II
Un jour, tandis qu'une de mes domestiques allait passer dans sa famille quelques semaines de repos, vint chez moi, pour la remplacer, une servante de rencontre, extraordinairement anémique, maigre et débile. Comme ses jambes fléchissaient sous elle et refusaient presque de la porter, elle me demanda le moyen de recouvrer un peu de force. Au physique, elle présentait tous les symptômes de la dépression neurasthénique et de l'anémie avancée : au moral, c'était une apathique, triste comme les Bretons quand ils ont le mal du pays, peureuse et tressaillant au moindre bruit, abrutie par la peur « de s'en aller de la poitrine », mais douce, soumise, incapable d'un geste brusque ou d'un mot insolent.
Je lui donnai quelques préparations ferrugineuses, sans succës. Au bout de quelques jours, je me décidai à lui faire une transfusion sous-cutanée de sérum artificiel, et j'eus recours d'emblée à une dose exceptionnellement
Maurice de Fleury. 21
forte. Je me souviens très nettement d'avoir prononcé cette phrase, bien incapable, j'imag-ine, de la suggestionner : « Peut-être cela va-t-il vous redonner un peu de ton, je n'en suis pas bien sûr ; en fait de traitement efficace, je ne vois guère que le séjour à la campagne ; il vous faudra retourner au pays... »
Mais une heure ne s'était pas écoulée que j'entendis un étrange vacarme par toute la maison. J'allai voir ce qui se passait et je trouvai singulièrement transformée mon anémique si timide et si défaillante, si douce et si peureuse quelques instants plus tôt; la joue en feu, les yeux brillants, le verbe haut, le geste exaspéré, elle massacrait la vaisselle, fermait les portes à la volée, apostrophait la cuisinière en termes indignés, bousculait le bébé comme un vague paquet de linge, et donnait tous les signes de la colère dans l'ivresse. Or elle n'avait bu le matin qu'une tasse de lait, et il me fallut reconnaître qu'elle était ivre de sérum \ comme certains nerveux sont parfois ivres de café^; son système nerveux étant très faible était très irritable, et une dose de tonique qui, pour vous ou pour moi, n'eût fourni qu'une stimulation
(1) J'ai déjà publié, dans les Bullelins de la Société de thérapeutique, deux autres cas de griserie par le sérum. Le sérum n'est autre chose que de l'eau salée ; il agit mécaniquement et c'est un phénomène du plus vif intérêt physiologique que cette ivresse provoquée par le frôlement des nerfs sensitifs contenus dans les parois des canaux où circule le sang.
(2) Pour peu que l'on ait soin de commencer le traitement par des doses modérées, le sérum articificiel ne détermine jamais de ces réactions bruyantes. Il faut une dose considérable et, d'autre part, un sujet exceptionnellement excitable, pour obtenir ce phénomène de griserie qu'on n'observe jamais dans une cure méthodiquement conduite.
légère, bouleversait de fond en comble le caractère de cette pauvre fille, lui donnait une autre âme, et brusquement la transportait de l'humilité à l'orgueil — elle ne cessait d'entretenir la cuisinière de sa dignité personnelle et de l'importance de sa famille à Pontivy — de la tristesse à la colère, de la douceur à l'exaspération, de l'impuissance d'agir à Tactivité la plus dévorante. On n'imagine pas ce qu'elle a dépensé de contractions musculaires dans cette journée-là ; elle éprouvait le sentiment d'avoir un corps trop léger, prêt à se soulever de terre ; elle était poussée à agir ; sa voix, habituellement sourde et cassée, résonnait comme une fanfare.
Deux jours après, j'eus la curiosité de renouveler la tentative avec une dose de sérum de moitié moindre. Cette fois mon étrange malade n'eut pas de crise de colère, mais seulement de l'impatience et de l'énervement qui se traduisit par des larmes, par des rires bruyants, par un besoin de remuer sans cesse, de gesticuler et de parler à voix très haute, sans autre but appréciable que d'épuiser l'excès de force accumulé par le cerveau.
Quelques jours plus tard, la malade reçut une dose plus modérée encore d'un sérum moins concentré, et je n'obtins qu'un état neutre, sans dépression des facultés mentales, mais sans animation; c'était la plate indifférence, l'âme-marais, l'ennuyeux équilibre, la médiocrité. Une dernière tentative avec une dose moins faible eut
un résultat plus satisfaisant ; mon anémique dûment tonifiée se sentit forte, calme, heureuse de vivre, joyeuse de pouvoir accomplir son travail ; sous l'influence de la dose qui lui convenait exactement, son visage garda, pendant une dizaine d'heures, ce qu'on est convenu de nommer le rayonnement de la joie ; elle fut d'une humeur charmante et d'une belle activité. Et désormais la même dose détermina presque toujours le même effet.
Après bien des tâtonnements, après avoir frappé tour à tour à la porte de la colère, à la porte des larmes, à la porte de l'énervement, à la porte de l'indifférence, j'avais fini par voir paraître la joie de vivre, le bonheur d'agir, ce qui doit être, en somme, l'état le plus souhaitable de l'âme ; je l'avais rencontrée à cette altitude moyenne, à ce degré d'excitation légère qui est au-dessus de l'indifférence, au-dessous de la colère et de l'énervement. Le cycle était complet. Une pauvre servante anémique dont le cerveau débile réagissait facilement, venait de me révéler et, pour ainsi dire, de me faire toucher du doigt la hiérarchie des émotions humaines.
Ce qui donne à cette petite expérience clinique une incontestable importance, une réelle valeur scientifique, c'est ce fait que tous les toniques, que tous les excitants du système nerveux agissent dans le même sens ; à petite dose, ils procurent la joie ; à dose un peu plus iorte, ils vous mènent à la colère.
Pour l'alcool c'est de connaissance vulgaire, depuis Noé, qu'un oeu de vm ou au'un peu d'eau-de-vie nous
LA TRISTESSE ET SON TllAITEMEiNT 325
mettent en force et en joie, tandis qu'une gorgée de plus nous irrite et nous rend méchants. La caféine agit de même ; on a noté des cas d'ivresse caféique. Il y a mieux : do simples moyens mécaniques, la douche, le massage, les inhalations d'oxygène, l'électricité statique, les bains chauds peuvent donner l'énervement ; on peut se griser de grand air, et je sais des nerveux que le seul fait de prendre beaucoup de nourriture, tout en ne buvant que de l'eau, excite comme d'autres l'abus du vin.
Le doute n'est donc pas permis, et la suggestion n'est point à invoquer*. Nous sommes dès maintenant en mesure d'édifier une classification — encore bien sommaire et schématique assurément — et de dresser un tableau synoptique des différents degrés de l'activité cérébrale et des états correspondants de l'âme.
(1) M. le D' J. Chéron a démontré, du reste, qu'en moins de dix minutes une injection iiypodermique de sérum élevait la pression du sang dans les artères et produisait une véritable concentration du sang. Sous l'influence de la stimulation réflexe, la tunique musculaire des vaisseaux se resserre, le calibre de l'arbre circulatoire diminue, il y a chasse d'eau dans les tissus qui entourent l'artère, et les globules rouges, dilués dans une quantité moindre de liquides, apparaissent beaucoup plus nombreux dans le champ du microscope. Cette expérience, je l'ai répétée à trois reprises différentes sur des malades du service du professeur Raymond, à la Salpêtrière : elle m"a constam ment donné le même résultat. Le même phénomène d'hyperglobulie instantanée a été constaté — nous l'avons appris réceuîment — par Winternitz (de Vienne), après la douche froide; par M. John Mitchell (de New-York), après le massage général ; par le professeur Brouardel, après l'injection de purgatifs salins. Les observations que ces savanlsv ont publiées donnent encore plus d'importance à l'expérience de M. J. Cl:éron, laquelle date de huit ans. La suggestion pourra-t-elle encore être invoquée, après cela
Tableau synoptique des différents étals de Vactivité cérébrale.
PRESSION artc'riclle
ÉTATS D'AME correspondants
, uniaccu-
'. Paroxysme, envie de tuer.
Î Grande fureur, gestes et mots paroxystiques, besoin de détruire les objets inanimés.
Colère.
\ Enervement, larmes, gestes et cris sans but. [ quement utilisés à dépenser l'excès de force j mule dans les centres nerveux.
I Courage, vaillance, ardeur au travail.
] Gaieté bruyante, cris de joie.
V Joie franche.
i Sourire.
\ Zone d'indifférence.
) Douceur, modestie.
I Timidité.
! Tristesse.
Fatigue.
\ Paresse.
Crainte.
Terreur.
Syncope, anéantissement intellectuel.
On ne saurait trop le relire : malgré sa colonne de chiffres le tableau que voilà n'a aucune prétention mathématique ; c'est un simple « schéma » pour permettre au lecteur d'embrasser d'un coup d'œil cette série, cette échelle d'états d*âme qui naissent ou
meurent en nous selon que le cerveau est excité ou déprimé.
Pour nous renseigner scientifiquement sur l'état de fatigue ou d'exaltation vitale de nos centres nerveux, nous n'avons guère qu'un moyen : mesurer au pouls de l'artère radiale la force de contraction du cœur, la pression du sang dans nos vaisseaux et compter les globules rouges. D'une façon générale on peut dire que, chez un épuisé, la tension artérielle est basse et le sang dilué ; tandis que, chez un excité, il y a hausse considérable de la pression sanguine, concentratian du sang et augmentation apparente du nombre des globules.
Mais, ceci bien admis, gardons-nous d'imaginer que tout homme ayant une pression de 30 centimètres de mercure soit nécessairement en proie à des idées de meurtre ; il y a d'homme à homme, pour un même état d'âme, de grosses différences de chiffres. La seule chose qui importe, c'est la hiérarchie des phénomènes, et je crois fermement pour ma part que, dans la grande majorité des cas, l'énergie de contraction du cœur et la tension des artères subissent des oscillations parallèles à celles que subit l'esprit.
Chez les névropathes neurasthéniques dont les observations médicales servent de base à cette étude, les pressions de 13 à 16 centimètres de mercure correspondent généralement à l'équilibre indifférent des facultés mentales. Au-dessous, c'est la zone de la fatigue; au-dessus, c'est le territoire de l'excitation cérébrale.
En progression descendante, dans les sous-sols de l'âme, si j'ose dire, nous rencontrons successivement la douceur avec la modestie, la timidité, la tristesse boitant au bras de la fatigue, puis la paresse, Fimpuissance habituelle à faire effort, et tout au fond la crainte, la terreur.
Ce sont là les symptômes moraux de l'épuisement cérébral.
En progression ascendante, s'étagent au contraire : d'abord la zone de la joie, simple sourire, joie rayonnante, gaieté bruyante, énervement, fou rire, et les larmes sont toutes proches ; puis nous trouvons la zone de l'orgueil et la zone de la colère depuis ses formes les plus tempérées, le courage et l'indignation, jusqu'à la fureur paroxystique, jusqu'au besoin de détruire ou de donner la mort, terme ultime de l'exaltation de l'esprit.
Ne vous semble-t-il pas qu'à cette manière de voir l'étude de notre âme s'éclaire et se simplifie singulièrement? La doctrine, aujourd'hui consacrée et classique, des « localisations » nous a appris que, çà et là, dans Fécorce de notre cerveau, des territoires spécialisés se chargent de recevoir tel ordre de sensations et d'en garder le souvenir, d'ordonner telle sorte de mouvements, de nous faire voir ou entendre, écrire ou parler, frapper du pied, fermer le poing, rouler les yeux, etc., etc. Au total, ce que nous nommons notre intelligence, ce n'est rien autre chose que la somme de ces sensations reçues, des associations qu'elles forment entre elles et des mou vements qu'elles rendent possibles.
Et voici qu'à présent se révèle l'autre face du grand problème, et que nous apprenons à connaître les variations d'intensité de l'activité cérébrale. Selon que toutes ces zones sensitives et motrices de l'écorce du cerveau humain sont bien ou mal nourries, selon que les cellules qui les constituent sont épuisées ou irritées, nous voyons notre esprit se comporter différemment et revêtir l'aspect des émotions les plus diverses.
Telle que nous pouvons la concevoir maintenant, la peur n'est plus qu'un abaissement de la vitalité, un épuisement de l'énergie musculaire qui donne à notre esprit le sentiment d'infériorité irrémédiable et de lutte inutile. Le courage, c'est, au contraire, un accroissement momentané de nos forces, la conscience irraisonnée d'une vigueur physique indomptable qui nous fait mépriser la mort, ou pour mieux dire, qui nous empêche d'envisager l'idée funèbre. Le courage est de l'optimisme, c'est une puissante espérance, et il faut admirer avec quelle lucidité d'intuition M. Barrés a pénétré cet état d'âme quand il parle de ces Normands, compagnons de Guillaume le Conquérant, « dont la vitalité était si haute qu'elle les empêchait de concevoir le non-être». Pour la psychologie moderne, le courage n'est qu'un degré moyen d'irritation cérébrale entre la joie et la colère.
Il faut considérer encore comme de l'énergie en trop, comme un besoin de dépenser sa force, l'amour du travail, la vaillance à l'ouvrage. Un nerveux qui ne tra-
vaille pas est toujours irritable, il dépense en vaine colère la vigueur d'âme qu'il possède et dont il aurait pu faire une œuvre. Rappelez-vous l'apaisement joyeux que donne l'accomplissement d'une tâche vraiment proportionnée à l'état de nos forces ; le bon travail use l'excès des nerfs, et nous fatig-ue tout juste assez pour nous mettre au cran de la joie.
J'ai déjà eu occasion de le montrer précédemment, ce que les hommes ont nommé paresse n'est qu'une des manifestations les plus inévitables d& l'hypotension nerveuse, du ralentissement de la nutrition, c'est l'impuissance d'agir passée à l'état d'habitude ; c'est une de ces « aboulies », une de ces maladies de la volonté que M. Ribot nous a montrées indissolublement liées à l'épuisement cérébral.
Et si nous revenons enfin à la tristesse et à la jore, dont nous cherchons à nous faire une idée claire, ne pouvons-nous dès maintenant leur assigner une place précise dans la hiérarchie des émotions ?
Nous pouvons dire que la tristesse, même quand elle nous vient d'une peine morale, n'est que la conscience de l'accablement corporel, de l'atonie de nos organes ; c'est la compagne inséparable du sentiment d'épuisement, de misère physiologique. Quant à la joie, c'est le premier degré de l'exaltation, de l'excitation nerveuse.
L'expérience que je racontais tout à l'heure montre bien qu'il faut la placer immédiatement au-dessus de la zone d'indifférence, au-dessous du courage et de l'indignation, à l'orée du chemin qui mène à la colère. Chaque jour, quelque fait nouveau minutieusement observé, me confirme dans cette opinion qu'entrevoyait déjà très nettement Lange*.
Ce n'est donc pas dans telle circonstance extérieure à nous, mais en nous-mêmes qu'il faut chercher la cause immédiate de la joie. Les événements de notre vie morale étant les mêmes, nous les envisageons avec espoir ou découragement selon le cran oii notre activité vitale est momentanément fixée.
Tout récemment, voici ce que j'ai vu. Dans la rue, devant moi, marche un jeune homme manifestement méridional et probablement névropathe. Depuis quelques instants, un gros nuage lourd nous cache le soleil ; et le jeune homme va, la tête basse, les jambes lourdes, l'air accablé par d'irrémédiables malheurs. Un coup de vent balaye le gros nuage et nous rend la clarté puissante du soleil, et quelques minutes suffisent pour que Werther se change en un gaillard allègre, au pas léger, à l'air vainqueur, à l'œil plein d'insolente complaisance pour les femmes qui passent. Et il ne semble pas du tout s'aper-
(l) L'étude la plus superficielle de l'expression des sentiments suffit à montrer, du reste : l» que quand les muscles de notre visage sont amollis et détendus, nous sommes fatigués et tristes; 2° qu'une tension plus haute, qu'un retroussis léger de tous ces mêmes muscles est l'indice de la joie; 3° que leur crispation violente, que leur contraction forte est le signe de la fureur.
cevoir lui-même du revirement d'âme qu'un rayon de lumière, attisant ses centres nerveux et rehaussant sa pression sanguine, vient d'opérer en lui avec assez d'intensité pour que j'aie pu le remarquer.
L'observation que voici est plus démonstrative encore.
Un de mes neurasthéniques M.. D,.., en proie à de cruels soucis d'argent, vint un jour à ma consultation particulièrement absorbé par ses préoccupations habituelles ; une dépression physique très marquée et notamment une extrême faiblesse du pouls accompag-naient cet accablement de l'esprit. Mon malade étant rebelle à toute suggestion, je m'efforçai, sans mot dire, de rehausser son énergie par une forte injection souscutanée de sérum artificiel, et par une grêle drue d'intincelles de la machine électrique statique.
Le lendemain, voici ce qu'il vint me conter.
« Quelques minutes après vous avoir quitté, tout en songeant obstinément à mes échéances prochaines, je sentis une modification singulière s'opérer peu à peu en moi; je trouvais mon corps plus léger; en venant chez vous j'avais peine à mouvoir mes jambes, et maintenant, tout au contraire, j'avais de la force en excès. Malgré moi, malgré mes pensées, je prenais une démarche sautillante et joyeuse et je sifflotais des refrains dénués de mélancolie ; je ne sais quel rythme d'allégresse menait mon corps, tout à l'heure si lourd à mouvoir. Pendant quelques instants encore, je continuai, je crois du moins, à penser triste ; mais bientôt je dus
reconnaître que mes idées elles-mêmes se modifiaient irrésistiblement. Sans qu'aucun motif plausible d'espoir fût intervenu, j'entrevoyais la possibilité de solutions heureuses ; l'optimisme, la joie étaient entrés en moi pour quelques heures. Il y avait longtemps que je n'avais reçu leur visite... »
A cent reprises différentes, j'ai observé le môme fait dans les conditions pareilles'.
Pour aboutir au même résultat, pour gagner ce sommet d'excitation légère, domaine de la joie, d'oii l'on n'aperçoit plus la vallée de misère, combien d'hommes s'empoisonnent d'a^.ool, d'opium, d'éther, de morphine, sur cette vieille terre, qui se croit très civilisée, et qui en est encore aux procédés les plus sauvages pour se donner l'oubli! « Ces paradis artificiels», comme les nommait Baudelaire, avec leurs lendemains de honte et de pire fatigue, ces poisons qui nous font esclaves et finissent par nous tuer, ces faux amis qui ne nous procurent l'oubli qu'en nous menant à l'abrutissement ou à la fureur, ne sont pas un juste moyen de donner la joie à ces âmes meurtries,, tombées au cran de la détresse chronique, qu'ont les névropathes héréditaires et les grands épuisés du système nerveux.
Il faut que les hommes le sachent : sans recourir à ces
(1) Inutile de répéter que je me suis très soigngusement mis en garde contre l'élément suggestion ; il ne joue certainement pas de rôle dans cette série d'effets thérapeutiques qui ont pour contrôle objectif la hausse de la pression sanguine et la concentration du sang, le tassement des globules rouges.
sournoises et mensongères drogues, on peut rehausser son esprit jusqu'à la joie de vivre et jusqu'à l'espérance, par des procédés légitimes, en recourant aux sources naturelles de la force humaine par des stimulations purement mécaniques de nos nerfs sensitifs. J'ai dit ailleurs et j'ai suffisamment prouvé, je crois, que c'est la sensibilité qui est la mère de notre force : cherchons-la partout où elle est pour lui fournir une éducation nouvelle, une « culture du moi », dirait M. Barres, des stimulations méthodiques, diront les médecins et les physiologistes.
Avec précautions, pour éviter le surmenage, en y mettant un peu d'habileté technique, pour éviter les sursauts brusques, donnez de la musique à vos nerfs acoustiques et du massage aux nerfs de vos muscles, de beaux spectacles à vos yeux, des frictions au gant de crin ou des étincelles statiques aux nerfs de votre peau, de l'air vif à vos poumons, du sérum au torrent sanguin, un régime à votre estomac, et vous accroîtrez vos forces et vous diminuerez d'autant votre tristesse habituelle.
La tonicité de vos muscles étant supérieure et votre sang plus concentré, toutes vos glandes sécrétant avec plus d'abondance et l'appétit vous revenant, toutes vos fonctions s'exerçant d'une manière plus vivace, la représentation mentale que vous vous ferez de vous-même sera celle d'un homme puissant et souple, capable de briser ou de tourner presque tous les obstacles ; vous tirerez profit des plus piquants ennuis quotidiens, vous aurez le
besoin d'agir, de dépenser de l'énergie. Croyez-moi, la mélancolie ne va jamais de pair avec ce degré-là de l'activité de l'esprit.
Et maintenant je supplie qu'on ne me fasse pas dire que je mets le bonheur terrestre, la fin de la douleur humaine dans le massage suédois ou dans la douche en jet brisé. Il n'y a pas de fin de la douleur humaine ; empêcher l'homme de souffrir n'est dans la trousse d'aucun chirurgien, dans l'officine d'aucun droguiste, dans les préceptes d'aucun pasteur d'âmes ; le pourraiton qu'il ne faudrait sans doute pas le faire, puisque la douleur est, en somme, la seule raison forte que les individus, comme les peuples, aient d'agir et de progresser.
Mais mon ambition est autrement limitée et modeste.
Médecin, je n'entends guérir qu'une certaine catégorie de malades d'esprit. Ce que j'affirme pour l'avoir vu cent fois, c'est que l'on peut soigner utilement et rationnellement l'ennui stagnant, la tristesse chronique, la mélancolie sans motifs, le pessimisme de tempérament, cette tendance à ne rien voir que sous des couleurs noires, à se torturer perpétuellement soi-même, à désoler sans trêve son entourage, qui est l'une des maladies d'âme les plus fréquentes du temps présent.
Comme cet état s'accompagne très régulièrement
d'épuisement nerveux total, de paralysie de la volonté et de l'attention volontaire, d'impuissance à mener à fin un acte utile, il y a là un désordre de l'âme, un gaspillage d'énergie et une souffrance pour rien, qui révoltent le moraliste et appellent le médecin.
Dès lors, le problème de thérapeutique se réduit à ceci : trouver les meilleurs stimulants méthodiques pour un tempérament donné ; rechercher par tâtonnements la dose qui suffit pour hausser momentanément ce système nerveux au cran de l'énergie et de la joie; commencer par de faibles doses pour éviter le surmenage ou l'exaltation ; multiplier les stimulants méthodiques de telle sorte que leur action s'additionne et se surajoute ; faire prendre au système nerveux l'habitude de demeurer à un léger degré d'hypertension, même après la suppression du traitement*. Une fois la cure finie, il faut que la tonicité nerveuse se suffise à elle-même et tienne toute seule, comme tient un plein cintre après qu'on lui a retiré ses étais.
Quand le malade aura acquis la force à dose suffisante pour qu'elle le gêne et l'importune un peu, pour qu'il éprouve le besoin de la restituer et de la dépenser en actes, occupez-vous à déplacer ses idées fixes en lui procurant une ambition proportionnée à ses aptitudes,
(1) Une récente et vraiment admirable expérience de M. François Franck nous montre comment la cellule nerveuse peut prendre mécaniquement une habitude et nous révèle le secret de cet invincible besoin d'imiter et de recommencer qui est au fond de la nature humaine. Voir au chapitre x pour la description de cette expérience.
en rastreignant à un travail utile et régulier. C'est alors seulement que vous l'aurez guéri.
Tout cela ne montre-t-il pas une fois de plus avec une grande évidence l'indifférence souveraine de la nature à notre égard?
Dans la détresse, nous l'invectivons comme la pire des marâtres, et nous la bénissons dans le plaisir comme une chère bienfaitrice, alors que plaisir et douleur dépendent seulement de nous, de la façon dont nos centres nerveux réagissent aux vibrations du dehors, et de l'intensité de cette réaction.
C'est notre état de force ou de fatigue, c'est le degré d'activité de notre cerveau qui nous fait considérer tel événement comme une peine ou comme une joie, qui nous fait estimer la vie tantôt comme le plus grand des biens et tantôt comme la plus sinistre des mystifications. Nous pouvons calculer en chiffres, au manomètre, avec une précision médiocre à l'heure actuelle, mais qui deviendra mathématique dans l'avenir, à quel degré d'excitation nerveuse est un esprit joyeux ou désolé, vaillant ou découragé ; une thérapeutique rationnelle nous permet en quelques minutes, par une stimulation purement mécanique des centres nerveux, de substituer l'espérance à l'ennui, la force et le besoin d'agir à ce que Baudelaire nommait « la morne incuriosité ». C'est la preuve expérimentale, aussi démonstrative qu'on le peut souhaiter, des géniales intuitions de Spinoza, qui, Maurice de Fleury. 22
vers le milieu du xvu" siècle, définissait les émotions « des affections corporelles par où l'énergie de notre personne physique est accrue ou diminuée, réjouie ou accablée, nos idées se mettant du même coup à l'unisson ».
Que vont dire les pessimistes de cette manière de voir?
Peut-être trouvera-t-on qu'elle découronne un peu leur doctrine et dépoétise leur attitude, que le bon sens vulgaire attribuait par trop grossièrement à des digestions pénibles, et que la plus moderne psychologie met sur le compte d'un état d'âme individuel, d'un épuisement du système nerveux, ce qui n'est pas si différent. Les pessimistes ne manqueront point de répondre que rien de tout cela n'importe à leur philosophie, puisqu'au demeurant l'homme est triste ; et que le monde est fort mal fait, puisque notre cerveau, qui seul nous le révèle, est si souvent contraint à n'enregistrer l'univers que sous un jour cruel et douloureux. Quoi que l'on dise, les doctrinaires finissent toujours par aboutir à leur doctrine ; il serait puéril de chercher à les convertir, autrement qu'en leur proposant le traitement ci-dessus indiqué.
Nous qui ne saurions être ni pessimistes ni le contraire, nous qui voyons le monde extérieur comme un vaste océan de vibrations sans âme, sans mahgnité ni tendresse, constatons simplement qu'une certaine forme de tristesse, la plus inutile, la plus évidemment morbide.
est curable. Le traitement de la dépression triste existe ; il est logique et en fait efficace, et l'on peut, certes, s'en réjouir.
Mais il faut se féliciter en même temps de la modestie des moyens curatifs dont dispose notre médecine des âmes. Voyez-vous M. Homais maître de pourchasser toute rêverie mélancolique et de faire régner universellement sa lourde joie?...
N'oublions pas que la plus noble poésie est née de la douleur ; que la souffrance humaine nous a valu la pitié, la tendresse ; que le chagrin nous a souvent contraints soit à de hautes réflexions, soit à l'activité salutaire. N'oublions pas non plus que le cerveau de l'homme ne perçoit que des différences, et qu'une joie qui ne finirait pas, demeurerait inaperçue. C'est quand il commence à venir ou quand il cesse d'être que nous goûtons notre bonheur. Et je comprends le chevalier Tannhauser à qui les perpétuelles délices du Vénusberg ne procurent plus que l'ennui, et qui demande à s'en aller souffrir et travailler comme les autres.
L'intoxication amoureuse. — L'antidote; une lettre de femme. — Le phénomène-jalousie ; le jaloux de minuit. — Le flirt et l'amour platonique. — Thérapeutique de l'amour,
Un peu surpris de voir le médecin prendre de jour en jour plus d'importance et tenir plus de place dans la société d'aujourd'hui, les gens d'esprit nous reprochent volontiers de nous mêler de tout jusqu'à l'abus.
Bien au contraire, je suis enclin à croire — ce livre le montre amplement — que le médecin ne se mêle pas encore d'un assez grand nombre de choses, et qu'il a tort d'abandonner entièrement aux romanciers le beau domaine des maladies de l'âme. Sans doute les ressources de leur talent sont inépuisables, et leur savoir du cœui humain fait mon admiration ; mais sans doute peut-on leur reprocher sans injustice de tourner un peu, comme on dit, dans le même cercle, et de ne pas sortir souvent
du récit, tragique ou comique, superficiel ou fouillé, austère ou voluptueux, poétique ou philosophique, de l'inévitable adultère.
Nous prendrions tout autrement l'amour. De son étude nous ferions une science plus positive, et, comme oa verra, plus pratique, une sorte de pathologie didactique du cœur en tant que viscère sentimental : cette pathologie comprendrait, comme l'autre, l'analyse des causes, la pathogénie ou interprétation du mécanisme morbide, les symptômes, le diagnostic, le pronostic et le traitement, car guérir ceux qui souffrent est le but que nous poursuivons.
Un exemple fera comprendre aisément ma pensée et permettra de croire qu'elle n'est pas uniquement paradoxale.
Envisagez le phénomène « Amour sentimental ». Il évolue quelquefois sainement; il est souvent pathologique. Toutes les fois qu'on dit d'un homme : « il est amoureux fou, amoureux sans espoir, amoureux platonique )), on désigne par ces expressions une personne atteinte d'une « affection », d'une maladie d'âme qui passe pour être cruelle, au point de déterminer des souffrances, qui, d'avis unanimes, comptent parmi les plus déchirantes qui soient.
Depuis qu'il y a des poètes on l'a chantée sur tous les tons, décrite sous toutes ses faces, cette passion, amoureuse. Mais je ne vois guère que deux grands romanciers qui aient cherché à déterminer la nature du
mal, à en saisir le mécanisme, à en écrire la « pathogénie » \
(1) En revanche, les philosophes se sont longuement occupés de l'amour et chacun donne de la passion une définition plus ou moins abstraite. Peut-être n'est-il pas inutile d'énumérer ici brièvement le? plus retentissantes d'entre ces théories.
Pour Bain, l'amour est une émotion tendre compliquée de plusieurs sentiments secondaires, et Sergi se contente d'ajouter à cette définition l'idée du stimulant à la reproduction. Mantégazza confond l'amour avec les émotions qui servent d'excitation au simple désir sexuel.
Suivant Schopenhauer l'amour n'est qu'une manifestation de l'instinct sexuel développé par l'Inconscient jusqu'à devenir irrésistible ; s'il pousse deux individus de sexe différent à se rechercher, c'est seulement pour la procréation d'un enfant se rapprochant le plus possible de l'idéal de l'espèce.
Hartmann, fils intellectuel de Schopenhauer, s'est contenté depousseï sa doctrine à l'extrême et de grandir encore le rôle attribué à cette entité mystérieuse et quelque peu artificielle que sou maître et lui appellent l'Inconscient.
M. Pierre Janet identifie formellement l'amour à une maladie : elle naît en nous dans un moment de dépression, d'épuisement nerveux, et évolue à la manière des psychoses, des maladies de l'esprit.
M. Gaston Banville, dans un petit volume de la Bibliothèque de philosophie contemporaine, discute pied à pied les doctrines de ses devanciers, et tient l'amour pour un état physiologique, nullement pathologique. Il aboutit à cette définition assez explicite pour se passer de commentaires : « L'Amour est une entité émotive spécifique consistant dans une variation plus ou moins permanente de l'état affectif et mental d'un sujet, à l'occasion de la réalisation — par la mise en jeu fortuite d'un processus mental spécialisé — d'une systématisation exclusive et consciente de son instinct sexuel, sur un individu de l'autre sexe. Le plus souvent ce phénomène ne va pas sans l'exaltation du désir. »
Dans ses Paradoxes psychologiques, M. Max Nordau adopte la théorie de Schopenhauer et de Hartmann, amplifiée de cette idée que chacun de nous est poussé à réaliser un idéal intime que nous avons sans le savoir.
Herbert Spencer et M. Pàbot considèrent l'amour sexuel comme Identique à l'instinct de la reproduction, compliqué par l'adjonction d'une foule de sentiments, celui que produit la beauté personnelle, ceux qui constituent le simple attachement, le respect, l'amour de l'approbation, l'amour-propre, l'amour de la possession, l'amour de la liberté (?), la sympathie. Au total c'est un agrégat immense de presque toutes les excitations élémentaires dont nous sommes capables, et de là résulte son pouvoir irrésistible. « L'Instinct sexuel, ajoute M. Ribot, reste le centre autour duquel tout gravite ; rien n'est que par lui ; le caractère, l'imagination, la vanité, l'imitation, la morale, le temps, les lieux et bien d'autres circonstances individuelles ou influences sociales, donnent à l'amour comme émotion ou passion une plasticité sans limites...
LA MEDECINli: DES PASSIONS 343
Stendahl a comparé le « coup de foudre » au phénomène physique de la cristallisation instantanée. Le mot a fait fortune, et véritablement on ne sait trop pourquoi, car la trouvaille était facile à ce qu'il semble, et le grand Beyle a d'autres gloires à son actif.
Mais Alphonse Daudet a décrit l'amour maladif et révélé son mécanisme avec une justesse merveilleuse vraiment, et une précision quasi scientifique. Dans son roman intitulé aS^/^^o et qui est, je crois, son chef-d'œuvre, son héros s'éprend d'une femme indigne d'être sa compagne. Tout d'abord elle ne lui plaît guère, mais le charme vient lentement ; il s'accoutume à sa présence : elle lui devient nécessaire; il se méprise, il la méprise ; ils se querellent constamment. Mais la chaîne est rivée, il ne peut plus vivre sans elle, et pour retrouver cette femme qui, littéralement, empoisonne sa vie, il devient peu à peu capable de toutes les lâchetés, des pires avilissements.
Il suffit d'avoir observé un alcoolique et un morphinomane pour être frappé de l'identité absolue du processus pathologique.
Que souvent il atteigne les limites de la folie, chacun le sait, mais en cela il ne diffère pas de la plupart des émotions. Il y a les formes impulsives et irrésistibles de Famour (érotomanie, etc.); elles restent dan la nature : sa vraie pathologie est ailleurs, elle est hors de la nature. • Enfin mon émineht confrère, le professeur Grasset (de Montpellier^, dans son charmant petit ouvrage sur U?i médecin de l'Amour au temps de Marivaux (G. Masson, édit.), compai'ant la doctrine de Boissier de Sauvages à celle des psychologues m.odernes, déclare nettement que pour lui l'amour, habituellement physiologique, devient morbide toutes les fois qu'il se développe sur un terrain névropathique, chez un homme au système nerveux malade. C'est la doctrine même que je soutiens depuis six ans.
Etre amoureux maladivement, cela consiste, n'est-ce pas, à ne plus pouvoir vivre loin de l'objet aimé, à souffrir quand il n'est plus là, à le revoir le plus souvent possible, à se sentir, quand on le quitte, plus amoureux qu'avant, plus intoxiqué que jamais. De même, le morphinomane ne sait plus vivre sans sa drogue chérie, ne trouve la paix qu'avec elle, et devient plus malade à mesure qu'il en abuse. L'avilissement de la volonté, la déchéance progressive, le cercle vicieux sont les mêmes dans les deux cas.
Donc, première conclusion : certaines maladies morales évoluent d'une manière absolument comparable aux maladies qu'on nous apprend à connaître à la Faculté. L'amour sentimental, notamment, doit être rangé au nombre des « Intoxications passionnelles ,« au même titre que l'alcoolisme, l'éthéromanie, la morphinomanie, la cocaïnomanie, etc.
Assimiler l'amour à un poison, oh ! le singulier paradoxe ! L'amour, ce qu'il y a de plus noble sur cette terre, l'excuse de la vie, la raison d'être ici-bas, l'amour qui nous fait naître et qui nous perpétue, le Saint Amour enfin, source de toute joie !
Entendons-nous et précisons un peu.
Il y a le bon vin, qui rend l'âme meilleure ; il y a l'alcool mauvais qui rend sauvage, féroce et brute. De même ne pensez-vous pas qu'il y ait au moins deuxamours? Et ce n'est pas le platonique et le charnel que je veux dire, car je ne connais pas de distinction plus
LA MEDECINE DES PASSIONS 3i5
factice que celle-là. Il y a deux amours autrement dissemblables : l'un joyeux, alerte et sain, sans remords et sans amertume, le jeune et bel amour qui rend la vie charmante et qui est notre récompense ; l'autre triste, plaintif, maladif, plus près des larmes que du rire, qui amollit, qui nous rend bêtes et transis — je ne parle que pour les hommes — qui nous fait cruellement souffrir, la maladie sentimentale, extrêmement fréquente, quoi qu'on dise, en ce temps de flirts sans aboutissants, en cette fin de siècle oi^i les femmes se vantent d'être des « allumeuses », oii l'on commence sans finir, oii l'on rêvasse sans agir. Aimer, c'est toujours bien. Être amoureux, c'est autre chose.
Passionnément ou platoniquement — mais platoniquement surtout, soyez-en sûrs — l'état d'être amoureux, avec tout ce que ce mot-là comporte de lâcheté, d'aveuglement, de maladresse et de mélancolie, c'est, à n'en pas douter, un empoisonnement de l'âme tout à fait comparable aux autres intoxications appelées volontaires. Ce poison-là n'appartient ni à la chimie minérale, ni à la chimie organique; il appartient à la psychologie, mais c'est un poison tout de même, se comportant comme un poison. Qu'il s'agisse de l'alcool, de l'éther, de l'opium, du tabac, du haschisch, de la morphine ou de la cocaïne, les effets, plus ou moins violents, sont identiques sur nos facultés. Qu'il s'agisse d'amour, de passion sentimentale, même évolution et mêmes résultats.
C'est ce qu'il me faut démontrer.
Voyez d'abord comment ils se comportent, les intoxiqués volontaires dans le domaine médical, l'alcoolique ou le morphinomane, le fumeur d'opium en Chine, ou le fumeur de tabac à Paris.
Ça débute ordinairement sans entrain ni enthousiasme. Le tabac donne des nausées, la morphine provoque d'affreux vomissements, et lapremière fois que l'on abuse des liqueurs, on a mal... aux cheveux d'une façon très peu réjouissante. Le néophyte en est tout refroidi. Pourtant on dit que s'est si bon ! Il y revient, par curiosité, ou par désœuvrement, ou pour faire comme les autres. Ce n'est pas encore excellent, mais cela se tolère mieux : c'est moins mauvais qu'on n'aurait cru.
Lentement, le charme apparaît. L'alcool met en douce joie, la morphine apaise et vous donne une exquise béatitude, la fumée berce la rêverie et facilite le travail; on y trouve, non pas des délices incomparables, mais une adorable paresse, le sentiment de n'être plus guère responsable et de céder à quelque chose de plus fort que sa volonté. Et puis, une fois n'est pas coutume. On s'arrête quand on veut bien.
A ce moment intervient un gêneur qui ne manque pas de vous dire :
— Prenez garde, mon cher, vous savez oii ça peut mener !
On lui répond par un haussement d'épaules. Avec cela que l'on est homme à se laisser prendre pour tout de bon! A dater de ce jour on est menteur et cachottier. On
fume dans les coins, on se pique à la dérobée, on boit quand personne n'est plus là. Et l'on devient extrêmement habile pour échapper aux donneurs de conseils, à ces importuns qui ne comprennent pas, qui se mêlent de ce qui ne les regarde en aucune façon. La volonté n'esteïle pas là? Demain, il suffira de vouloir pour cesser.
Et doucement l'habitude s'installe ; or l'habitude, ce n'est rien autre chose que la maladie de la volonté, atrophiée, paralysée, incapable de réagir. Les premiers temps, du reste, à quoi bon faire un tel effort! On a tout le plaisir, et pas encore un inconvénient. Seulement on s'isole, on perd de son activité, on devient casanier, on devient rêvasseur. Mais quelle douce rêverie, et comme c'est gentil, loin des hommes grossiers, d'avoir là une amie fidèle, une consolatrice qui jamais ne se lait prier, la bonne pipe, le vieux flacon ou la seringue de Pravaz, la jolie seringue d'argent qui nous attend, dans son bel étui de velours, couchée entre ses deux aiguilles acérées !
Mais voilà que la dose d'hier ne suffit plus. Pour atteindre l'ivresse, le délicieux moment de l'oubli, il faut en prendre davantage, tous les jours un peu plus. On ne revient pas en arrière.
Alors on s'inquiète un peu. On décide de renoncer à son habitude chérie... pas aujourd'hui; demain. Et Ton remet de jour en jour. Mais quand arrive le moment de la décision, le courage défaille, la volonté n'est plus. Sitôt qu'on a cédé bien lâchement, le remords vient, et
3i8 \A MEDECINE DE L'ESPRIT
l'espérance, la certitude que demain on sera plus fort. On n'est jamais plus fort demain.
Et le poison devient la grande, l'unique nécessité de l'existence. Loin de lui et sans lui, on n'est plus bon à rien. Pour manger, pour dormir, pour être intelligent, pour travailler, pour être soi, il faut fumer, ou boire, ou se morphiniser. Sans cela, c'est le vague à l'âme, l'impossibilité de fixer son attention, c'est l'abrutissement, la torpeur, l'hébétude. Seul le poison fait retrouver l'excitation nécessaire, et chaque jour il faut une dose plus forte pour une excitation plus courte chaque jour.
Cependant, on maigrit, on pâlit, on est triste. On est facile aux larmes et prompt à la querelle. L'idée fixe domine tout. On prend la vie et les hommes en grippe. La mémoire se noie, l'esprit n'est plus lucide, le corps est faible, on vieillit vite. D'ailleurs, on ne dort plus, on somnole péniblement; on ne vit plus, on végète languissamment.
A cette phase, essayez un peu de sevrer l'intoxiqué de son poison. Cela le rend horriblement malade. Le fumeur, sans sa cigarette, n'est qu'énervé et irritable ; l'alcoolique sans son alcool a du delirium tremens^ des hallucinations, des crises de fureur et de véritable folie; et les pauvres morphinomanes ! Il faut les entendre pleurer, supplier et hurler après leur bien aimée morphine; ils se traînent à deux genoux, ils vous implorent à mains jointes, ils feraient toutes les bassesses.
Et ça finit lugubrement : la mort à l'hôpital, le suicide, ou Tasile d'aliénés.
Le remède?... Il n'y en a pas d'autre que l'isolement, l'internement dans une maison de santé, loin des parents, loin des amis, sous la garde d'un médecin qui vous règle la dose et la diminue peu à peu. Le traitement est dur et long'. Avec leur isolement et leur douche, les médecins vous refont une volonté. Vous rentrez g-uéri dans le monde... et vous recommencez, le plus souvent, six mois après.
Et maintenant, prenez le cas d'un homme féru d'amour, et dites-moi si ce n'est pas, à très peu près, la même chose.
Qu'il s'agisse d'un flirt convaincu avec une mondaine, ou de la liaison de Jean Gaussin et de Sapho, vous retrouverez une à une toutes les phases ci-dessus décrites de l'intoxication volontaire.
Ça débute souvent sans entrain ni enthousiasme. Vous ne la trouvez pas étonnamment jolie, et sa conversation ne vous enchante pas. Vous vous étonnez, même, qu'elle soit entourée, que d'autres lui fassent la cour ou se soient ruinés pour elle. Un peu plus tard, le hasard vous rapproche. Vous causez de nouveau, par curiosité ou par désœuvrement, ou pour faire comme les autres. Ça n'est pas encore une ivresse, mais cela se tolère mieux. Elle est coquette, elle est aimable et moins sotte, ma foi, et plus jolie qu'on n'aurait cru.
Lentement, le charme apparaît. Une intimité progressive et jalouse vous unit. Vous y trouvez, non pas encore des délices incomparables, mais une amusante paresse à vous laisser aller. Vous vous voyez d'une façon suivie : maintenant, l'habitude est prise.
A ce moment, intervient un gêneur qui ne manque pas de vous dire :
— Prenez garde, mon cher, rien n'est « vidant » comme le flirt, rien n'est terrible comme un « collage » ; vous savez où ça peut mener !
On lui répond par un haussement d'épaules. Avec cela que Ton est homme à se laisser pincer pour de bon !
A dater de ce jour... Mais, voir plus haut, je ne pourrais que me répéter mot pour mot, et les vers d'Emile Augier, mis en musique par Gounod, s'appliquent aussi bien à la seringue de Pravaz qu'à la femme qui vous domine :
... Elles me viennent d'où ma vie
Pend désormais.
De celle-là pour qui j'oublie
Ceux que j'aimais !
Oui, les premiers temps, c'est exquis. On n'a que la douceur d'une intimité qui commence. Puis, on y rêve, des qu'on est seul. On revit, minute à minute, les heures passées auprès d'Elle; on s'hypnotise sur le souvenir d'un de ses gestes ou d'un de ses regards. On devient casanier, on devient rêvasseur, inactif, triste, monomane. On commence à souffrir loin d'elle, elle
LA MÉDECliNE DES PASSIONS 351
VOUS manque abominablement; il faut la voir chaque jour et chaque fois qu'on l'a revue, on repart un peu plus malade, un peu plus intoxiqué d'elle. On veut rompre, on a peur, on voudrait en finir. Essayez donc, si vous pouvez !
Loin d'elle, vous n'existez pas, et vous criez après sa présence adorée, moins bruyamment que le morphinomane, parce que vous avez honte, mais pitoyablement et cruellement tout de même. Cependant, on pâlit, on maigrit, on est triste. On est facile aux larmes et prompt à la querelle. L'idée fixe domine tout. On ne dort plus et l'on languit. C'est la même chose, vous dis-je !
Il est trop tard pour rompre, ou bien les séparations sont des crucifiements atroces. Relisez dans Sapho la mort de la petite Alice Doré, et la poignante scène de l'adieu dans le bois de Chaville. Médicalement, c'est pareil : Fanny Legrand est textuellement l'intoxication volontaire* de Jean Gaussin.
Ce qui caractérise également l'état d'être amoureux et l'état d'être alcoolique ou morphinomane, c'est la douleur de vivre loin de l'objet aimé, l'augmentation du mal après chaque rencontre, après chaque absorption nouvelle du poison; et c'est ce cercle vicieux : n'être apaisé dans sa souffrance que par une satisfaction qui
(1) Intoxication volontaire est le mot consacré, mais je ne pense pas qu'il soit utile de faire remarquer combien il est impropre. Les habitudes déplorables prises par les nerveux sont prises évidemment par insuffisance dé la volonté.
l'entretient et qui l'augmente sitôt après. Même diminution de la lucidité d'esprit, même faiblesse et mômes lâchetés.
Quant à la façon dont cela se termine, elle diffère un peu dans la majorité des cas. Je sais bien qu'il y a des ratés, des aliénés, des meurtriers et des suicidés par amour; mais la proportion en est. Dieu merci, très minime, étant donné le nombre formidable des amoureux sur cette terre.
Généralement, on guérit de Famour maladif. Un voyage, un événement important de la vie, ou simplement l'ennui des choses monotones constituent une thérapeutique efficace, le plus souvent. L'isolement, l'éloignement sont encore le meilleur remède, et je ne vois aucun inconvédient à y adjoindre la douche en pluie.
Certes, les premiers jours de séparation sont atroces; le vieil amour ressort et crie plus cruellement que jamais. Mais le temps apaise et guérit, et cela vous fait, pour plus tard, de beaux souvenirs tout mêlés d'amertume et de charme.
Du reste, quand on est guéri, il arrive aussi que l'on recommence, six mois après, ou plus vite encore, avec une autre enchanteresse, plus rarement avec la même.
Ainsi donc, puisque j'ai pu faire ce jeu de me servir des mêmes mots, de répéter les mêmes choses, à propos de morphine, et à propos d'amour, l'amour sentimental est décidément du même ordre — causes, début, symptômes, marche, terminaison, diagnostic et traitement —
que les intoxications volontaires décrites par les médecins.
Seulement, parmi les poisons, l'amour est l'un des plus bénins, l'un de ceux dont l'action nocive s'émousse le plus aisément.
Au point de vue de la gravité du péril, voici donc la classification que je propose :
4° L'Alcool, qui fait tant de criminels et tant d'hérédités terribles.
2° L'Opium et le Haschisch, que nous connaissons moins; très redoutables tout de même. (On dit que le mot assassin dérive du mot « haschischin ».)
3° La Morphine, la Cocaïne et l'Éther, qui finissent souvent par l'aliénation mentale.
4° Le Tabac, que bien des gens tolèrent sans en souffrir sensiblement. Il se contente d'abrutir, d'embuer la mémoire, d'obnibuler l'intelligence. On n'en meurt guère que par angine de poitrine ou cancer des fumeurs, et dans une proportion qui n'est pas très considérable.
5° L'Amour, tout en bas de l'échelle, moins méchant que les autres et moins irréparable sinon moins cruel, puisque l'homme finit presque toujours par se blaser, et puisque les pires coquettes ne peuvent guère se vanter que de rares suicides et de quelques duels — au premier sang pour la plupart.
Maurice de Fleury. 23
La publication dans le Figaro de la théorie qu'on vient de lire me valut une lettre si peu banale et qui confirme si bien ma manière de voir, que je ne résiste pas au plaisir de la donner ici :
« Votre parallèle entre l'amour sentimental et Fempoisonnement volontaire par l'alcool et la morphine a vivement intéressé beaucoup de gens autour de moi, et vous pouvez être certain que votre article a fourni le sujet de nombreuses conversations. Je crois l'idée tout à fait neuve et juste, mais je n'aime pas la moralité fantaisiste qui termine l'article. » Ici vient une réfutation de la conclusion que j'avais donnée, conclusion véritablement excessive, qui consistait tout bonnement à réduire les femmes à l'esclavage oriental ou à permettre la polygamie...
« Mais plutôt que de discuter sur des théories inutiles, j'aime mieux vous raconter un fait dont je vous garantis l'authenticité absolue, et que je connais bien puisque j'ai été l'héroïne de ce petit roman. Voici donc, à mon sens, un cas typique et instructif d'intoxication amoureuse, oii j'ai joué d'abord le rôle de poison, puis le rôle de contre-poison, dans les circonstances suivantes :
« Par grand hasard — car à ce moment-là, il n'allait guère dans le monde — j'ai eu occasion de rencontrer,
chez la femme d'un professeur à la Faculté de médecine, un jeune savant, le D"" Marcel T..., préparateur au Muséum, et attaché à l'un des laboratoires de l'Institut Pasteur.
« Ce Marcel T... n'était ni beau ni séduisant, comme on l'entend à l'ordinaire. Trente-cinq ans et des lunettes, des cheveux comme Clovis Hugues, une barbe fort mal soignée, et des redingotes inimaginables, achetées toutes faites à un grand magasin quelconque. Elles lui allaient si mal qu'il avait toujours l'air de s'être trompé au vestiaire et d'avoir pris les vêtements d'un autre. Il se trouva que j'avais entendu parler de lui tout au long d'un dîner. Mes deux voisins de table n'avaient cessé de célébrer ses grands mérites de chercheur ; on le disait en train d'achever un grand travail d'intérêt considérable sur le microbe de je ne sais plus de quoi.
« Or, il n'y a pas que les poètes pour piquer la curiosité des femmes très modernes. Les jeunes savants destinés à une haute renommée ne sont pas, eux non plus, pour être dédaignés, et quand, sur ma demande, mon ami me présenta ce monsieur si mal habillé, un vif désir me prit de savoir à quoi m'en tenir sur le charme d'esprit et l'inflammabilité de cœur de ces gens-là. Je suis veuve, absolument libre , incontestablement pas laide, plutôt élégante, et je me promis bien de m' amuser beaucoup.
« Le début fut conforme à ce que vous disiez l'autre jour. Marcel T... fut d'abord absolument ahuri de mes avances. Bien loin d'être séduit, il avait peur de
moi. Je lui demandai gentiment, avec ma plus gracieuse insistance, de visiter son laboratoire, ce qu'il refusa net, comme si je lui proposais un sacrilège épouvantable. A peine osa-t-il m' avouer qu'il aimait la bonne musique. Quant à l'amour, il n'y entendait rien et ne se souciait évidemment pas de s'y connaître davantage.
« Il fallut un autre hasard pour nous rapprocher de nouveau, et, ma foi, je fis la coquette aussi effrontément qu'il est possible à une honnête femme dans le monde.
« Cette fois, ce ne fut pas long.
« Pour le rencontrer à jour fixe, tout l'hiver je le fis inviter dans une foule de maisons amies, et j'eus la douce joie tranquille de constater que ce travailleur forcené, que ce cénobite farouche s'essayait, pour me plaire, à devenir mondain. Je ne sais rien de plus réjouissant que la métamorphose progressive de sa tenue. Il coupa ses cheveux en brosse, mit de la brillantine à profusion dans sa barbe, remplaça ses lunettes par un lorgnon léger sans oser toutefois aller jusqu'au monocle. Il se fit faire un habit neuf et des bottines trop vernies ; il arbora des gardénias étonnants, fit des visites l'aprèsmidi, s'offrit des pantalons gris perle et des cravates de clubman. Il était gauche, là dedans!... Et l'air dévot dont il me débitait la mélancolie de son âme faisait la joie de mes bonnes petites amies. Je riais avec elles, un peu vilainement, il faut bien l'avouer, de mon « singe savant », comme nous disions toutes. Tout le corps médical faisait des gorges chaudes, et c'est à peine si
Marcel osait retourner à son laboratoire oii il devenait légendaire.
« Au bout d'un mois ou deux de ce régime, mon amoureux était parfaitement insupportable. Je ne pouvais causer cinq minutes avec un autre homme, prendre ces airs de confidence intime qui constituent l'apparence du flirt; je ne pouvais même plus serrer cordialement la main d'un autre ami, sans qu'il en fût à la torture. Et le pire, c'est que ça paraissait. Comme tous les naïfs, comme tous les gens trop sincères, il ne savait rien dissimuler de ses impressions. Et tout à coup, on le voyait venir à moi, roulant des yeux féroces; il me faisait des scènes dans les coins, ou bien il s'en allait, quittait brusquement la maison comme un enfant qui va pleurer. Et je crois bien qu'il devait pleurer, en effet, en s'enfuyant dans les rues noires.
« Je ne suis pas un monstre, et cependant je ne me sentais pas extrêmement touchée. J'aurais voulu qu'il souffrît un peu moins... et encore, en suis-je bien sûre? En tout cas, je ne faisais rien pour lui éviter ce supplice, Nous-mêmes, nous ne savons pas quel étrange démon nous pousse à vouloir toujours plus de preuves, même cruelles, de l'amour que nous inspirons...
« Deux ou trois fois, il vint chez moi, à mon jour et de 1res bonne heure, pour être sûr de me rencontrer seule. 11 était dans ces moments-là si peu entreprenant, si délicat, si réservé, si respectueux... et si bête, que, sûre de moi-même et incapable de céder , j'étais à tout
moment sur le point de lui dire : « Mais risque donc une « gifle, nigaud ! j'en vaux bien la peine, je pense !... »
« Mais il ne risquait rien du tout. L'intoxication amoureuse est tout ce qu'il y a de plus paralysant.
« Et un jour je reçus une lettre de lui.
« Oh ! une lettre très touchante, que j'ai gardée sans qu'il en sache rien, et où, parmi les choses que vous écrivez tous en pareil cas, « Loin de vous je n'existe plus ! « votre chère présence est indispensable à ma vie », il y avait huit ou dix lignes qui éveillèrent ma pitié.
« Ces quelques lignes, les voici :
« J'aurais voulu, pour vous, devenir très célèbre, et « faire tant de grandes choses ! j'aurais voulu mettre à « vos pieds un peu de gloire, puisque je n'ai pas d'autre « charme, mais depuis que je vous aime, madame, je « vous jure que je ne peux plus travailler. Presque tou- « jours mes yeux sont obscurcis de larmes, et ma pensée « n'y voit pas clair, non plus. Je vis comme dans un <( brouillard oii plus rien ne survit que la vision con- « tinue de votre tête bien aimée. Je ne suis plus intel- (( ligent, et il me semble que, désormais, jamais plus « je ne serai bon à rien. Si vous saviez quel désespoir <( c'est pour un homme qui n'a pas d'autre raison d'être « que son cerveau ! Le mien est désorienté. J'ai peur, (( je vois noir devant moi, et cependant je donnerais « l'ambition de ma jeunesse pour être sûr que vous « m'aimez un peu. »
« En voilà un beau cas d'intoxication amoureuse 1
«Mais cette fois, j'avais compris. C'était tout de même trop grave. J'étais mécontente de moi et pendant près d'une minute j'ai failli mépriser tout mon sexe dans la coquette que j'étais.
« Je répondis ceci.
« Pardonnez-moi ; je vous ai fait du mal et j'en ai du « chagrin. Je pars ce soir, et mes précautions sont « prises pour que vous ne sachiez pas où je vais. Inu- « tile même de m'écrire, vos lettres ne me parvien- « draient pas. Oubliez-moi, guérissez vite et travaillez. « Plus tard, quand vous serez à tout jamais sauvé, je « deviendrai peut-être une excellente amie pour vous, « l'amie de votre intelligence et de vos belles ambitions. »
« L'hiver était fini, et je n'eus pas trop de mérite à aller me cacher trois mois chez des parents, en Angleterre.
« Il m'a écrit des supplications d'une touchante lâcheté, des appels éperdus, cinq ou six fois... puis ses lettres, encore tristes, se sont espacées doucement et puis... plus rien. La douleur s'était tue. L'isolement avait agi comme il doit faire. L'apaisement était venu, et sans doute la guérison définitive.
« Par un ami, que j'avais chargé de le surveiller de très près, je savais que Marcel, après deux mois de terrible chagrin, s'était remis peu à peu au travail, et il m'oubliait, maintenant, pour sa bonne amie la science.
« J'en étais enchantée, mais pas tout à fait, cependant. Quand un homme a souffert par nous, il nous en reste, après, une gratitude attendrie; et quant cet homme nous
oublie, même si nous l'avons voulu, un peu de dépit nous demeure, et nous n'y pensons pas avec indifférence. Puisqu'il était guéri, je pouvais bien le revoir, à présent, et devenir pour lui l'amie bienfaisante et loyale que j'avais promis d'être un jour. Et sans en rien dire à personne, un beau soir, très simplement mise et presque sans coquetterie, je m'en fus sonner à sa porte, au cinquième, rue Gay-Lussac, dans le petit appartement de garçon, où je savais bien le trouver à son travail, la nuit venue.
« Ce fut lui qui m'ouvrit, une lamp& à la main,
« Il était en bras de chemise, sans col, un porte-plume aux dents. Et le laisser-aller de cette tenue me troubla beaucoup plus que n'avaient su faire ses beaux gardénias et ses bottines trop vernies.
« Marcel eut un cri de stupeur... mais il se remit tout de suite, et délibérément, très à son aise, très gentil, il me fit les honneurs de son cabinet de travail, me donna l'unique fauteuil ; comme les autres sièges étaient encombrés de bouquins, il s'assit sur sa table, avec une familiarité gamine et gaie d'étudiant.
(( C'est ici qu'il va me falloir une franchise... invraisemblable.
« Mais tant pis, et, d'ailleurs, vous pouvez bien penser que mes précautions sont prises pour que personne ne me reconnaisse, sauf mon amie intime. M"""" X, et cellelà, ça m'est égal, car je lui ai tout raconté.
« Eh bien, voilà! Je le trouvais un peu trop guéri tout de même, un peu trop à son aise et un peu trop rieur.
Pour un peu plus, les larmes me venaient, tant il m'avait oubliée vite. Came donnait une émotion, cette chambre tranquille, ce sanctuaire de travail; il me prenait un singulier respect pour cet esprit devenu maître de son cœur, et une pitié généreuse pour sa pauvreté de savant. J'aurais voulu lui faire un beau cabinet de travail, vaste, somptueux et commode, une bibliothèque énorme, bien rangée, confortable, et je songeais très vaguement, mais je songeais au seul moyen possible de lui faire partager mon luxe. Sans presque m'en douter, j'aménageais mentalement pour lui tout le second étage de mon hôtel.
« Je me taisais, clouée à mon fauteuil par une force absurde et invincible. Lui, bavardait comme une pie.
« Et voilà qu'il se mita me parler d'amour. Mais plus du tout comme autrefois, d'amour transi, de sentiment, de rêve. Il m'avouait presque brutalement, effrontément, joyeusement, le désir fou que lui donnait chez lui, sous la douce clarté de sa petite lampe amie, la présence de celle qu'il avait tant aimée. Il n'était plus du tout, mais plus du tout, le même. Lui si timide et si craintif devenait hardi comme un page. Et je compris que c'était ça, le bel amour vivace et sain, celui qui nous domine et fait de nous des esclaves soumises...
« Et croyez-vous qu'après, il ne voulait pas m'épouser, sous prétexte que j'étais riche et que lui n'avait pas le sou !... Mais c'est que j'ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre que je suis une honnête femme, et que, seul, mon futur mari...
« N'est-ce pas qu'elle est démonstrative, mon histoire, et qu'elle prouve bien qu'il est inutile de fabriquer des lois pour nous'réduire en esclavage, comme vous le proposiez inconsidérément ! Et ma moralité ne vaut-elle pas la vôtre?
« Publiez-la si le cœur vous en dit et veuillez me croire, etc. »
L'histoire que voilà n'est pas sans intérêt, et je suis assez partisan de cette laçon de guérir une passion trop cruelle. Attardons-nous quelques instants à ce qui constitue la partie vraiment douloureuse, vraiment morbide, de cet état complexe qu'on appelle l'amour, au phénomène jalousie.
Au dernier chapitre des Martyrs^ au moment où Eudore voit les griffes des bêtes déchirer les vêtements de sa bien aimée et révéler au peuple avide le corps pur de Cymodocée, Chateaubriand nous dit que la jalousie est à coup sûr inséparable du véritable amour. Je n'en suis pas tout à fait convaincu, et je crois qu'il y a, çà et là, quelques âmes vraiment saines qui doivent pouvoir aimer infiniment sans subir les tourments du doute. On doit pouvoir chérir en toute confiance. Mais pour peu qu'il s'agisse d'un névropathe, d'un exalté, ou simplement d'un esprit romanesque doué d'imagination vive, la faculté de se représenter très vivement l'aimée aux bras
LA jVJÉDECINE des PASSIONS 363
d'un autre fera ses ravages inévitablement. Et qui sait si ce ne sont pas précisément les amoureux les plus capables de tromperie, les plus vicieux de nature, qui sont le plus naturellement portés au soupçon. Nous ne concevons guère que ce dont nous serions capables, et c'est si bien une coutume de notre esprit de projeter autour de nous et de voir sur autrui notre propre manière d'être !
A tout prendre, la jalousie d'amour n'est pas un très beau sentiment : elle est moins vile que l'envie, mais elle est sa proche parente ; surtout elle est mesquine, tatillonne, vaniteuse, souverainement égoïste, tyrannique jusqu'à la pire cruauté. Sans doute le jaloux se répand généreusement hors de lui-même, et il se donne d'un tel cœur que son sentiment s'anoblit et prend une grandeur ; puis il souffre, pour tout de bon. Mais comme il veut que Ton partage sa torture, et voyez comme il ne s'apaise que quand on a pleuré pour lui. Oh! ne jamais savoir exactement ce qu'elle pense, ne pas pouvoir lire ce qui se passe aux profondeurs de sa pensée intime, derrière ce front charmant, infranchissable mur où s'abrite le « jardin secret » .
Combien d'hommes ont eu l'envie farouche de défoncer ce mur comme pour voir ce qu'il y a derrière. Mais. encore une fois, ne pensez-vous pas que ce sont surtout ceux-là qui ont eux-mêmes un grand jardin secret, qui doivent le plus aisément douter de la vertu de celle qu'ils entendent garder entièrement à eux?...
Le mot « jaloux » ne me paraît pas revêtir son entière signification ni son horreur plénière quand il s'applique à un mari dûment trompé, que sa femme a quitté, a un homme qui souffre dans son orgueil publiquement humilié, ou qui pleure de n'avoir plus auprès de lui la présence réelle dont il avait coutume de ne point se passer. Le vrai jaloux n'est pas celui qui sait, car savoir est une détente; et déjà l'espérance de moins souffrir un jour, de revivre une ère nouvelle, nous chuchotte tout bas des paroles consolatrices avant même que nous osions nous l'avouer.
Le jaloux, c'est celui qui doute; celui qui ne sera jamais désespéré ni rassuré complètement; c'est l'âme, toujours inquiète, bourreau d'elle-même et des autres, qui se méfie à perpétuité, qui cherche partout des prétextes à alimenter son tourment, qui en invente plutôt que de n'en pas avoir. De tous les romanciers contemporains, c'est, je crois bien, Bourget qui l'a le mieux vu, ce malade ; dans Cosmopolis et dans Teri^e promise^ il en a fait un portrait saisissant.
Ce jaloux-là, les médecins de nerveux le voient assez fréquemment à leur consultation, névropathe, le plus souvent héréditaire, en quête d'un bon traitement pour la neurasthénie qui l'accable, pour l'hypocondrie qui le guette; bien souvent, de lui-même, il accuse une douloureuse aventure d'amour àl'origine de sa névrose. Comme le vin pour les prédestinés de l'alcoolisme, l'amour, joie de la vie, a été pour lui un poison. Dans les moments
LA MÉDECIiNE DES PASSIONS 365
OÙ son idée fixe le lâche, il se rend bien compte luimême que, s'il est jaloux, ce n'est pas tant la faute de la coquette — du reste fort souvent indigne — à qui son âme s'est vouée, que la faute de son cerveau, qui ne peut avoir confiance, qui se juge persécuté. Étudions-le, ce malade. Pour notre curiosité philosophique, peut-être aussi pour son soulagement, cherchons à le comprendre mieux. Comme on fait pour une névrose, remontons aux sources du mal.
Tout de suite nous pouvons voir que notre amoureux appartient — dans la très grande majorité des cas — à la catégorie des déprimés du système nerveux, des ralentis de la nutrition, des « malades à hypotension », comme on dit actuellement. Sans doute, il n'est pas toujours faible : il a des crises de colère, des moments de fureur puissante et redoutable. Feux de paille parfois terribles, paroxysmes qui peuvent conduire à tuer, mais épisodes brefs, accidentels, réactions momentanées d'un cerveau à base de faiblesse, irritabilité de l'anémie.
A le considérer avec attention, le jaloux n'est pas uniquement un égoïste que son Moi hypertrophié, vu au gros bout de la lorgnette, préoccupe par dessus tout : c'est un craintif, un humble. A l'autre pôle, voyez le fat. Celui-là n'est pas un jaloux : pour craindre qu'on le trompe, il est beaucoup trop sûr de lui, nul ne saurait lui être préféré. L'amoureux transi, au contraire, dans le premier venu voit un rival mille fois plus captivant que lui-même, et sa maîtresse lui paraît être un mer-
veilleux trésor, tel que les hommes ne sauraient penser à autre chose qu'à le lui prendre. C'est en cela qu'il nous paraît touchant, tandis que le fat nous fait rire.
Remarquez une fois de plus comme les passions de l'homme sont les ébauches des folies*. Cette crainte d'être dupé, cette impuissance à croire, à avoir confiance, ces crises de soupçons farouches et de colère vengeresse, n'est-ce pas déjà, presque, du délire des persécutions — en même temps que de la folie du doute?... Et de même, la fatuité n'est-elle pas la réduction falotte de la folie béate des grandeurs ?
Poursuivons plus avant l'examen médical de notre malade d'amour, et presque toujours nous verrons qu'une cause de dépression, qu'un surmenage sentimental, intellectuel ou physique a précédé l'éclosion de l'état passionnel.
C'est au sortir de quelque maladie débilitante, au lendemain d'une émotion violente, après la perte d'un être cher, à la suite de quelque meurtrissant déboire, que la passion désastreuse germe le plus souvent. L'affaiblissante influenza fait beaucoup d'amoureux jaloux : le cerveau mal nourri, l'âme pour ainsi dire amollie, détendue, sont aisément victimes de l'intoxication amoureuse. Je possède, à ce sujet-là, des statistiques singulièrement édifiantes.
Autre fait d'observation, d'une importance capitale.
(1) 11 y a, en effet, des folies fort diverses : celle de la persécution est à un pôle ; celle des grandeurs est à. l'autre.
Un jaloux n'est pas toujours jaloux avec la même violence. 11 procède par crises. A certains jours, à de certaines heures, sa passion s'endort, la santé morale revient : dans l'intervalle des accès, quand il est confiant, c'est sans doute un fort aimable homme, et doué de quelque agrément ; sans quoi pas une femme ne le tolérerait huit jours dans son intimité ! Rien n'est plus instructif que ces hauts et ces bas de l'activité cérébrale, que ces oscillations de tension de l'âme. Etudiez ces paroxysmes, et vous verrez la passion s'exalter ou se dérober sous l'influence d'une foule de conditions toutes physiques.
Les mauvaises crises surviennent le plus souvent :
Aux changements de temps, les jours de grand orage, ou, en hiver, quand la neige menace ;
Quand l'amoureux a pris des boissons énervantes, quand il a dîné d'aliments susceptibles de fermenter très fortement dans l'estomac ;
Quand il a mal dormi ;
Quand il a eu des cauchemars et notamment quand il a rêvé de choses susceptibles d'accroître sa jalousie ou de fortifier son idée fixe.
Tous les maris savent, n'est-il pas vrai ? combien leur femme est plus nerveuse, plus colère, plus soupçonneuse, plus jalouse, quatre à cinq jours sur trente.
Quand l'estomac est vide et le cerveau anémié, le matin au réveil, au moment qui précède immédiatement le repas, à l'heure triste où la nuit tombe, les jaloux contiennent
■ioo LA MÉDECIiNE DE L'ESPRIT
moins bien leurs accès d'indignation. Une marche trop prolongée, l'abus de tout ce qui fatigue, les énerve et les rend mauvais ; tandis qu'un repas modéré, quelques instants de repos sur une chaise longue, loin de la lumière et du bruit, leur procurent, pour un moment, le calme et l'énergie qu'il faut pour refréner ces impulsions.
Un de mes fidèles malades — il m'autorise à raconter son cas — est surtout jaloux vers minuit, quand il va dans le monde. Aujourd'hui, comme au temps oii il aimait jusqu'au délire une fille de brasserie du boulevard Saint-Michel, il consacre sa vie à se persuader que sa maîtresse — une charmante femme et qui l'aime beaucoup ! — lui préfère le premier imbécile venu. Il pense, très sincèrement et d'une âme vraiment touchante, que les premiers venus sont plus beaux, plus spirituels, plus séduisants que lui. Il pense aussi que son amie est une si unique et si désirable merveille que tous les hommes, dans Paris, ne sauraient avoir d'autre but que de la lui ravir. N'est-elle pas bien trop futile pour comprendre jamais quelle immensité de tendresse il cache dans son cœur ? Et c'est ainsi que, malgré tous les serments que la pauvre femme accumule pour l'apaiser et le convaincre, il n'a ni foi en elle ni confiance en lui. Être berné, voilà la crainte qui l'obsède ; mais on verra qu'il n'est pas dupe de la ruse et qu'il sait déjouer les éternelles intrigues des coquettes!... Vanité toujours prête à se blesser de tout et humilité maladive, c'est ainsi que se résume la psychologie du jaloux.
Oui certes 1 humilité : le fat n'est pas malade de soupçons et d'inquiétudes, il est bien sûr qu'on ne le trompe pas. Il faut une révélation brutale, le flagrant délit constaté, pour le stupéfier, le convaincre, et déchaîner en lui la brute qui se venge. Othello ne fut pas un fat. Au fond, tout comme mon ami, c'était un homme faible, défiant de soi-même, impressionnable et colère; il doutait constamment de lui, tremblait d'être le plus laid des hommes et le moins digne d'être aimé par cette femme du monde si délicate, si accomplie qu'était Desdémona. Que l'honnête lago survienne, changeant, avec une apparence, le doute en affirmation et l'inquiétude en fureur, la démence est là : elle tue.
Mais revenons à mon malade.
Il commet souvent la sottise de rejoindre celle qu'il aime dans le monde, car il cherche à la rencontrer partout où elle va. Et tout est bien pendant la première heure des soirées. Il est calme, heureux de la voir, assez maître de lui pour simuler de courtiser telle ou telle autre iemme. Elle, de son côté, qui ne tient nullement à ce qu'on les soupçonne, cause avec ses amis, distribue force shake hands, s'évertue à paraître également charmante à tous les hommes. Rien de plus naturel. Mais à mesure que la nuit avance, que l'heure du dîner s'éloigne, que l'estomac de mon jaloux est plus vide, son cerveau plus anémié, ses nerfs s'aiguisent aux lumières, vibrent plus fort sous le rythme des valses. Et, dès lors, le moindre sourire, un salut gracieux, un bonjour amical qu'elle
Maurice de pLEuny. 24
jette à un autre, et le voilà pris de fureur. Il devient pâle et verdit par instants, tout comme s'il avait des coliques à l'âme. Il s'accote à une embrasure, mord son mouchoir, ©'évente avec, va faire un tour pour calmer son angoisse, et puis revient s'hypnotiser devant l'objet de son exaltation.
A un moment, il n'y tient plus, s'approche d'elle, ayant aux lèvres un sourire contraint, et lui dit à l'oreille une injure féroce, tout ce qu'il peut trouver de pire, de plus bas : « Vous n'êtes qu'une fille ! » ou quelque chose d'approchant.
Eh bien ! pour apaiser ce jaloux, pour calmer son angoisse, il faut très peu de chose : donnez-lui à souper, ou bien faites-lui prendre — j'ai répété dix fois l'expérience — un tonique quelconque, une perle de caféine ; tout de suite il sera moins fou.
Singulière et mélancolique besogne, me dira-t-on, que de découronner ainsi la passion, que de la dépouiller de toute spiritualité, et nous voilà bien fiers, ma foi ! de savoir qu'elle n'a pour cause qu'un piètre état de la circulation, que des oscillations folles de la pression du sang dans le cerveau !
Besogne attachante, pourtant, et non pas seulement pour ce qu'elle comporte d'ironie, mais aussi pour ce qu'elle permet, en fin de compte, d'espérer. C'est qu'en effet, plus le moral apparaîtra soumis à l'influence du physique, et plus nous aurons chance de l'atteindre, de le guérir. Le terre à terre a son côté consolant, que
voilà : montrer de quelles conditions misérables et terriblement prosaïques dépendent les paroxysmes et les rémissions de la plus échevelée, de la plus tragique des passions humaines, de la colère par amour. Ce n'est pas seulement humilier le malade, c'est lui promettre un médecin. N'entrevoyez-vous pas, après ce qui précède, la possibilité d'une thérapeutique d'âme, d'une morale toute pratique, logiquement déduite de la psychologie? Si, comme je le crois, la jalousie a pour cause première une nutrition défectueuse des centres nerveux, sur quoi se sont greffées de mauvaises habitudes de l'activité cérébrale, nous allons pouvoir la soigner, en apaiser l'élément douloureux, en atténuer les effets destructifs par une hygiène adaptée — à condition que le malade souffre assez pour vouloir ardemment guérir.
Tonifier un affaibli au point d'en faire un homme conscient de sa force, n'est-ce pas supprimer, du coup, cette excessive humilité, ce doute de soi-même qui fait le fond de l'âme d'un jaloux? Puisque le cerveau s'empoisonne et s'irrite des fermentations digestives, pourquoi ne pas les supprimer par un régime alimentaire approprié? Certains amoureux se grisent l'un de l'autre comme d'un vin trop fort, et leur état d'irritation jalouse est en raison directe de la fréquence de leurs rencontres ; pourquoi ne pas raréfier leurs entrevues, comme on espace la morphine?... Et n'est-il pas rationnel, enfin, de donner en pâture à leur besoin d'étreindre, en distraction à leur idée fixe, un travail manuel ou intellectuel, une
372 LA MEDECIiNE DE L'ESPRIT
occupation employant à autre chose qu'à de la colère ou (les larmes, tout ce qu'ils ont de nerfs, tout ce qu'ils ont de force en trop.
Petite morale bien piètre bien médiocrement utilitaire, j'en conviens volontiers, mais à laquelle plus d'un s'est trouvé bien d'avoir eu recours. Bourget, que personne n'admire plus que moi pour la justesse profonde de ses études passionnelles, Bourget nous raille, nous pauvres médecins, de nous mêler de médicamenter les âmes, et nous accuse, nous l'avons déjà vu, « de toujours vouloir substituer une boîte de pilules à l'Evangile ». La boîte de pilules ne pourrait-elle donc venir en aide à l'Evangile?... Et puis, il y a ceux, de plus en plus nombreux, dit-on, pour qui l'Évangile n'est plus qu'un beau poème, et qui n'ont plus la foi ! Faut-il donc que ceux-là se passent de morale et souffrent sans être soignés?... Je ne le crois pas et j'estime que nous devons profiter des connaissances acquises récemment sur le mécanisme de l'amour, pour tâcher de soulager ceux qui, souffrant trop, veulent réellement être soulagés.
Si nous envisageons l'amour au point de vue de la physiologie ou de la philosophie naturaliste, c'est à coup sûr celui qu'on nomme platonique qui nous apparaît comme le plus nuisible et comme le plus immoral.
Alexandre Dumas fils a dit : « L'amour est purement physique. » Et voilà la sagesse. Les coquettes, comme on disait naguère, les allumeuses, comme on dit maintenant, qui ne veulent pas admettre cette vérité physiologique, agissent contre les lois de la nature, élèvent un obstacle à une fonction essentielle de l'organisme et font des fous, non pas toujours à interner, mais des toqués dont la vie est perdue, dont les enfants sont des dégénérés. Voici un exemple qui fera comprendre, beaucoup mieux que tous les raisonnements, ce que je veux dire en parlant d'accidents redoutables causés par l'amour platonique.
J'ai été le médecin d'un homme de trente ans, intelligent jusqu'aux confins du grand talent, névropathe jusqu'aux confins de la grande hystérie. Sa maladie nerveuse, qui datait de longtemps — de sa grand'mère paternelle — s'était violemment accrue depuis qu'il était amoureux, amoureux platonique d'une femme beaucoup plus riche, beaucoup plus élégante, beaucoup moins accessible que celles dont il s'était épris jusqu'à ce jour. Mon malade n'ayant pas de secrets pour son médecin, j'assistais, de mon cabinet, au développement de cette passion. Elle prit tout de suite une intensité romantique, cette allure énervée, à demi folle, « mattoïde, » comme dit Lombroso, dont nous avons l'impression pénible, déprimante, en lisant Aîitony, T^er//zer, quelques pages de M"^ Sand, Fanny , Y Ar lé sienne ^ la Sapho de Daudet, l'incomparable Notre cœur de Maupassant et les études sur la jalousie si médicalement exactes de Bourgct.
374 LA JiEDECliNE DE L'ESPRIT
C'était un castres net de surmenage par l'amour. Je n'y pouvais remédier qu'en l'étudiant tout d'abord de très près, et, d'emblée, le fait dominant me parut être celui-ci :
Chaque fois que mon malade avait revu sa bien-aimée il semblait qu'une force physique eût pénétré en lui : son cerveau s'exaltait, il parlait d'abondance, gesticulait plus véhémentement que de coutume ; et c'était un accroissement total de l'énergie : la main, plus vigoureuse, écrasait le dynanomètre d'une étreinte plus forte et la puissance des contractions du cœur, que j'enregistrais chaquejour, s'exagérait dans des proportions croissantes, jetant à chaque pulsation, dans les artères resserrées, comme crispées, un courant sanguin violent.
Le caractère subissait des modifications de même sens. Toujours las, ne dormant presque plus et d'un sommeil tout bourrelé de cauchemars, incapable d'un travail suivi, rêvassant jusqu'aux larmes, mon héros devenait singulièrement irritable. Sa promptitude à se mettre en colère à propos de tout et de rien devenait surprenante, et plus il voyait cette femme plus il devenait furieux. Furieux contre tout le monde, mais contre elle surtout : leur moindre tête-à-tête tournait à la querelle, lui, jaloux sous tous les prétextes, elle, ne voulant rien ou presque rien abandonner à l'homme que, cependant, elle entendait retenir esclave de son charme. C'était la marche au paroxysme.
Et lui venait, après ces crises redoutables, me dire
qu'il sentait la folie le gagner, une folie méchante qui le stupéfiait, le brave et doux garçon, à l'âme plutôt molle et bonne.
Mais pourquoi ne pas appliquer à l'étude des passions le procédé de démonstration, si usité dans les sciences naturelles, qui consiste à substituer aux phrases toujours mal précises la saisissante netteté d'un graphique? Pourquoi ne pas tracer, comme la courbe de la typhoïde, la courbe de la fièvre passionnelle ?
Regardez la petite image que voici : elle nous donne non certes la réalité mathématique, mais le raccourci, l'idée juste et d'ensemble de cette excitation nerveuse que développait l'amour chez le héros de mon histoire.
La grosse ligne horizontale marque l'état d'équilibre normal des forces ; la zone située au-dessous est le territoire de la fatigue, de l'hypotension vitale ; toute la partie supérieure est le territoire de l'hypertension vitale [fig. 12).
Toutes les fois que l'amoureux a revu sa trop platonique amie, sa force s'est accrue, l'excitation a augmenté se surajoutant toujours à elle-même, s'éloignant déplus en plus de l'équilibre moral. Par deux fois — en ô et b' — le malade a fait une tentative de rupture, de retour au travail, d'arrachement à l'idée fixe, à l'obsession mentale. Chaque fois la courbe a baissé, tendant à revenir vers la normale ; mais cette velléité d'énergie volontaire, n'a pas été de bien longue durée, la coquette a reconquis son soupirant, et la courbe d'énervement s'est mise à
monter de nouveau. Le jeu devenait dangereux. Je conseillai cyniquement à mon malade de se distraire avec des amours plus faciles; mais l'idée fixe était en lui si bien ancrée, son attention s'était si exclusivement spécialisée sur l'imaj^e de cette femme qu'il lui était matériellement impossible de s'occuper d'une autre, môme pour un moment. Et je ne vis plus qu'un moyen : faire venir la dame, à qui je n'étais pas tout à fait inconnu et lui montrer clairement le péril.
Elle vint chez moi souriante, légèrement effarouchée , plus ravie que troublée par le petit mystère du rendez-vous et la douceur des confidences.
K Je l'aime beaucoup, me dit-elle, mais tous les hommes sont pareils : leur prétendue souffrance n'est bonne qu'à nous apitoyer pour nous mener plus vite à mal et nous abandonner ensuite. Eh bien! moi, je ne veux ni... fauter ni être lâchée, et croyez-moi, mon système est le bon : ces bobos-là ne sont pas graves ! »
Et elle exposa sa façon de concevoir l'amour moderne. On en pouvait avoir les véritables joies sans les tourments ni l'avihssement. Beaucoup de flirts et pas d'amants. Se faire aimer, s'enivrer doucement de l'adora-
Ef
at
rso
mal
tion des hommes, traîner autour de soi, jusqu'à l'âge où l'on devient vieille, tout un cortèg-e d'amoureux, c'était la vraie sagesse, la vertu pas bébête, et beaucoup de joie sans remords. Ce fut elle qui prononça, le nez tout retroussé de malice et d'audace, le vilain mot brutal qui la définissait :
« Une allumeuse quoi ! comme dit mon ami Z***, le moins larmoyant de mes flirts... »
Je m'efforçai de lui faire comprendre que le névropathe, en amour, est beaucoup plus dangereux par l'exaltation de son esprit que par ses hardiesses ou ses ruses de guerre ; l'amoureux névropathe manque de décision et ne sait pas hâter le dénouement. Il a perdu sa volonté, sa passion est un déséquilibre, un affolement progressif, dont la femme est la cause et devrait être le remède. Et cela s'explique aisément. Cette force matérielle que la vue de la bien-aimée, que le son de sa voix, que le contact de sa petite main pressée une minute, accumulent en nous, il faut bien qu'elle serve un jour : à moins qu'on n'ait pour but de faire éclater la chaudière, on ne peut surchauffer indéfiniment une locomotive condamnée à l'inaction. L'énergie-vapeur doit s'employer sous peine d'être dangereuse. L'énergie-amour est pareille ; pour qu'elle ne détériore pas la vivante machine qui la reçoit, il faut qu'elle se réalise et qu'une activité correspondante l'utilise. Il faut un accomplissement.
Pour lui faire comprendre, d'une façon plus frappante
378 LA MÉDECLNE DE L'ESPUIT
encore, la gravité de la conduite qu'elle s'obstinait à tenir avec mon malade, je lui fis croiser les genoux — • elle en fut très interloquée — et prenant sur ma table le petit marteau au manche souple, à tête de métal cerclée de caoutchouc que l'on connaît, je l'en frappai sous la rotule au niveau du tendon. Et sous l'imperceptible choc, la jambe eut un soubresaut brusque...
Comme elle me regardait sans comprendre, je m'expliquai.
C'est l'image simplifiée du phénomène amour, madame, ou plutôt c'est l'exemple rudimentaire de toute chose humaine. Ecoutez-moi. J'ai frappé sur l'extrémité des nerfs sensitifs de ce tendon ; une vibration nerveuse a couru le long de ce nerf jusqu'à la moelle, oi^i cette sensation s'est réfléchie, s'est métamorphosée en force, en mouvement indépendant de votre volonté. C'est un réflexe. Le phénomène intelligence, le phénomène vitahté, le phénomène amour sont des réflexes du même ordre. Sous peine de désordres graves, et de désobéissance à la Loi, tout ce qui entre en nous de sensitif, ressort en force, en énergie, en besoin d'accomplissement.
M. X... vous aime : chaque fois qu'il vous voit, que sa rétine vibre, émue par votre visage charmant, que son nerf acoustique tressaille, frappé par votre voix exquise, que les nerfs de ses doigts frémissent à la pression de vos doigts, il se produit en lui une chose pareille à ce qui s'est produit quand j'ai percuté tout à l'heure le tendon de votre rotule, un courant sensitif qui remonte aux
centres, se répercute et doit revenir au dehors sous la forme d'un mouvement. Si M. X... était un sauvage, un homme primitif, ce mouvement serait de vous posséder tout de suite. Mais M. X... est un civilisé : son éducation empêche cette force, qu'il tient de vous, de revenir à vous. C'est là ce que vous ordonnez, sans vous douter une minute que vous violez la grande loi physiologique, la loi du réflexe.
Ce que M. X... ne peut émettre en étreintes logiques, en action correspondant à l'excitation reçue — je suis technique — il le traduit comme il peut, en larmes, car il pleure, en énervement, en colères, en autres mouvements illogiques qui lui font mal, qui ébranlent son pauvre équilibre et mettent ses nerfs en péril grave. Car, de deux choses l'une, ou M. X... n'est pas du tout un névropathe, ce qui n'est pas possible, car alors il ne serait pas amoureux de vous comme il l'est, ou il est un peu névropathe, et vous allez le détraquer pour tout de bon au moyen du petit mécanisme réflexe que je viens de vous exposer et que vous allez lui casser.
D'instinct, pour ne pas trop souffrir, un amoureux équilibré vous eût trompée sans vous le dire... à moins que par sa promptitude il ne vous eût réduite à sa merci, madame. Mais celui-ci ne voit que vous : il est hanté par l'idée fixe; c'est le chemin du suicide ou du meurtre tout bonnement. Au total, rien n'est plus dangereux que l'inoffensive coquetterie des femmes, et l'amour platonique est profondément immoral.
Il lui parut que j'exposais une doctrine extrêmement grossière et scandaleuse. Mais elle me fit cependant quelques aveux confirmatifs. Elle m'avoua que son « flirt )), comme elle s'obstinait à dire, avait eu quelquefois des colères terribles, qu'il avait menacé, à vingt reprises, de se tuer, et qu'une fois, dans un accès de jalousie où il l'avait frappée durement, les yeux lui sortaient de l'orbite, et il était pareil aux fous.
Fidèle à ma manie de concréter l'abstrait et de représenter l'immatériel en images, je pris dans mon carnet de médecin « une feuille à température », et j'y traçai la courbe que voici.
Comme dans la précédente figure, la grosse ligne horizontale E. N. représente l'état d'équilibre normal. La zone inférieure ou zone de fatigue a pour limite extrême l'épuisement total des forces, l'impuissance d'agir. Le territoire supérieur, ou territoire d'excitation, aboutit à un point suprême où l'exaltation est si forte que, seul, le fait de détruire est capable de la compenser. L'idée fixe, l'obsession mentale sans aucune diversion, a produit une tension telle que rien ne peut plus la détendre sinon le meurtre, le meurtre de
Epuisemenf fofai des forceP Fis. 13.
soi-même, ou la suppression de l'image obsédante, le meurtre de la bien-aimée.
Une première fois en A, ce paroxysme a failli être atteint. Notre héros a voulu se tuer, et il a menacé, en la brutalisant, la femme qu'il adore. Il a eu peur de lui et s'est enfui pendant dix jours; la courbe est retombée d'autant, jusqu'au point B. Mais il est revenu, plus lâche que jamais, et il court de nouveau sur la mauvaise route, vers l'irréparable, vers ce point culminant où les menaces ne lui suffiront plus, oii il jouera du revolver, pour lui tout seul sans doute, pour vous peutêtre aussi, madame, s'il est parvenu à vous énerver à l'unisson de lui-même, ce qui n'aurait rien d'étonnant, les névropathes s'attirant et s'exaltant l'un l'autre, comme l'a démontré mon vieil ami le docteur Blanche. Seulement, s'il vous tue d'abord, il fera comme ses pareils, il fera comme le héros du procès retentissant que vous savez : il ne pourra plus se tuer, et ce sera l'opprobre après le meurtre.
Regardez encore l'image.
Pour parvenir à ce degré suprême d'exaltation homicide, il a fallu des mois, de longs mois d'énervemcnt intensif sans cesse accumulé. Mais pas plus que votre umi, le meurtrier dont je viens de parler n'était un méchant. Ce n'était rien qu'un cerveau faible, follement impressionnable. Il est allé jusqu'à tuer, mais sitôt accompli le fait abominable pour lequel il n'était pas né, le revirement fut total et l'effondrement absolu. De
l'exaltation homicide il tomba d'un seul coup — en 0 — à l'anéantissement des forces. Il n'a plus eu l'énerg-ie physique nécessaire pour se tuer, malgré l'effort immense qu'il a dû faire pour y parvenir. Et sans doute il lui a fallu des semaines, que dis-je? des années, pourremontci' péniblement à la normale, à l'équilibre.
Devant ce redoutable exemple qui lui sembla probant, la jeune femme concentra toute la réflexion dont sa petite âme était capable, et, cette fois, elle comprit pourquoi tant de poètes ont accablé de malédictions les coquettes , les allumeuses, et comment les Orientaux, par terreur de l'amour, ont pris le court chemin en réduisant la femme en esclavage. Elle conclut que son devoir était de fuir.., ou de s'abandonner, et je crois bien qu'elle n'eût pas la force de renoncer à celui qui l'aimait — à la folie, c'est le cas de le dire.
Elle est, sans doute, un peu pédag-ogique et sèche, et bien brutale, cette manière d'expliquer le plus fantaisiste, le plus enchanteur, le plus enivrant des phénomènes de la vie, et que nous voilà loin de l'antique symbole, de l'enfant nu, du jeune Eros aux yeux bandés, aux flèches acérées, du fils de la blonde Astarté ! Mais la méthode a, je crois, le mérite d'être nouvelle, nette, passablement persuasive. Elle explique pas mal de choses, comment la mort peut naître de l'amour, et la haine de la tendresse"; elle interprète et fait comprendre beaucoup de drames passionnels.
Peut-être cette osychologie, très moderne, dont quel-
qiios médecins se sont récemment emparés, enfermet-elle une morale, une philosophie pratique vraiment conforme aux besoins d'aujourd'hui. Et qui sait si le vingtième siècle n'écrira pas Werther à sa manière, avec figures dans le texte, chez un éditeur médical * ?
Résumons-nous et tâchons de conclure, en essayant de faire aboutir cette analyse physiologique du flirt, de l'amour et de la jalousie, à quelque conséquence pratique, à quelque solution utile, à un traitement rationnel, à une hygiène guérissante des formes morbides do la passion.
Si véritablement les phénomènes passionnels peuvent se réduire à de simples problèmes de mécanique cérébrale, les voilà désormais, pour ainsi dire, à portée de la main : on peut quelque chose contre eux.
Souvent difficile à mettre en pratique, ce traitement rationnel se conçoit aisément. L'amour étant une intoxication par l'image (visuelle, olfactive, tactile), la première indication est bien évidemment de supprimer le poison,
(1) Peu de temps après la publication dans le Figaro d'un ai'ticle où j'avais ébauché cette théorie de l'amour et fait imprimer les deux petits graphiques ci-dessus, un jeune romancier fort distingué, M. Emile Pierret, vint me demander l'autorisation d'utiliser mes deux schémas et la théorie de l'amour qui les accompagnait, pour un roman alors en cours d'exécution. Aujourd'hui ce roman, La fin d'un flirt, est publié (chez Alph. Lemerre), et j'aime à me parer d'une modeste part de collaboration à une œuvre du plus vif intérêt philosophique et du plus réel mérite littéraire.
par conséquent de rompre avec l'objet de sa passion. Mais, de môme que, pour le morphinomane, la privation brusque de sa drogue favorite amène une recrudescence des accidents morbides, de même, pour l'amoureux, la suppression de la vue de sa bien-aimée produira des accidents équivalents ; donc, en matière de rupture amoureuse, n'usez pas de brutalité, suivez une méthode. Le voyage est un vieux moyen bien radical, bien absolu, bien brusque. Les amoureux comme les morphinomanes doivent être traités par désaccoutumance progressive, l'isolement et les toniques du système nerveux, quand leur volonté est trop atteinte par l'habitude pour réagir à elle seule.
Voici un cas que j'ai vu de tout près, un des plus difficiles qui puissent se trouver, et qui a été traité de la manière indiquée ci-dessus.
J'ai eu pour malade et ami un écrivain d'autant plus séduisant qu'il était un peu fou dans l'ordinaire de la vie. Il devint amoureux d'une femme du monde qui lui fut indulgente et l'adora six mois. Elle l'aurait, sans doute, adoré plus longtemps s'il n'avait gâté tout par son extrême jalousie. Comme il la torturait sans relâche de ses soupçons et de ses doutes, elle pensa qu'un autre aurait peut-être autant de charme avec moins de férocité; elle se mit en quête de cet autre. Il en pensa devenir fou, voulut rompre, essaya d'un voyage, revint à mi-chemin. — Comme un ressort surmené par l'usage, sa volonté ne pouvait plus vouloir. Il le comprit, et sa
LA SlIiDI'GlNE DES TASSIONS 383
folie devenant par trop douloureuse, il se remit entré mes mains, me conjurant de le sauver, de lui rendre sa force d'âme à n'importe quel prix. Il ressemblait si bien à ua morphinomane résolu à guérir, que l'idée me vint d'essayer du traitement par la désaccoutumance progressive, l'isolement et les toniques du système nerveux, seule thérapeutique véritablement efficace des intoxications passionnelles.
Après dix jours d'hésitation, au sortir d'une scène affreuse, il se rendit à ma merci.
Je l'envoyai loger à l'établissement hydrothérapique d'Auteuil que dirigeait alors mon ami Beni-Barde. Maison ouverte, oii l'on n'interne pas, mais mon malade me signa en double, sur papier timbré, l'engagement do ne pas quitter cette maison sans mon autorisation formelle — engagement illusoire au point de vue légal, mais suffisamment impressionnant pour lui. Je pris soin de régler toutes les heures de sa vie; je multipliai les toniques. Il s'engagea à travailler deux heures tous les jours, mais je lui défendis d'écrire un mot touchant sa passion, ou même d'en parler, les paroles et les écrits ne servant, la plupart du temps, qu'à nous affirmer notre mal, qu'à nous y noyer davantage.
J'avais prié la dame de se prêter à ma petite stratégie. Et comme on dose la morphine, je dosai la femme à cet homme. Il fut la voir tous les deux jours la première semaine; iL la vit deux fois la seconde, puis une fois à son jour, vers cinq heures, devant beaucoup de monde
Maurice de Fleurv. 25
et sans intimité possible. Puis, sans le prévenir, je coupai net à ses sorties et je le tins comme en prison jusqu'à la guéris son complète, jusqu'à la mort de l'habitude.
Les premiers jours, ce fut affreux! il cria et se débattit, m'invectiva furieusement, parla d'aller chercher la police et de me faire enfermer à mon tour pour attentat à la liberté individuelle; il supplia, pleura, fut lâche, joua toutes les comédies, souffrit mille tortures. Mais deux bons infirmiers le surveillaient de près, et son excitation se calma, à la longue.
L'idée de ne plus la revoir lui semblait encore impossible; il voulut ruser, se donner pour guéri et recommencer de plus belle. Je fus féroce, intimement persuadé qu'un suicide était au bout de l'aventure si ma fermeté fléchissait. Au bout de cinq semaines, le calme lui revint : il se remit à travailler. Ses forces renaissaient, son appétit prenait des proportions rassurantes; il dormait bien, sans cauchemars.
Dès lors, je lui permis quelques distractions. Un ami commun l'emmena dîner avec des demoiselles. Il eut d'abord le haut-le-cœur, puis il s'apprivoisa, et, contrairement aux préceptes de l'ancienne morale, sa bête le sauva de son âme.
Au bout de deux bons mois, il rentrait dans la vie courante, complètement guéri, plus du tout « muliéromane », plein de vigueur morale et de talent, car son roman d'alors est le meilleur qu'il ait jamais écrit.
LA Mi^DECINE DES PASSIONS 387
Il ne fit plus de folies amoureuses... que trois années plus tard, avec une comédienne.
Comme conclusion à tout ce qu'on vient de lire, nous dirons :
L'amour est une des forces physiques que notre organisme puise au contact du monde ambiant. Ces forces sont de deux sortes : les unes, permanentes, l'air, la lumière, la chaleur, l'électricité de l'atmosphère, le sang qui circule dans nos veines, excitent incessamment notre nutrition, entretiennent en nous la vitalité. D'autres, momentanées — l'amour en est le type — permettent de fournir à certaines nécessités passagères de l'existence, à la perpétuation de l'espèce, notamment
Expliquons-nous plus clairement.
Vous voyez une femme, elle vous plaît, et votre attention se spécialise sur elle : vous l'aimez. Dès lors, le seul fait de la voir, de l'entendre ou de presser sa main, communique à vos centres nerveux sa puissante vibration que le cerveau emmagasine. C'est un tonique de premier ordre, un tonique puissant comme un vin généreux. Si l'homme, qui devient amoureux de la sorte, pos> sède un bon cerveau, énergique, maître de lui-même; si son système nerveux central est bien équilibré, l'amour ne sera jamais chez lui qu'un apport de vigueur nouvelle et de santé. Celui-là ne risque pas plus de devenir un amoureux malade qu'il ne risquerait de devenir mor-
pliinomane pour avoir iait, un jour, une piqûre, ou alcoolique pour avoir bu un verre de bourgogne. Cet homme est réfractaire aux intoxications passionnelles : l'amour et le bon vin ne lui seront que des toniques, et non pas des poisons.
Mais auprès de cet amoureux en état de santé parfaite il en est d'autres, beaucoup d'autres, qui sont moins bien équilibrés.
Sans compter les grands détraqués, les fétichistes, les érotomanes, les étranges spéciahstes qui ne peuvent s'éprendre que d'une mèche de cheveux ou d'une semelle de bottine, il y a ce qu'on nomme l'homme passionné, celui qui souffre et fait souffrir, le névropathe dont la caractéristique paraît être tout justement d'aimer la iemme comme un morphinomane sa piqûre, d'être à la torture loin d'elle, et de la quitter chaque fois un peu plus malade qu'avant. Ah! chez ceux-là, l'amour est une maladie, une terrible maladie, qui les maigrit, leur fait le teint terreux, l'estomac dyspepsique, qui les anémie et les ronge, qui les conduit à l'excitation ou à la cachexie, tout comme un empoisonnement.
Et l'on guérit ces intoxications amoureuses comme on guérit la morphinomanie, par l'isolement, la raréfaction progressive des doses, les toniques du système nerveux, les douches, etc. La satiété, quelquefois, suffit à elle seule.
En somme, on peut dire, je pense, que l'amour est une force que procure à notre organisme la seule pré-
sence de la femme sur qui notre attention s'est spécialisée. Si nous sommes en état d'équilibre intellectuel-, de santé normale, cette force est pour notre organisme un tonique puissant. Si nous sommes des névropathes, « des héréditaires », pour employer le terme consaci'é, cette force peut devenir pour nous un poison, et dès lors l'amour est une maladie, une intoxication passionnelle, comparable à l'alcoolisme ou à la morphinomanie. On le soigne par des procédés thérapeutiques analogues, et on le guérit quelquefois.
Quelques exemples de colère : la colère des faibles. — La colère des forts. — Les symptômes de la colère. — Analyse des causes : mécanisme de la colère. — Le traitement : un dispensaire des enfants nerveux.
On est encore de nos jours si peu accoutumé à envisager, autrement qu'en théorie pure, les rapports du physique avec le moral ; il paraît si étrange, si « original » comme on dit, qu'un médecin puisse songer à traiter les passions et les émotions douloureuses de l'homme, et que, non content de surveiller l'évolution d'une bronchite ou d'améliorer quelque dyspepsie, il veuille se hausser jusqu'à l'ambition de devenir un praticien de l'âme, de faire du bien à l'esprit, qu'il me faut raconter tout d'abord et très simplement comment je fus conduit à traiter l'état de Colère, ainsi que j'avais déjà fait pour l'état de Paresse et l'état de Mélancolie.
Bien entendu, il ne m'est pas fréquemment arrivé de voir venir à moi des gens colères me demandant de les
guérir de ce que l'immense majorité des hommes considère soit comme un péché qu'il ne convient de déposer qu'au confessionnal, soit comme un travers de l'esprit, moins pénible après tout pour soi-même que pour autrui. Et combien en faut-il compter qui n'ont presque pas conscience et ne se doutent même pas de leur méchanceté ! Mais les médecins des nerveux savent depuis longtemps que, quand un de leurs neurasthéniques touche à la fin de son traitement, il se trouve souvent quelqu'un dans l'entourage du malade pour souligner l'amélioration de son état normal. Et l'on ne ~ manque point de dire :
— Il va mieux, de toutes façons, et son caractère a changé, Dieu merci ! Si vous saviez, docteur, quelles colères d'enfant rageur à propos de tout et de rien, et quelle impatience pour un retard de cinq minutes au déjeuner ! Lui qui ne ferait pas de mal à une mouche par moment il nous effrayait, tant il avait le verbe haut, le geste prompt et l'œil farouche. Le voilà maintenant bien plus maître de lui !...
Et vraiment c'est un fait acquis qu'un grand nombre de névropathies s'accompagnent habituellement d'irritabilité du caractère, et que la guérison de la névrose ne manque point d'entraîner avec elle la cessation du déséquilibre moral. Mais ce n'est là qu'un fait banal, capable seulement d'éveiller, par sa constance à se reproduire, l'attention du moraliste.
Voici qui me paraît plus neuf et plus topique.
En janvier de 1893, je vis un jour entrer chez moi, plus affaissée, plus triste que de coutume encore, une de mes malades % M™^ G.,., anémique et neurasthénique, que je soignais pour de tenaces névralgies. Sitôt assise, elle eut une crise de larmes, puis me confia son chagrin. Son fils, un garçon de dix-sept ans, tournait mal. Dans la maison de banque où il était commis aux écritures, on n'avait à lui reprocher que son insouciance et la mollesse de ses facultés d'attention ; mais le soir venu, après avoir dîné en grande hâte à la maison, il s'empressait d'aller rejoindre, dans un café du boulevard extérieur, des filles et des gars de fort mauvaise compagnie, et rôdait avec eux très avant dans la nuit. La mère veillait pour l'attendre, pour lui reprocher doucement l'angoisse oii la mettait l'heure de son retour. Paul G... entrait alors en de violentes colères, s'exaspérait jusqu'aux menaces : un soir, il lui mit les poings sous le nez assez violemment pour qu'elle en eût les lèvres meurtries et les dents ébranlées. Mais la dernière nuit avait été la plus affreuse. Pleine d'inquié-
(1) Peut-être n'est-il pas inutile de dire que les personnes dont les observations figurent dans cette petite étude sont des malades de situation plus que modeste, comme nous en traitons tous à l'hôpital, à nos cliniques libres ou simplement dans notre cabinet : nous leur donnons nos soins sans autre rétribution que l'autorisation de publier l'histoire de leur maladie.
tildes pour l'avenir de son enfant et redoutant de le voir s'affilier à quelque bande de malfaiteurs, M"'° G... l'avait fait suivre : lui, tout de suite, s'en était aperçu, et sa colère en fut si furieuse qu'à un moment il s'empara d'un chenet de la cheminée et le brandit au ras des tempes de sa mère. Les menaces les plus atroces, les injures les plus paroxystiques accompagnaient ce geste déchaîné.
En me contant cela, la digne femme cherchait à excuser son fils. Son amour maternel se refusait à croire qu'il fût entièrement responsable de son état. Nul ne savait être plus tendre ni plus câlin que lui à certains jours : tout, d'ailleurs, le prenait par crises, par toquades, ses gentillesses et ses méchancetés. Comme beaucoup de mères, elle oubhait de tenir compte de sa propre nervosité, mais elle prenait soin de rappeler que son mari — un Corse venu à Paris pour servir le second empire, un Corse aux colères farouches et qui avait gardé de son maquis des violences impulsives toutes proches de la férocité — était mort, l'année précédente, paralytique et tout à fait dément. Une pareille hérédité, cette manie de fréquenter de mauvais garnements, cette étonnante promptitude à la révolte, ne pouvaient conduire son fils qu'à faire quelque mauvais coup.
Elle me demanda de lui donner des conseils et des soins. Pressé par elle, Paul G... consentit à me consulter et je pus sans trop de peine mettre à profit la
terreur que la maladie et la mort de son père lui avaient inspirée, pour obtenir qu'il se fît traiter régulièrement. C'était, d'ailleurs, une de ces natures faibles et molles sur lesquelles il est aisé de prendre de l'ascendant pour le bien comme pour le mal : un malfaiteur eût pu l'endoctriner aussi aisément que moi-même ; c'était une âme faite pour obéir et pour dépendre d'un maître.
L'examen de Paul G... me révéla quelques-uns des stigmates physiques et un grand nombre de stigmates mentaux de ce qu'on nomme la dégénérescence. Ce n'était point un hystérique, mais plutôt un neurasthénique : aucune hantise, aucune idée fixe ne « rétrécissait le champ de sa conscience », pour employer la forte expression de M. Pierre Janet ; mais l'ensemble de ses facultés physiques et mentales fonctionnait avec débilité.
La pression du sang dans les artères était basse, la vue faible % la sensibilité générale obtuse, la nutrition languissante ; sous l'influence d'une stimulation momentanée, sa main pouvait amener au dynamomètre un nombre assez respectable de kilogrammes, mais l'épuisement de l'effort ne tardait pas à survenir. Son estomac était en dilatation, tous ses muscles en atonie ; ceux du visage, tombant et las, donnaient à la figure une expression de tristesse et d'hébétude permanentes. Capable
(1) Il est fréquent de constater, chez les neurasthéniques et chez les déprimés, une fatigue de la vue, que les oculistes désignent sous le nom di'asthénopie accommodalive : c'est la faiblesse des mouvements d'adaptation à la vision pour les distances diverses.
LA COLÈPiE ET SON TRAITEMENT 395
(le mille folies par vanité amoureuse plutôt que par amour réel, ce garçon de dix-sept ans, depuis longtemps déniaisé, m'avoua la plus piteuse débilité physique avec les femmes qui lui plaisaient le plus.
Et toutes ces misères de la vitalité se reflétaient sur son état mental.
La timidité, la paresse, la mélancolie et la peur faisaient le fond de sa nature. Promptes à éclater, terribles mais vite assouvies, alternant dans son âme avec des phases de tendresse, ses colères étaient des colères de faible, des impulsions qu'il n'avait pas la force de dompter. Sa volonté, ses facultés d'attention étaient débiles comme ses muscles ; trop médiocre pour se suffire, sa personnalité, se laissait constamment dominer par quelque autre. Comme beaucoup de ses semblables il était fort peureux : il ne cessait d'être hanté par des craintes de maladies ; le moindre bruit le surprenant lui valait un tressaillement. Rien n'est fréquent, d'ailleurs, chez les malfaiteurs jeunes comme cette association de la peur et de la fureur : c'est en tremblant qu'ils s'introduisent dans une maison pour voler, et s'ils ont la surprise de trouver là quelque témoin inattendu, Fénervement aigu oii la frayeur les jette les hausse d'un seul coup à l'extrême excitation, arme leur bras, le pousse, et sur-le-champ en fait des assassins. Ainsi se joignent deux émotions qui tout d'abord semblent contraires : c'est que notre esprit s'est trop longtemps accoutumé à n'envisager la peur que comme une émotion dépressive.
et que nous n'avons pas assez observé combien fréquemment la colère n'est qu'une réaction vive sur un fond de débilité.
L'exemple de mon jeune malade est frappant à ce point de vue. La faiblesse de son organisme entier, le ralentissement de sa nutrition, la fatigue de son cerveau, le peu de cohésion, le peu de résistance de sa personnalité laissant passer toutes les impulsions, étaient vraiment la raison d'être de ces effrayantes colères dont on me demandait de le guérir. J'en fis la preuve par le traitement même : une médication tonique, aidée d'une juste hygiène, modifia profondément cette âme. On sait depuis longtemps, d'ailleurs, que les calmants, que le bromure en particulier ne donnent, chez ces nerveux-là, que des résultats peu souhaitables : ils les conduisent à une sorte d'abêtissement qui est loin de la guérison.
Voici comment on procéda :
Pour laisser libre cours au traitement actif, on supprime d'abord les excitants artificiels, le vin, l'alcool, les hqueurs, la bière, le café, et j'eus soin de prescrire un régime alimentaire minutieux réduisant à leur minimum les fermentations digestives, source fréquente d'empoisonnement pour le cerveau. Par crainte des maladies graves dont je ne manquai pas de le menacer, Paul G... se soumit à ces privations : il but de l'eau à ses repas. Il obéit encore, après une semaine ou deux de résistance, quand je lui prescrivis de se lever de bon matin, de faire à son réveil — sitôt après une friction
au gant de crin — un petit travail que je lui infligeai, la copie (le quelques maximes salutaires appropriées à son état; et il finit par renoncer à ses sorties du soir, par consentir à se coucher aussitôt après le dîner. La crainte de commettre un crime n'eût certainement pas suffi à lui donner cette soumission parfaite, car il était imbu depuis Fenfance de notions de libre arbitre : il avait la persuasion qu'il saurait s'en tenir à de simples menaces, que sa volonté resterait constamment maîtresse de son bras. Il pensait — n'est-ce pas cela qu'on nous apprend dans notre enfance? — qu'il suffira toujours de vouloir pour pouvoir, notion dangereuse parce qu'elle nous trompe. Combien de meurtriers qui, pour s'être fiés à cette trop rassurante notion, se sont éveillés tout à coup les mains rouges et l'œil effaré d'en être venus là ! Et comme il serait plus moral de nous apprendre dès le jeune âge que la volonté peut être malade, qu'on la soigne et qu'on l'améliore.
On l'améliore — M. Ribot l'a entrevu depuis long- :mps — en restaurant la nutrition du cerveau par la médication tonique. Chez le jeune Paul G... j'employai simultanément et d'une façon progressive la caféine à petites doses, les étincelles de la machine électrique statique et ces injections d'eau salée, de sérum artificiel, dont l'emploi prend une telle extension depuis quelques années, et que je tiens, comme on a vu, pour le plus puissant, pour le plus docile, pour le plus utile des stimulants du système nerveux.
Quatre semaines suffirent pour qu'on pût constater des modifications notables : la peau terreuse du malade se colorait de rose ; ses yeux craintifs regardaient franchement; ses muscles étant plus dispos, son corps lui semblait plus léger ; son estomac reprit en même temps sa tonicité et sa sécrétion normales. Bientôt après le caractère commença de s'égaliser : les grandes crises s'espacèrent, leur intensité s'amoindrit. Par degrés la colère s'atténua; en deux mois mon malade ne connut plus que de brefs mouvements d'impatience. Ses accès de fureur n'ont jamais reparu depuis. Sur mon conseil, Paul G... s'est engagé: voilà trois ans qu'il est soldat, et ses chefs n'ont jamais eu à lui infliger de peine sérieuse. Ce révolté n'a pas commis un seul acte d'indiscipline ; à l'heure actuelle il est brigadier, en passe de devenir sous-officier. L'exercice, la vie au grand air, la discipline militaire ont achevé la cure. Il est bien permis d'espérer que le voilà tiré de la mauvaise voie, et qu'un rengagement dans l'armée le tiendra longtemps à l'abri des tentations de la vie libre et des oscillations trop véhémentes de ses nerfs.
J'ai fait choix de cette observation parce qu'il fallait bien choisir : j'en pourrais mettre en ligne au moins trois de gravité pareille et de môme intérêt, — je les publierai quelque jour dans un mémoire spécial, — sans compter tous les cas oii l'état de simple irritabilité chez des neurasthéniques a disparu ou s'est notablement amendé sous l'influence du traitement banal de la névrose.
LA COLÈHE ET SOiN TRAITEMENT 399
Un moment, je me suis attaché à connaître FefFet des injections toniques d'eau salée chez les jeunes tuberculeux ; pendant quelques mois j'ai multiplié les recherches dans le service du D"" Sevestre à l'hôpital Trousseau, et surtout à la consultation de VOEiwre des Enfants tuberculeux, dont mon excellent confrère le D"" Derecq est le chef de service. Presque toujours nos transfusions hypodermiques ont provoqué chez ces déprimés, chez ces épuisés, un rehaut de la vitalité, une amélioration de la nutrition, et chaque fois nous avons constaté une amélioration parallèle de l'état mental, savoir, moins de tristesse et moins de promptitude à la colère, une tranquillité d'humeur, une paix de l'esprit, nées du sentiment intime, à demi conscient, de force recouvrée et de plaisir à vivre. Souvent nous ne pouvions enregistrer qu'une amélioration éphémère, le mal étant, dans bien des cas, plus fort que le remède ; mais tout le temps que persistait la suppression thérapeutique de la faiblesse, de la misère physiologique, la faculté de s'énerver à propos de tout et de rien s'atténuait considérablement.
Il y a donc — et je ne fais que confirmer par quelques exemples précis une vérité déjà vieille pour les médecins neurologistes — une colère étroitement liée à l'état de fatigue organisée, d'épuisement profond
du système nerveux ; c'est cette faiblesse irritable dont le nom même est synonyme de neurasthénie, et que peut guérir ou notablement améliorer une médication tonique, méthodiquement appliquée.
Mais il s'en faut que toute l'histoire de la Colère tienne dans ce cadre étroit. En face de ces anémiques, de ces « asthéniques », voici maintenant que se dresse la catégorie, probablement aussi nombreuse, des sanguins, des pléthoriques comme on disait naguère, des « hypersthéniques » comme on dit aujourd'hui, ou pour parler plus simplement, de ceux qui ont de l'énergie en trop. Au même degré que les violentes exaltations d'un débile, les fureurs de quelque vigoureux boucher de la Villette sont de nature à éveiller la curiosité du psychologue et la sollicitude du moraliste médecin.
Ces deux sortes d'hommes colères ne laissent pas de difïérer l'une de l'autre sensiblement.
L'un, le faible, est plus irritable; l'autre, le fort, plus irrité. Le premier, plus sujet aux énervements, réagit avec amplitude et momentanément quitte son atonie pour de violents feux de paille bientôt éteints, tandis que l'autre demeure a l'état de tension continue, d'excitation chronique, de permanente brutalité. Le neurasthénique, le déprimé qui se querelle, peut, en un clin d'œil, s'exalter aux pires paroxysmes ; mais la détente est prompte et radicale ; tout de suite elle le ramène à l'étonnement, à la honte de ce qu'il a pu faire, au repentir : et voilà notre névrop.ithe promptement revenu à son
habituel bas-fond de crainte, de paresse, d'humilité et de douceur parfois fort tendre. Au contraire l'hypers thénique est, une fois pour toutes, orgueilleux et dominateur, courageux, belliqueux, féroce, impitoyable puisqu'il n'a que faire de pitié pour lui-même, et toujours à deux doigts de l'exaspération pour peu que les conditions de sa vie quotidienne ne suffisent pas à assouvir son excès de vitalité, son besoin de commettre des actes excessifs, de dépenser son énergie surabondante, la vapeur sous pression de sa machine humaine, sa force turbulente qui veut se détendre et frapper. En temps de guerre, de pareils hommes peuvent fort bien se montrer héroïques et mépriser la mort d'une si superbe façon que l'admiration du monde leur soit acquise. On en a vu mériter des statues rien que pour avoir apaisé leurs nerfs excessifs dans de légitimes tueries. Leur attitude était si magnifique, leur vaillance si entraînante, leur exaltation si fière, leur dédain de tout si hautain, et la cause servie par eux si noble, si sacrée, que la multitude des iiommes ne pouvait que s'enthousiasmer pour la beauté tragique du spectacle qu'ils lui donnaient. Le philosophe qui casse la poupée humaine pour regarder ce qu'il y a dedans, pour en saisir le mécanisme intérieur, éprouve, lui aussi, le frisson du beau drame, mais au total son analyse imperturbable ne lui révèle chez ces hypersthéniques que de la force en trop, que de la Colère qui s'use noblement à servir la Patrie. Il pense que ces mêmes hommes — ils emplissent l'histoire du premier Maurice de Fleury. 26
402 LA MEDKCl E DE L'ESPRIT
empire — pour la plupart nés du bas peuple et qui, par leur seule vaillance, furent des ducs, des princes ou des rois, auraient bien pu venir au monde par un temps de paix plate oii ils n'auraient trouvé d'autre moyen de se détendre que de quereller leur voisin, que de battre leur femme, ou que de faire pis encore ; leur héroïsme naturel, leur vigueur débordante auraient pu s'user tout entiers à ces misérables besognes. Voyez la Restauration : les guerres sont finies, les troupes en parties licenciées, les officiers en demi-solde; mais l'habitude de frapper un ennemi n'est pas perdue ; le besoin de se battre est dans toute les âmes : et jamais on n'a vu tant de duels, ni de conspirations, ni de meurtres % ni d'exode de jeunes hommes vers les pays où l'on combat encore, tandis que d'autres, faisant diversion, emploient l'ardeur qui gonfle leur poitrine aux poèmes les plus lyriques, aux drames les plus empanachés, aux romans d'aventures où chaque page compte une action d'éclat !
Mais revenons à notre parallèle et constatons que
(1) Il se pourrait fort bien que la cessation actuelle des guerres d'Europe fût, momentanément, une des causes de la multiplication des meurtres. Au temps où l'on faisait le métier de soldat par vocation, non par obligation, beaucoup d'hyperslhéniques y trouvaient l'assouvissement de leur nature belliqueuse. Mais il est fort probable que les hommes trop forts finiront par s'adapter presque tous à la vie pacifique, et que leur excitation permanente s'utilisera pleinement à écrire des poèmes de haut vol, à créer et à rendre prospères les entreprises commerciales les plus hardies, à reconnaître et à coloniser les pays lointains et sauvages. Contrairement à ce qu'enseigne Lombroso, je pense que ce sont les circonstances, notre milieu, notre éducation qui nous permettent un emploi nuisible ou, au contraire, utile au bieo commun, de notre énergie cérébrale.
l'examen physiolog-ique de Thomme colère par faiblesse nerveuse, et de l'homme emporté par excès d'énergie, ne fait que préciser les différences de tempérament que nous venons de constater. Paul G..., dont nous analysions l'exemple tout à l'heure, avait le visage pâle et les traits mornes, la vue faible, les jambes lasses, l'estomac dilaté, la sensibilité obtuse, la nutrition alanguie ; la pression du sang dans ses artères était basse. L'hypersthénique a le teint coloré, l'œil luisant, le jarret tendu, la main puissante, les muscles ramassés comme ceux des bêtes de proie, l'appétit vorace, la nutrition suractive ; le sang dans ses artères bat à une pression très supérieure à la normale ; bien loin de l'améliorer la médication tonique le congestionne et l'exaspère, tandis que le bromure à hautes doses l'apaise et lui restitue la douceur en affaiblissant l'activité totale de son cerveau.
Et ici je demande encore la permission de raconter un fait dont j'ai été témoin, de donner le court résumé d'une observation qui me paraît être instructive.
C'est l'histoire d'un jeune Russe, d'un enfant de treize ans, Michel S..., que sa grand'mère m'amena pour une étrange maladie. De temps à autre, depuis deux ans, un besoin le prenait, chaque fois plus terrible, plus angoissant, plus impérieux, plus difficile à vaincre, d'étrangler sa sœur, plus jeune que lui de quatre ans. Un jour le malheureux enfant, comprenant qu'il n'allait plus pouvoir réfréner cette effroyable impulsion, avait pris le parti de demander secours, de tout avouer à sa grand'-
40i LA MÉDECINE DE L'ESPRIT
mère, et il avait fait cette confession avec si peu d'émotion apparente, qu'on hésitait encore à la prendre au tragique ; mais il finit par insister de telle sorte que l'on se décida à consulter un médecin.
C'était un vigoureux gamin, fort pour son âge, avec des joues pleines et roses, et je ne sais quel air de contentement animal de satisfaction à vivre. L'affreux drame qui se jouait en lui n'avait point assombri son âme, semblaitil. Soii visage, marqué d'ailleurs de peu de traces de dégénérescence, était surtout étrange parles yeux, deux yeux d'un gris d'acier, extrêmement proches du nez, qui prenaient un éclat surprenant' et littéralement un luisant de couteau quand il parlait de ses tentations atroces.
Cela le prenait, disait-il, tous les quinze jours, tous les dix jours — les crises se rapprochaient un peu à mesure qu'elles augmentaient d'intensité — surtout dans les moments où sa sœur se montrait particulièrement douce, soumise et affectueuse pour lui.
Subitement, une force effrayante montait à son cerveau, et il sentait son être — ou plutôt cet être nouveau qui venait de surgir en lui — invraisemblablement léger, puissant et découplé. Alors survenait une image que l'enfant localisait derrière son front, et qui s'imposait à son esprit : il se voyait en train d'étrangler sa
(1) Cet étrange luisant des yeux se retrouve dans un grand nombre d'états d'excitation cérébrale : on le constate à cerlains moments de l'ivresse alcoolique, chez les morphinomanes, chez quelques aliénés en crise de manie aiguë, et chez certains pervertis, alors qu'ils se complaisent à évoquer leur vice.
LA COLÈRE ET SON TRAITEMEiNT 405
petite sœur. A chaque seconde ce spectacle abominable se précisait, devenait plus intense, en même temps que s'imposait à lui le besoin despotique, furieux, presque irrésistible de réaliser cette image, d'agir conformément... Et tout à coup, une autre scène : maintenant il lui paraissait que le crime était consommé,' que sa sœur gisait à ses pieds, tuée par lui, qu'il en avait un grand chagrin... Et il sortait de ce cauchemar éveillé, anéanti, brisé de fatigue, mais délivré pour quelques jours.
Très nettement, l'enfant se rendait compte qu'une fois ou l'autre l'image atteindrait à un si haut degré d'intensité qu'il ne pourrait plus résister, qu'il lui faudrait nécessairement obéir à cette injonction terrible K On eût dit l'ordre d'un démon ou d'un de ces anges exterminateurs que nous voyons, dans l'histoire lointaine ou dans la légende, s'emparer de l'esprit d'un Hébreu timoré ou d'une faible femme, lui imposer, comme un ordre surnaturel, des visions répétées, de plus en plus impérieuses, et le conduire au sacrifice d'Isaac, au meurtre d'Holopherne.
Une fois la crise passée, Michel S... se retrouvait : après un jour ou deux de fatigue un peu triste, il redevenait vite le gamin turbulent, querelleur, volontiers prêt à trépigner ou à lever la main pour la moindre
(1) Dans sa Psychologie des idées-forces, M. Alfred Fouillée a remarquablement commencé de faire connaître cette tendance à l'acte qui accompagne nos représentations mentales, et qui, lorsque l'image est très intense, vajusqu'à la nécessité angoissante de la réaliser, d'accomplir le geste qui lui correspond.
i03 LA MEDECINE DE L'ESPRIT
contrariété : cette irascibilité allait croissant jusqu'à la crise périodique que nous venons de décrire, et de même une gloutonnerie, une voracité invraisemblable pour son âge, s'accompagnant d'un besoin continu de remuer, de marcher, de grimper aux arbres, de franchir des murs, de détendre ses muscles, d'articuler des mots ignobles, des mots paroxystiques.
La grand'mère m'apprit, ce que je soupçonnais déjà, que le père de Michel S... était un alcoolique endurci, et que les premiers temps de son mariage, c'est-à-dire l'époque oii mon petit malade fut conçu, avaient marqué le point culminant de son vice. Je sus bientôt après que la jeune sœur de Michel, venue au monde dans les mêmes conditions d'hérédité, était sujette aux crises de haut mal, et que Michel lui-même avait parfois donné des signes, légers mais caractéristiques, de ce que les anciens nommaient morbus sacer^ la maladie sacrée.
En prenant minutieusement l'observation de ce cas — observation dont les détails ne sauraient trouver place ici — j'acquis cette conviction que, chez mon jeune malade, les crises de fureur fratricide, véritables convulsions psychiques, selon l'expression de Maudsley, n'étaient rien autre que l'équivalent mental d'attaques d'épilepsie, qu'elles en tenaient lieu, qu'elles étaient par conséquent de nature épileptoïde, et que le traitement par l,e bromure à hautes doses s'imposait.
Il donna, en effet, les résultats les plus heureux : en moins de trois mois, les symptômes épileptoïdes,
y compris les accès de fureur, disparurent complètement, Deux autres observations, précises comme des expériences de laboratoire, celle d'un jeune homme de vingtsix ans et celle d'un petit garçon de sept ans, tous deux enfants d'alcooliques, tous deux hypersthéniques, tous deux effleurés par l'épilepsie, tous deux en proie aux colères les plus violentes — le garçon de sept ans a failli plusieurs fois frapper à coups de couteau ou étrangler ses camarades de collège — m'ont confirmé dans cette opinion qu'on pourrait trouver là l'explication de ces étonnantes colères d'enfants, de ces tendances à l'homieide et au suicide, si fréquents à notre époque chez des êtres de l'âge le plus tendre.
Voilà longtemps que Falret a décrit sous le nom de « petit mal intellectuel ou de grand mal intellectuel » chez les épileptiques, des états paroxystiques de l'esprit qui ne sont en réalité que de la colère allant depuis la simple crispation, depuis la simple envie de donner des bourrades, jusqu'aux fureurs de la maladie aigué. Legrand du Saulle professait que ces paroxysmes psychiques n'ont point d'existence propre, qu'ils demeurent toujours Jiés à une absence épileptique ou à une attaque de haut mal ; M. Féré et les neurologistes contemporains ont au contraire tendance à croire qu'on les peut observer à l'état de phénomènes isolés et indépendants. Je suis absolument de cet avis. La colère peut être le seul signe révélateur des troubles cérébraux qui, plus accentués, déterminent les convulsions du haut mal.
Résumons-nous. En présence d'un enfant ou d'un adulte non aliénés* fréquemment en proie aux emportements graves, le moraliste-médecin devra, je pense, rechercher tout d'abord les signes caractéristiques de l'épuisement du système nerveux^ : s'il ne les trouve pas, si le sujet lui révèle au contraire les symptômes de l'hypersthénie, de l'hyperactivité vitale, de l'irritation nerveuse habituelle, il y a bien des chances pour que l'interrogatoire de l'entourage révèle l'alcoolisme chez les ascendants, le mal comitial grave ou bénin chez les collatéraux ou chez le malade lui-même. Sans doute, on ne saurait trop le redire, l'homme colère hypersthénique n'est pas nécessairement un épileptique avéré, mais traitez-le par le bromure, comme si sa fureur était l'équivalent d'une attaque comitiale, et vous le guérirez^.
(1) Il ne saurait être question ici des fureurs de la manie aiguë, ou de celles qui, dans la folie appelée « circulaire », alternent avec des phases de dépression profonde. La colère des fous n'est pourtant pas d'autre nature que celle des névropathes : elle est seulement plus formelle, plus violemment impulsive, plus entièrement soustraite au contrôle de la conscience, plus irrémédiable, parce qu'elle est habituellement liée à des intoxications profondes ou à des lésions anatomiques incurables. Mais, comme toutes les colères, elle n'est, en dernière analyse, que le résultat de l'irritation mécanique ou chimique des cellules de l'écorce grise de notre cerveau.
(2) Il y a bien aussi une colère des hystériques, colère un peu spéciale à mon sens, dont je ne puis parler qu'incidemment dans cet ouvrage. On en pourra trouver une fort remarquable étude dans les livres de M. Pierre Janet, V Automatisme psychologique et VÉtat mental des hystériques notamment.
(3) Parmi les hypersthéniques, les excités de la nutrition sujets à de fréquentes crises de colère, il faut compter encore les alcooliques, les absinthiques, les goutteux, certains diabétiques. Chez eux la colère est le résultat d'un véritable empoisonnement des centres nerveux. La suppression de l'agent toxique, la mise au régime, l'emploi du bromure et des alcalins ont promptement raison de leurs accès de fureur morbide.
Et maintenant que nous connaissons les deux types extrêmes de l'homme enclin à la fureur, efforçons-nous de comprendre ce phénomène mental, cet état affectif qu'on nomme la Colère, et d'en déceler la nature.
Il est tout de suite évident qu'on ne saurait admettre deux sortes de colère : c'est un certain degré d'excitation cérébrale, et le même pour tous: l'hypersthénique en est toujours tout proche, tandis que le neurasthénique, des profondeurs de sa faiblesse, n'y parvient que par une de ces ascensions brusques, par une de ces sautes subites dont il lui arrive de réagir aux excitations du dehors. Mais au moment où ils sont déchaînés — à cela près que l'homme fort est une brute plus aveugle, tandis que le débile est plutôt un peu cabotin et semble' demeurer préoccupé de viser à l'effet — ils sont pareils et le physiologiste leur découvre les mêmes symptômes cardinaux.
Ces symptômes de la Colère, le professeur Lange, de l'Université de Copenliague, au cours d'un petit livre capital' et qui a servi de point de départ et de point
(1) Les Émotions, traduction française du D'' G. Dumas. Paris, Alcan, 1895.
Consulter encore le livre de Gh. Darwin sur VExpression des sentiments, la Pathologie des Emotions de M. le D'' Ch. Féré, et le bel ouvrage récent de M. Th. Ribot, léminent professeur au Collège de France, sur \s. Psychologie des sentiments.
d'appui à presque toutes les recherches récentes, les a décrites avec justesse. A peine peut-on lui reprocher do vouloir trop évidemment le triomphe d'une doctrine qui lui est chère ; pour lui toutes les émotions sont dues à des troubles de la circulation du sang, et la colère en particulier à une dilatation très intense des petites artères du cerveau : c'est ainsi qu'il oublie les colères pâles, si fréquentes pourtant et si impressionnantes, et qu'il décrit, comme un signe constant de la iureur, la rougeur du visage et sa tuméfaction. Mais ce qu'il a bien mis en relief, c'est ce fait capital que la colère est un état d'hyperinnervation générale. Tout l'organisme, les muscles et les glandes — car la colère a ses larmes, ses sueurs, sa salivation écumante — manifestement activée par une surabondance subite, énorme, d'influx nerveux, entrent en fonction excessive, agissent pour agir, d'une façon désordonnée, sans but, sans utilité, uniquement pour soulager leur surcroît de tension. Voyez le furieux ; écoutez-le hurler les mots extrêmes de son répertoire, les mots paroxystiques : il trépigne, convulsé ses poings, frappe les hommes ou les choses, met en pièces, jette sur les murailles les livres, les objets d'art qui sont à sa portée, témoins impassibles et combien innocents de son désir contrarié. Les dents serrées, les yeux hors de l'orbite, la mâchoire en avant, il a cette crispation ramassée des muscles du visage et ce retroussement de la narine dilatée dont il est question dans Hamlet. Soustraits pour un moment
au contrôle de la conscience — car la colère est bien la folie passagère, la furor brevis des anciens — les mouvements ne sont que trop rapides, que trop puissants, que trop aisés; la parole, de même, est d'une facilité débordante, d'une abondance frénétique, jusqu'au moment où sa précipitation même la rend trébuchante et confuse. Et ce déchaînement d'activité native, de force extériorisée, ira en avalanche tant que l'assouvissement nerveux n'aura pas été obtenu; parfois alors un geste plus brutal, la destruction de quelque chère chose, quelque mauvais fait accompli, brusquement mettent le cran d'arrêt : l'orage cérébral s'apaise et se dissipe, la tempête d'âme se tait.
Étrange chose que ce besoin de casser, de détruire, de réduire à néant, lointain vestige des temps sauvages où la fureur humaine ne se satisfaisait que de tuer. Ne nous y trompons pas, notre amour de la chasse, qui passe cependant pour plaisir de gens civilisés et de seigneurs de haute politesse, n'est qu'un reste de l'héritage des aïeux qui luttaient contre les grands fauves pour la vie, et n'étaient eux-mêmes que des bêtes de proie, à peine plus rusées et mieux avisées que les autres. On a rarement vu le critique ou le philosophe endosser une gibecière : on n'imagine pas Renan maniant le fusil à percussion centrale; les rares intellectuels qui s'adonnent à ce sport y voient surtout une manière d'hygiène : cela les contraint à marcher. Mais tuer pour tuer est un loisir cruel. Je connais, pour ma part, deux
412 Là MEDECINE DE L'ESPRIT
bons nerveux hypersthéniques, gens de commerce aimable dans l'ordinaire de la vie, qu'emportent par moments quelques velléités de paroxysmes : ces jours-là, ils quittent Paris brusquement par crainte de leurs nerfs, pour s'en aller à la campagne chez eux, en terrains clos, massacrer des lapins élevés tout exprès; quand l'hécatombe est suffisante, le dégoût de tuer les prend, et ils reviennent à leurs affaires avec un sentiment de bon apaisement. C'est pour eux l'unique moyen de n'avoir pas de trop dangereuses colères. Un jour, un jeune névropathe légèrement alcoolique, que j'ai eu occasion d'observer, quitta son fils qu'il grondait très violemment, pour s'en aller, dans le jardin, frapper à coups de couteau un grand bon chien fidèle que cependant il aimait fort. Quand il me confe&sa cet acte de cruauté affreuse, M. X... m'avoua avoir été si près de frapper son enfant, que, ne pouvant plus résister à l'impulsion meurtrière, il avait pris une victime, moins précieuse^ pour l'immoler à sa rage invincible.
Pendant la crise de colère, on peut dire, je crois, que tous les muscles de l'organisme sont en état de contraction extrême. On sait déjà que la main d'un homme impatient, en état d'irritation mentale, presse le dynamomètre avec une énergie inaccoutumée; mais rien en nous ne reste indifférent, et les muscles même de notre vie végétative, ceux de notre estomac ou ceux de nos artères prennent leur part de notre énervement, et sont serrés par une crispation.
Une expérience le montre que je crois être d'assez vit intérêt.
M'^^X..., jeune femme anémique et neurasthénique, a coutume de se montrer particulièrement irascible lorsque la neige va tomber, quand un orage est imminent. A l'état de calme, elle est constamment languide et fatiguée, la pression du sang dans ses artères est basse : mesurée à l'aide du sphygmomètre de Verdin et Chéron, elle donne en moyenne 14 cm. de mercure. Si l'on compte les globules de son sang, on en trouve 3 224 000 par mmc. Survient un temps d'orage, la malade se montre d'une grande irascibilité : de 14, la pression sanguine est montée à 21 cm. de mercure; de
3 millions 200 000, le nombre de globules s'est élevé à
4 712 000. Or, voici ce qui s'est passé. Sous l'inlluence de la stimulation générale du système nerveux produite par l'état barométrique ou plus vraisemblablement par l'état électrique de l'atmosphère, les fibres musculaires qui entourent les artères où circule le sang, et qui leur forment une tunique continue, se sont resserrées ; le calibre du tube artériel diminuant et le sang se trouvant à une pression très haute, ses parties liquides, son eau ont été chassées dans les tissus environnants, et les globules rouges, dilués dans une quantité moindre de liquide, apparaissent beaucoup plus nombreux dans le champ du microscope*. Cette concentration du sang et cette hausse
(1) C'est le D' Jules Chéron qui, le premier, s'est avisé d'étudier les variations du nombre des globules rouges, sous l'influence des sLimuli
4)4 LA MEUECIiNE DE L'ESPRIT
de ]a pression artérielle, je les considère comme à peu près constantes dans la colère. Je les ai retrouvées toutes les fois que j'ai pu les rechercher. M. leD'' G. Dumas, chef du laboratoire de psychologie attaché à la chaire de clinique des maladies mentales à la Faculté de médecine, au cours d'une récente étude, à peine terminée, sur la folie qu'on nomme « circulaire », a constaté à maintes reprises que, dans leurs phases de dépression mentale, ces malades présentaient tous de riiypoglobuhe apparente, les artères étant relâchées et le sang dilué, tandis qu'au plus fort de leur période excitée se manifestait une extrême concentration du sang.
C'est bien certainement à cette tonicité surtendue de tous les muscles de l'organisme que nous devons d'entendre certains hommes colères accuser une sensation de légèreté maladive, parfois angoissante, au cours de leurs accès d'emportement. Un grand nombre d'entre eux n'en ont pas conscience ; mais d'autres décrivent avec beaucoup de netteté cet état très particulier oii leur corps semble prêt à ne plus toucher terre, où leurs gestes ont une aisance invraisemblable, comme s'ils venaient d'être tout à coup transportés sur une planète mineure
externes, en comparaison avec les variations de la tension artérielle. Au congrès de Bordeaux de 189c il a donné de ce phénomène si intéressant une explication qui est aujourd'hui universellement adoptée. C'est au Dr Chéron que l'on doit de comprendre ces hyperglobulies quasi instantanées qui se produisent sous l'influence de l'ascension d'une montagne, sous l'action d'une douche froide, d'une injection de sérum, du massage, d'un temps d'orage. Une hyperglobulie modérée s'accompagne de sentiment de bien-être et de joie ; une hyperglobulie excessive s'accompagne d'énervenient, de colère, de rage.
OÙ les lois de la pesanteur ne seraient pas les mêmes. Rien ne s'explique plus simplement. L'homme las, l'homme triste et timide, traîne péniblement un corps pesant et qui lui est à charge; il manque de tonicité; tout au contraire l'homme en fureur est en surcroît de tonus musculaire : son système nerveux est momentanément d'une si exubérante richesse qu'il n'en peut contenir les débordements. Or, ce sont nos centres nerveux qui nous portent et qui nous maintiennent debout; pour peu qu'ils s'affaiblissent, nous nous paraissons lourds; nous voilà légers et joyeux s'ils se maintiennent à un certain degré de vivacité, d'énergie vitale; mais s'ils deviennent trop vigoureux, ce sentiment d'allégement dont la joie s'accompagne, s'accroît souvent jusqu'à l'angoisse.
Beaucoup ne perçoivent pas ce symptôme parce que, dans l'état de colère, nous devenons à peu près anesthésiques : nous percevons très peu de choses. Vers l'âge de treize ou quatorze ans il m'est arrivé de me battre en duel — à coups de poing — avec un camarade de collège qui ne savait point l'art de borner ses taquineries. Au bout d'une minute de horions échangés, je ne sentais aucun des coups qui m'atteignaient et cependant à chacun d'eux — mes témoins me l'ont dit après — je redoublais de vigueur et je frappais plus fort. Rétrécissement du champ de la conscience, absorption par une idée fixé et par suite distraction, dirait M, Pierre Janet; moi qui professe que l'énergie humaine naît de la sensi-
sibilité, je crois plutôt que mon activité motrice utilisait mes sensations avec une rapidité telle et si totalement que je n'avais même pas le loisir de les percevoir; je les écoulais à mesure : automatiquement, par le méca-
Fig. 14.
M. I, cenlre pour les mouvements des membres inférieurs. — M. S, centre pour les mouvements du bras et de la main. — T. Y, centre i)our les mouvements de la tête et des yeux. — T, centre pour les mouvements du Ironc. — L, cenlie pour le langage articulé. — F, centre pour les mouvements de ia figure et do la bouclie. — A, centre pour l'audition. — V, contre pour la vision.
nisme réflexe, le coup donné se métamorphosait en coup rendu.
Si maintenant nous considérons dans son ensemble tout cet appareil extérieur de la colère, nous voyons bien qu'il consiste essentiellement en contractions musculaires d'exceptionnelle véhémence. Tous nos muscles entrent en jeu, ceux qui servent à remuer les jambes ou à crisper les poings, comme ceux qui s'emploient à l'articulation des mots, sans compter les fibres lisses de nos artères ou de notre estomac. Le système nerveux
central étant à un cran très élevé de son énergie, ces gesticulations des membres et ces mots sont aussi violents, aussi paroxystiques que notre degré d'animation le comporte; aussi dans ces moments voyons-nous et entendons-nous émettre, par des gens de qui cela nous surprend fort, des mots infâmes et des gestes d'assassins, tout ce que leur cerveau peut concevoir de plus suraigu.
Or, regardez un hémisphère cérébral, étudiez sommairement sa topographie, sa géographie, et vous concevrez aisément ce qu'est la colère en tant que phénomène intérieur (fig. 14).
Toutes les zones qui président aux sensations générales ou bien à l'ouïe, à la vue sont presque éteintes : ce qu'elles Ont d'énergie disponible est concentré sur les centres nerveux moteurs des membres, du tronc, de la tête et des yeux, de la face, et sur la zone L, toute proche des autres, et qui nous sert à l'articulation des mots : et c'est une conflagration de tout ce vaste territoire d'oii part l'influx nerveux, qui nous fait agir et parler.
A cela près que nous ne perdons pas tout à fait connaissance, la crise de colère nous apparaît donc, — avec ses cris, ses spasmes, ses mots parfois incohérents, ses trépignements en pure frénésie, ses gestes sans but, ses mouvements pour rien — comme une sorte d'attaque de nerfs, et certes il appartient au médecin de la soigner.
Maurice de Fleury. 27 .
Nous avons vu, chez les nerveux épileptoïdes, la Colère se substituer fréquemment aux convulsions du haut mal, en tenir lieu, être l'équivalent; il est rare que chez les hystériques l'état de contrariété vive et d'irritation ne se résolve pas en véritable attaque; et maintenant nous voilà conduits à constater que les crises de nerfs et les accès de fureur ont les mêmes symptômes essentiels, les mêmes manifestations extérieures importantes, le même mécanisme cérébral. Sans doute au point de départ de la Colère nous retrouvons souvent la volonté de nuire, une méchanceté intentionnelle, et il y a, bien entendu, des formes différées, des veng-eances longuement méditées auxquelles on ne se décide qu'après mûre délibération; mais ce sont là des faits complexes dont l'étude viendra plus tard. Contentons-nous pour le moment de nous faire une idée nette de tout ce qu'il y a, dans une crise de grande colère, d'efforts dépensés en pure perte, de mouvements sans but, d'énergie dépensée à se mordre les poings, à frapper le plancher, à donner du pied dans les portes, à lacérer un livre qui n'en peut mais : tout cela, bien évidemment, n'implique pas une direction mentale d'ordre très relevé.
A chaque pas nous entrevoyons un peu plus clairement que le problème de la colère est un problème de mécanique cérébrale.
L'étude des causes déterminantes de la fureur nous réserve des enseig'nements plus curieux encore et plus précis.
Dans quelles conditions voyons-nous se produire cette explosion de force en trop ? L'enfant nerveux et le neurasthénique adulte, qui n'est lui-même qu'une sorte d'enfant, sont, sous ce rapport-là, d'inépuisables sujets d'observations instructives.
Voyez l'enfant. Le phénomène Colère surgit en lui à la moindre contrariété, au refus d'un bonbon, pour un jeu que l'on interrompt, parce qu'on lui annonce qu'il est l'heure de se coucher. Ici encore l'interprétation mécaniste s'impose. Le Désir est une accumulation d'attention et par conséquent d'énergie nerveuse, sur un but dont l'image mentale occupe toute la scène, pour peu qu'il soit ardent. Tout d'un coup, par un ordre bref, chez cet enfant qui ne pensait plus qu'à jouer, qui ne voyait plus rien au monde, vous supprimez le but que tout en lui se proposait si ardemment. Mais l'énergie accumulée dans les zones motrices de son cerveau*
(1) Le désir n'est rien en effet qu'une accumulation de forces vers un but. Quand nous croyons trouver, sous la table où nous sommes, une traverse où poser notre pied, et quand ce pied, ne la rencontrant pas, est obligé d'aller plus bas que nous n'avions pensé, il résulte de ce désir mal assouvi une impatience de la jambe, un énervement local qui montre bien ce qu'est, dans la forme sa plus rudimentaire, l'irritation par l'avortement du désir le plus simple.
demeure, et veut s'utiliser, et demande à se faire jour; et le gamin à qui l'expérience n'a point encore appris le sens du mot devoir, laisse jaillir de lui son excès de tension nerveuse, et le voilà frappant du pied, levant la main sur qui le contrarie; puis, comme sa faiblesse musculaire lui ôte bientôt tout espoir de victoire, ses larmes coulent % des larmes de rage impuissante qui achèvent de le soulager, de détendre l'excitation de son cerveau.
Mais ce qui frappe surtout le médecin appelé à voir des nerveux, c'est que, dans la très grande majorité des cas la colère éclate chez eux pour des raisons insignifiantes ou sans motif appréciable. Et ce n'est pas seulement le « persécuté » que vous heurtez légèrement dans la rue et qui vous demande raison comme si vous veniez d'attenter à son honneur : j'ai connu un neurasthénique — peut-être abusait-il un peu des vins toniques — qui, tout récemment a giflé son voisin de théâtre parce qu'il s'était retourné et qu'il l'avait un instant regardé. C'est que, ce soir-là, le temps était tout à fait à l'orage, une grande tempête atmosphérique provoquait, le fait est banal, d'autres tempêtes sous des crânes. C'est un effet connu des basses pressions barométriques ou, plus probablement des hautes tensions électriques de l'air. N'avez-vous pas remarqué
(1) Il est extrêmement fréquent de voir une sécrétion comme celle des larmes, et d'autres sécrétions plus laides à nommer, se substituer à des contractions musculaires, à des actes que les circonstances ne favorisent pas.
LA COLERE ET SON TRAITEMEiNT 421
comme moi qu'à certains jours de neige imminente, de grêle proche, d'orage menaçant, les chevaux dans la rue s'emballent plus aisément, tandis que les cochers sont plus brutaux avec leurs bêtes, plus insolents pour le bourgeois, et plus grossiers dans leurs disputes avec un camarade qui les accroche ou qui les coupe ? A bien des reprises, il m'a été donné de mesurer avec des ins truments de précision le degré d'irritation nerveuse occasionné par l'orage. Voici comment j'ai procédé et quels chiffres comparatifs ont été recueillis.
Supposons , une personne anémique et neurasthénique dont la pression artérielle, mesurée à la radiale, est habituellement de 42 à 43 centimètres de mercure; au dynamomètre elle donne, de la main droite, 45 kilogrammes, et 36 kilogrammes de la main gauche; on compte, par milhmètre cube de son sang 2 852000 globules rouges; la peau est peu sensible à la piqûre : les deux pointes du compas de Weber ne sont perçues distinctes l'une de l'autre que distantes de 8 à 9 centimètres ; si nous calculons par le procédé du D'' A. Hénocque l'activité de réduction de son oxyhémoglobine (c'est-à-dire le temps que le sang rouge met à se muer en sang noir, à faire ses échanges chimiques dans nos tissus), nous constatons que cette activité de réduction est de 0,60.
Par un temps d'orage, cette même personne se montre extrêmement énervée, impatiente, irascible, elle se prête néanmoins à vos curiosités scientifiques — sans
s'y intéresser, car son attention captivée diminuerait son état d'excitation — et vous obtenez le petit tableau comparatif que voici : '