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CHAPITRE Vil

L'étude de l'émotion : W. James, Lange, Dumas, Ribot. — L'état mental des neurasthéniques. — Modifications expérimentales de l'activité cérébrale : hiérarchie des émotions. — Définition de la tristesse et de la joie. — La douleur humaine ; le pessimisme : conclusion.

L'étude des émotions est en pleine ardeur ces temps-ci.

Depuis tantôt un quart de siècle l'homme chercheur s'acharnait à tracer la géographie de son cerveau , à limiter, sur l'écorce de ce petit monde, les territoires réservés à tels groupes de nos sensations et aux actes qu'elles font naître. On se repose un peu de cette besogne, aux trois quarts achevée, pour s'intéresser maintenant à l'histoire de ces pays de l'âme, aux variations incessantes de leur activité, à leur indifférence, à leur torpeur, à leurs convulsions.

Après des siècles et des siècles de balbutiements et çà et là, comme toujours, de divagations ' sur cet admi-

(Ij II convient cependant d'excepter quelques grands esprits, Descartes,

rable sujet, les philosophes — les médecins, pour dire vrai, car ce sont eux qui ont fait ce grand pas — se sont enfin efforcés de connaître avec quelque précision pourquoi nous sommes tristes ou joyeux, comment nous tient la peur, et comment la colère nous emporte dans son galop, pourquoi tel homme est triste et tel autre orgueilleux, pourquoi notre pensée s'endort dans la paresse, ou bien jaillit irrésistiblement en actions ardentes, en paroles écrites ou parlées.

N'est-ce point là matière à intéresser tous ceux d'entre nous qui perçoivent les oscillations de leur âme, à captiver, non pas uniquement les esprits réfléchis, mais ceux qui sentent vivement, si l'on s'en tient à cette psychologie simplifiée, réduite à de la mécanique, concluante et pratique comme une consultation de médecin, que le public le plus parisien * a souvent accueillie avec beaucoup de bienveillance, et si ce qu'on en dit est neuf.

Or, des trois livres qui viennent de renouveler notre conception de l'âme humaine en émotion, celui de l'Américain William James n'est pas encore traduit dans notre langue; celui du professeur danois Lange n'est traduit que depuis quelques mois; quant à la thèse

Malebranche et Spinoza, entre autres. Malebranche eut la plus géniale intuition du mécanisme psycho-physiologique de l'émotion tel que Lange commença de le concevoir vers 1885. Quant à Spinoza, il a donné dans une brève phrase de son latin si compréhensif de VEthique la définition même à laquelle aboutissent les plus récentes données de la psychologie expérimentale.

(1) Je fais allusion aux causeries publiées par le Figaro ou par son Supplément lilléraire sur la théorie de la sensibilité, Yintoxication amoureuse, le mécanisme de la jalousie, la paresse et son traitement.

inaugurale de notre compatriote G. Dumas, elle est de date toute récente.

Ce M. G. Dumas, un des meilleurs élèves de Ribot, ■ — vingt-neuf ans, docteur en médecine et professeur de philosophie au collège Chaptal — vient, en effet, d'écrire sur la mélancolie un petit volume très remarqué, où il démontre, à l'aide de bonnes observations médicales, fournies par des malades hypocondriaques ou lipémaniaques, que l'état de tristesse provient d'un état de fatigue, d'épuisement du système nerveux, dont il est le reflet mental. Cet état affectif, comme dit la langue technique, n'est rien autre que la conscience vague d'une faiblesse, d'une impuissance de notre organisme, d'un amoindrissement, durable ou passager, de notre activité circulatoire, et, par suite, de notre activité vitale. Si nous perdons quelqu'un que nous aimons j l'accablement profond où nous voilà plongés n'est pas la conséquence de notre chagrin, mais sa cause.

Comprenez-moi. L'affreux spectacle de la mort, ou l'annonce de la nouvelle fatale, par nos yeux ou par nos oreilles, par notre nerf optique ou par notre rferf auditif, projettent à nos centres nerveux des vibrations si violentes ; ces vibrations elles-mêmes vont éveiller pour les détruire et les dilacérer brutalement des notions si bien ancrées, des associations d'idées si invétérées, des habitudes de l'esprit si enracinées, que le cerveau en est accablé, surmené. Sa vitalité s'épuise, sa tonicité s'amoindrit : dès lors, la circulation s'alanguit, la res-

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piration devient faible, nos muscles se détendent, fonctionnent avec mollesse, et de tout notre corps nos nerfs de sensibilité apportent au cerveau la notion continue de faiblesse, de déchéance, d'impouvoir; notre esprit en prend conscience, conscience vague, confuse, et c'est cela qu'on nomme la tristesse.

C'est un cran spécial, un cran inférieur de notre activité cérébrale. Pour peu qu'il y demeure un certain temps, notre esprit en prendra le pli et toutes choses ne lui apparaîtront plus que sous le jour pénible, mélancolique, pessimiste.

La tristesse n'est qu'un symptôme d'une maladie de la vitalité, qu'un appauvrissement de la circulation, d'un ralentissement de la nutrition ; telle est, en somme, l'opinion de Lange, de Ribot, de G. Dumas, et l'on s'accorde à considérer leur doctrine comme la première explication rationnelle qu'on ait donnée de l'Emotion. Un seul point me paraît devoir susciter des objections, la prédominance et le rôle primordial donné aux phénomènes de circulation sanguine, d'anémie et de congestion. Mais ce n'est là qu'une face de la question : le fond même de la doctrine est solidement établi.

Lorsque vinrent à ma connaissance tous ces travaux d'un si haut intérêt théorique, je ne pus m'empêcher de

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les rapprocher d'un certain nombre de faits, d'une précision plus saisissante encore et d'une portée plus immédiatement pratique, que mon métier de médecin m'a mis à même d'observer et qui, depuis tantôt trois ans, m'avaient conduit, moi très modeste, à des conclusions tout à fait analogues à celles de ces très éminents psychologues.

Chacun sait aujourd'hui ce que veut dire le mot neurasthénie — c'est, avec le mot bicyclette, un des termes les plus usuels de ce temps. Eh bien! c'est l'analyse des symptômes et le traitement de cette instructive névrose, beaucoup trop délaissée par les chercheurs jusqu'à ce jour, qui m'a conduit à entrevoir, puis à comprendre clairement le mécanisme de nos émotions, de la tristesse et de la joie en particulier.

Voici comment :

En dépit de quelques bouffées d'énervement, d'excitation, de joie tumultueuse ou de colère en feu de paille, mes amis les neurasthéniques, dans la majorité des heures de leur vie, sont des faibles aux jambes lasses, à la vitalité languissante, aux digestions paresseuses, à l'activité amoindrie. A certaines heures du jour, aux heures qui suivent le réveil ou qui précèdent les repas, ils ont peine à tenir debout et leur cœur, — un instrument ingénieux comparable à un manomètre^, permet de mesurer avec précision sa force — leur cœur n'envoie qu'avec mollesse un sang pâle à tous les organes^.

(1) Le sphygmomètre à ressort de Verdin et Chéron.

(2) Voir les expériences très démonstratives du docteur J. Chéroa

Or, la fatigue de l'esprit va constamment de pair avec cet épuisement de l'énergie physique. Pour qui sait regarder de près, l'âme et le corps ont les mêmes oscilla tions vers la force et vers la faiblesse; les neurasthéniques, les épuisés du système nerveux montrent une fatigue d'âme qui, selon les degrés, se nomme inquiétude, indécision, humilité, paresse, crainte ou mélancolie. Qualités de tant de défauts, ces malades sont habituellement tendres et pitoyables aux misères d' autrui, précisément parce qu'ils souhaitent sans cesse qu'on s'attendrisse et s'apitoie sur leurs propres tourments.

Observez par comparaison les nerveux « hypersthéniques », ceux qui ont de la force en trop. Vous les verrez exubérants d'orgueil, de contentement de soi-même, violents et colères, et toujours à deux doigts de l'exaspération ; ou bien encore courageux comme des lions, rapaces comme des bêtes de proie, inaccessibles à la pitié, parce qu'ils n'ont que faire de pitié pour euxmêmes.

Le doute, l'humilité, la paresse, la peur, la tristesse, la pitié sont des symptômes, à des degrés divers, de l'épuisement cérébral. L'orgueil, la fatuité, la colère, l'égoïsme, le courage, l'héroïsme, la cruauté sont les manifestations ordinaires de l'exaltation de l'esprit.

La preuve en est aisée à faire. Choisissez un homme

sur la mollesse de contraction du cœur, sur la baisse de la pression sanguine, coïncidant avec la diminution apparente du nombre des globules sanguins dont la cause est une véritable dilution du sang, chez les neurasthéniques et les déprimes.

flans l'une ou l'autre des deux catégories; si c'est un déprimé, donnez-lui quelque bon tonique; donnez-lui des calmants, si c'est un excité : vous le verrez changer d'âme, pour ainsi dire, et littéralement n'être plus le même homme tant qu'il demeurera sous l'influence de la drogue. Tout le monde sait bien qu'il suffit d'un peu d'alcool pour hausser jusqu'à la fureur la plus combative, jusqu'à la fatuité la plus exubérante, jusqu'à la plus cruelle brutalité, le cerveau le plus mollement timoré; et, si vous bromurez à haute dose l'énergumène le plus débordant, vous ne tarderez pas à en faire le plus morne, le plus timide, le plus passif des abêtis.

Les trop faibles et les trop forts, les irrités et les déprimés, voilà la division fondamentale, élémentaire, qu'un moraliste, moins soucieux d'émettre d'élégantes maximes que de soigner des âmes en souffrance, devra solidement établir comme point de départ de son œuvre. Quel peut être, en effet, le but d'une morale, si ce n'est de diminuer, de rapetisser un peu chaque jour le gigantesque champ de la souffrance humaine, de fertiliser ce désert, en empiétant sur ses bords, en multipliant les oasis, en faisant éclore des sources oiî l'âme brûlée puise un peu d'énergie et d'espoir?

Sous peine de n'être qu'un mot, c'est la morale qui doit donner la paix sur terre aux hommes de bonne volonté. Elle doit enseigner à restituer le calme où était le tourment, la beauté oii était le désordre. Or les gens à la force excessive et ceux à l'extrême faiblesse sont en

dehors de riiarmonie. Les faibles se torturent perpétuellement sur eux-mêmes, la crainte et la tristesse les tiennent sans cesse au supplice , tandis que les forts trop actifs, trop conquérants, dévorateurs comme Moloch, ce type du dieu à hypertension, sèment, à peu près inconsciemment du reste, la douleur autour d'eux.

Là voilà, la bonne besogne, le voilà « le devoir présent », le devoir éternel, et non plus à l'état d'aspiration vague, mais à l'état de formule précise : fortifier les épuisés, tâcher de mettre un frein à la violence des forts, faire rentrer ces excessifs dans les zones moyennes...

Et ma phrase n'est pas finie, que j'entends s'insurger de toutes parts l'objection pressante. Mais c'est l'affreux niveau que vous nous proposez, une morale supprimant tout élan généreux et spontané de l'âme, réprouvant tout ce qui n'est pas médiocre et glacé ! C'est la morale de TindifTérence, c'est l'âme marécage que vous voudriez imposer, une manière de petit bouddhisme scientifique et prud'hommesque où jamais homme libre ne voudra se murer...

Je n'ai pas de si noires ni d'aussi sottes intentions.

Certes, on peut rencontrer à mi-chemin de la force excessive et de l'excessive faiblesse, à égale distance du paroxysme et de r.anéantissement, une zone d'indifférence, que Kant envisageait déjà comme un lointain idéal pour les hommes, immobilisés enfin dans l'idée pure, inaccessibles désormais — hormis le cas toujours un peu honteux de maladie — à la tristesse et à la joie, à la colère et à l'effroi.

Cet équilibre trop parfait, cette indéfinie ligne droite ne me semblent pas enviables.

Sevré d'émotions, Thomme n'aura plus de motifs pour agir et ne voudra plus. Ce jour-là, réalisant le vieux souhait bouddhiste, il entrera dans la nuit définitive, retournera à l'immobilité du règne minéral, deviendra sa propre statue, et ce sera vraiment la fin du monde, puisque nos sens ne le percevront plus.

J'estime que, dans l'état actuel de l'humanité, seuls quelques sublimes et farouches rêveurs sont capables d'un si radical nihilisme. Moi qui ne suis trës simplement qu'un médecin désireux de mener des malades à guérison, je ne me reconnaîtrais pas le droit, en eussé-je la liberté, de conduire au néant les âmes qui se fieraient à moi pour recouvrer cette vitalité perdue après quoi elles se lamentent.

Notre thérapeutique est autrement modeste : elle se satisfait d'envisager les choses comme suit :

Quand on veut « mettre au vert » des névropathes, ce n'est pas en pays plat qu'il convient de les envoyer, mais bien sur les plateaux de moyenne altitude (500 à 1,000 mètres au-dessus de la mer); de même, c'est un léger degré d'élévation de l'énergie vitale, d'excitation cérébrale, qui leur donne cette sensation de bien-être, de corps léger, de force disponible, cette vivacité de sensations et de mouvements qu'on appelle la joie.

Mais il me faut entrer ici dans quelques explications un peu plus positives.

Les petites expériences cliniques que je vais vous conter, je les ai répétées sur des sujets divers, un nombre considérable de fois; et bien qu'elles aient été faites de médecin à malade, sans trépanation de chien ni éventration de cobaye, je crois pouvoir les considérer comme rigoureusement scientifiques et pour le moins aussi valables qu'une expérience de laboratoire.

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