malade qu'on a, d'abord, intéressé ; et c'est encore un bon moyen d'inspirer confiance que de parler avec logique et de prouver ce que l'on dit.
/^ A quelle heure faut-il se mettre à travailler?
— Vous êtes du matin?... Oh! moi, je suis du soir; les idées ne me viennent qu'entre dix heures et minuit... »
Combien de fois ne l'avcz-vous pas entendue cette belle dispute, où tour à tour, on prône — de quel ton
LA PARESSE ET SON TRAITEMEiNT 301
péremptoire ! — le travail de l'aurore comme étant le plus frais, et le travail de nuit comme le plus ardent?... Beaucoup d'hommes supposent avoir été prédestinés, marqués d'une vocation tout à fait immuable pour le labeur du soir ou celui du matin. Longtemps je me suis cru du soir. Je ne pense plus maintenant que le Destin nous ait à jamais condamnés à préférer l'heure des lampes aux heures du soleil. Je sais bien que la plupart des neurasthéniques ne sont brillants et animés qu'après le dîner, aux lumières ; mais je n'ignore pas non plus qu'ils guérissent beaucoup plus vite lorsqu'on les couche de bonne heure et qu'on utilise au réveil les tacultés de leur esprit.
En principe, un seul détail importe pour notre traitement : c'est que le moment du travail soit constamment le même pour un même cerveau, et que ce moment, chaque jour, puisse être réservé à l'activité cérébrale. Dans la pratique, il faut bien tenir compte de l'organisation de la société moderne dans une ville comme Paris. On ne peut sevrer à tout jamais un civilisé de vie mondaine ou de théâtre ; il est donc impossible de consacrer une fois pour toutes ses soirées au travail, sous peine de sacrifices pour le moins inutiles ; et le travail du soir n'aura jamais cette régularité automatique qui supprime l'effort, sert d'énergie aux faibles et de vaillance aux paresseux.
Nous ne disposons vraiment à notre gré que de la matinée, que des deux ou trois heures qui suivent le
réveil, et presque toujours nous pouvons nous éveiller à la même heure, quitte à nous reposer vingt minutes dans la journée, le lendemain d'un jour où nous nous serons couchés tard. A ce motif de commodité journalière joignez cette raison physiologique que le cerveau se congestionne automatiquement, et de, lui-même, se prépare au travail avec une spontanéité et une aisance d'autant plus grandes qu'il sort plus récemment du repos de la nuit. Considérez que tous les grands laborieux dont si souvent nous invoquons le stimulant exemple, Gœthe, Darwin, Hugo, Michelet, Dumas père, Zola ont travaillé tous les matins dès leur réveil, et vous serez conduits à adopter une règle très générale, avec fort peu d'exception. Cette règle pourrait, je crois, se formuler briève ment ainsi :
Pour ne comporter que le strict minimum d'usure tierveuse et de fatigue, le travail de production intellectuelle doit être quotidien, réglé à heure fixe, et matinal.
Mieux vaut, certainement, rédiger le matin ; quiconque est possédé par un sujet intéressant, par la bonne idée fixe, médite tout le jour et se prépare incessamment à l'œuvre. On peut avec grand avantage imiter Michelet qui, le soir, avant le sommeil, comme un enfant répète une leçon, lisait ses notes, les classait, imprégnait son cerveau du chapitre à écrire le lendemain matin, et laissait ses idées germer dans la paix de la nuit. On ne sait quel mystérieux travail nocturne de maturation s'accomplit, quand nous dormons ainsi, et nous nous trou-
LA PARESSli ET SON TRAITEMENT 303
vons, au réveil, beaucoup mieux préparés à raccomplissement.
2° Comment fomt-il se mettre à travailler ?
Un des plus grands laborieux de ce temps-ci m'a dit un jour — et d'abord j'eus peine à le croire — que le travail de toute sa journée était abîmé, mal venu et maussade, si je puis dire, quand une circonstance l'empêchait de se jeter immédiatement au travail en sortant de son lit ; il lui suffit de flâner, de musarder quelques minutes, d'ouvrir un livre ou d'écrire une lettre pour que son esprit ne puisse plus s'absorber tout entier dans la tâche quotidienne. J'ai observé, depuis, ces singulières défaillances chez bien d'autres. La faculté d'attention est pour les meilleurs si fragile, qu'il faut la capter, la surprendre avant qu'elle soit tout à fait tirée du sommeil ; elle obéit alors passivement, sans se faire prier, à la première injonction, et volontiers elle reste attachée à l'objet où l'on veut la voir s'hypnotiser. A aucun autre moment de la journée on ne la trouve aussi docile. Donc, si vous m'en croyez, après toilette fort sommaire — ce qu'il faut pour avoir l'œil clair et les mains nettes — allez vite au travail dès que vous vous éveillerez ; vous serez dispos tout de suite, et d'emblée le cerveau donnera le meilleur de sa création mentale. C'est un petit conseil d'une réelle importance pratique. Presque tous les neurasthéniques qui obéissent strictement à cette prescription s'améliorent rapidement et il n'en est point qui ne parlent de cette détente des nerfs, de cette paix heureuse que fait
descendre en eux, pour le reste du jour, le travail de la matinée.
N'oubliez pas que la plupart des paresseux que nous essayons de guérir appartiennent à la catégorie des névropathes, que les névropathes ont précisément pour caractéristique d'attacher une très grande importance aux questions futiles, qu'il faut les prendre comme on les trouve, et les combattre avec leurs propres armes.
3° Combien de temps faut-il demeurer au travail?
Fort peu de temps, en vérité, fort peu de temps bien employé, comme dit le proverbe.
Il va de soi qu'on ne peut donner sur ce point que des conseils individuels proportionnés aux exigences de la profession et au degré de résistance de la machine humaine. Essayez par tâtonnement les forces de chacun — les neurasthéniques et les paresseux ne sont pas gens de longue haleine, — et réglez l'habitude à tant d'heures par jour, selon ce que chacun peut faire. Quand le travail est quotidien, il n'est pas nécessaire de le prolonger bien longtemps pour faire œuvre de quelque ampleur.
Voyez les écrivains ; je les cite toujours, non pas que nos moyens ne soient applicables qu'à eux, mais simplement pour ce motif que leur œuvre accomplie se mesure plus aisément. C'est au train modéré de quatre ou cinq heures par jour de travail écrit, rédigé — un poète conçoit toujours, même en dormant — que Victor Hugo a mis au monde les cinquante volumes (sans compter ceux qu'on nous ménage encore) de l'édition ne varietur.
Balzac est mort à cinquante et un ans pour avoir depassé ces bornes et n'avoir pas suffisamment dormi. Il est mort, surmené par l'excès de travail, n'ayant jamais connu d'autres débauches ; il était chaste et il buvait de l'eau.
Le grand Darwin ne demeurait guère assidu que trois heures, tous les matins ; il y joignait quelque petit quart d'heure, volé, de ci de là, à son éternelle fatigue.
Et c'est encore avec des journées de trois heures que M. Emile Zola nous a donné, à cinquante-sept ans, environ quarante-deux volumes, plutôt nourris et bien venus, n'est-il pas vrai?... Trois heures de travail par jour ! N'êtes-vous pas frappés de la modicité de l'effort nécessaire, et connaissez-vous rien de plus encourageant que de tels résultats avec de tels moyens?...
Craignez de surmener un paresseux de bonne volonté. Ne lui demandez tout d'abord qu'une heure de travail ; augmentez progressivement, mais ne le condamnez Jamais à des assiduités trop longues; apprenez-lui à €0uper sa besogne par un petit repas réconfortant, par ^juelques minutes de marche, ou, au contraire, par quelques instants de repos sur un lit, si le cerveau s'anémie aisément.
N'avoir qu'une idée directrice, prendre et garder conscience du but, voilà qui nous dispense de très longues séances à notre table de travail. La continuité de la <!■ pensée sur un seul objet multiplie singulièremen-t la valeur du temps », a dit le physiologiste italien Mosso.
Maurice de Fleury. 20
Voilà la plus sage devise ; c'est là qu'il faut chercher la force.
Et d'ailleurs ne trouvez-vous pas qu'on travaille plus vivement quand on a limité son temps ? Qui sait si l'ouvrier mineur n'abattra pas tout autant de besogne dans ses huit heures consenties qu'il n'en fait maintenant en neuf ou dix heures avec la haine de la règle qu'un maître lui a imposée ?. . .
4° Quel travail faut-il préférer ? nous demanderonsnous encore.
Mais, posée en ces termes, la question est un peu trop énigmatique : on ne choisit pas son labeur ; chacun de nous doit se soumettre ou se résigner au métier que sa vocation comporte ou qu'exigent les circonstances. Aussi bien n'est-ce pas de cela que je veux parler, mais d'un tout autre choix où nous sommes plus maîtres.
Dans le domaine des occupations intellectuelles et libérales, deux sortes de travaux peuvent accaparer nos facultés mentales : des travaux d'acquisition, ou au contraire d'activité personnelle, d'érudition ou de création. Certains intellectuels se contentent d'emmagasiner des sensations d'art ou des notions scientifiques : ce sont les dilettantes et les érudits. D'autres, au lieu de faire de leur cerveau un grenier d'abondance, en font une source féconde, et produisent des œuvres que l'on peut nommer œuvres d'art, qu'il s'agisse d'un palais, d'un tableau, d'une symphonie, d'un poème ou d'une trouvaille scientificiue.
Les uns reçoivent, les autres donnent. Et tout ce que nous avons appris de physiologie cérébrale dans la première partie de cet ouvrage, nous permet de comprendre anatomiquement ce que veulent dire les mots érudition pure et création personnelle. (Voir chap. m, § 6.)
Les dilettantes et les érudits n'usent guère que de leurs nerfs de sensibilité, et ils appliquent tout ce qu'ils ont de conscience à percevoir avec intensité et volupté un grand nombre de sensations d'art ou de notions nouvelles.
Les Q^'^TÏi^ producteurs aiguillent, pour ainsi dire, toute leur énergie mentale sur les parties motrices de leur cerveau. Les sensations qui leur viennent en foule, ils ne les enregistrent que faiblement, voulant les transformer tout de suite en œuvres personnelles, en travail accompli. Habituellement peu érudits, à peine conscients du mérite de leurs trouvailles, ce sont les hommes d'action, les créateurs d'œuvres puissantes, ceux dont le nom demeurera inséparable d'un beau livre ou d'une grande découverte : ils sont l'incarnation de la force féconde.
Les critiques se font une place intermédiaire. Sans doute ils entrent en action puisqu'ils écrivent et publient; mais ce sont, avant tout, des esprits de compréhension, qui reçoivent en somme bien plus qu'ils ne restituent. Les sensations que leur procurent la nature ou l'œuvre d' autrui, il les emmagasinent, les comparent, les comprennent, en tirent des jugements, en font des idées générales. Leur manière d'être intellectuelle s'étage tout en haut de la hiérarchie des fonctions biologiques, mais
nous avons déjà vu quelles infirmités sont à peu près inséparables de cette suprématie. (Voir p. 165 et suiv.)
Or, le moraliste est conduit à se demander quelle est, de ces façons diverses de travailler, celle qui abîme le moins le système nerveux et qui est le mieux compatible avec l'état de santé souhaitable. Quel choix doit conseiller un hygiéniste de l'âme ?
Théoriquement, il faudrait, pour qu'il y eût harmonie, équilibre, que la quantité et l'intensité des vibrations nerveuses s'évadant de notre cerveau fussent sensiblement égales à la quantité et à l'intensité des vibrations sensitives que les impressions du dehors et les lectures y apportent. L'encombrement n'est pas hygiénique. Le producteur — encore qu'il ne soit que médiocrement conscient — serait donc l'homme le mieux équilibré, le critique se laissant surmener, et enrayer par conséquent, par un surcroît d'érudition, tandis que le pur dilettante, l'inactif érudit, surcharge son cerveau sans aucune compensation.
Pratiquement, voici quels faits ont été observés.
Le Journal des Goncoiirt nous conte qu'à trente ans Michelet souffrait sans relâche d'affreux maux d'estomac et de violentes migraines. Encombré d'érudition, consacrant à la lecture toutes les heures que l'enseignement ne lui prenait pas, il n'avait pas songé encore à accomphr une œuvre personnelle, à projeter hors de soi-même et à fixer, pour le plaisir et l'instruction des autres liommcs, les visions dont ce cerveau de grand poète
magnifiait, transfigurait, ressuscitait les laits de notre histoire. Un séjour de six semaines en Italie, en plein repos intellectuel, n'amena point de soulagement appréciable. Il résolut alors de ne plus lire de livres, mais d'en faire à son tour. Du jour où son appareil nerveux sut être aussi « moteur » qu'il avait été « sensitif «, du jour oli il dépensa sans compter la force nerveuse accumulée en lui par ses lectures, il fut guéri de ses migraines, et il devint grand écrivain, du même coup. C'est, je crois bien, la juste interprétation de ce tout petit document d'histoire littéraire que l'on peut résumer ainsi : Michelet, étant surmené par excès d'érudition, ne trouva de soulagement à cette fatigue que dans l'activité cérébrale.
Je connais d'autres faits semblables. J'ai déjà fait allusion à ces hommes actifs qui ne sont tristes et irritables que le dimanche, et qui souffrent de la migraine ce jour-là, parce qu'ils n'accomplissent point de travail intellectuel : une dépense d'énergie musculaire, une heure de bicyclette fait compensation et les remet en équilibre.
Il est certain que la mélancolie et la tendance au pessimisme apparaissent étroitement liées à l'état de surmenage par excès de sensation. Les cerveaux créateurs ne sont pas foncièrement tristes : quelle que soit, parfois, la désolation des choses qu'ils racontent, on sentpresque toujours en eux un invincible amour de la vie, de la force, ou quelque tenace espérance. Personne n'oserait montrer au théâtre ou dans un roman un caractère oii se mélangeraient le découragement de vivre et la puis-
sance créalrice. Le Des Esseintes de Huysmans est le type du pessimiste saturé de sensations artistiques, surmené d'érudition, et incapable de se décider à monter en chemin de fer. L'erreur commune à cette catég'orie d'hommes est de se croire épuisés de fatigue, alors qu'un peu de travail personnel, éliminant leur excès de vibration nerveuse, les allégerait, les soulagerait, et les rendrait plus forts, ou plus légers, ce qui revient au même. Tous les esprits trop nourris, trop érudits, trop pléthoriques, auraient besoin d'agir énormément, de créer sans relâche pour retrouver leur équilibre, pour tuer la mélancolie, maladie souvent déterminée par excès de dépense, mais plus souvent peut-être encore par engorgement, par excès de sensations, comme la goutte est une maladie par nutrition excessive et élimination insuffisante.
Ici encore, nous pouvons étendre à nos idées la formule usitée pour les problèmes de mécanique, et dire : le pessimisme^ le sentiment que la somme du 7nal surpasse la somme du bien, se rencontre habituellement chez l'homme civilisé en raison directe des notions savantes ou des sensations d'art accumulées dans son cerveau, et en raison inverse du travail intellectuel dépensé^. Peut-être n'avions-vous pas tort de nous demander tout à l'heure quel travail il faut préférer. La physiologie la plus moderne nous conduit à la vieille devise : Bonum est dif-
(1) Il n'y a point contradiction entre cette manière de voir et les idées sur la Tristesse émises au chapitre suivant : la tristesse nous parait liée à l'état de surmenage, y compris le surmenage par excès de sensation.
fusum siti. Le bonheur est clans le fait de s'épancher hors de soi-même. La joie est dans l'activité ^
Dépensez-vous ; mais non pas seulement en paroles, comme ce merveilleux Yilliers de TIsle-Adam, qui gaspilla et laissa fuir le meilleur de son génie dans des conversations de brasserie. Gardez-vous de prendre le désir pour Faction et la méditation pour l'œuvre. L'espritn'cst pas plus fait pour la méditation pure qu'un navire n'est fait pour aller sur la mer. Un navire n'est point fait pour aller sur la mer, mais pour porter en sécurité et à bon port des hommes et des choses utiles à la vie de l'homme. De même le cerveau n'est pas fait pour errer et stagner dans la méditation, mais pour mener à bonne fin des actes ou des œuvres utiles à la vie cérébrale de l'homme, c'est-à-dire capables de la rendre ou plus belle, ou meilleure ou plus haute, ces trois mots n'en font qu'un.
(l) Dans l'activité d'intensité moyenne, car tout ce qui est excessif, sensation ou mouvement, est accablant pour le fragile système nerveux de l'ho'ume.