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I. Année sociologique, 1898, p

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destinée commune ; pendant quelques années, il sembla c< que le mot eût une vertu magique, c’était la clé de toutes les énigmes de l’histoire comme de la pratique, de la morale comme de l’esthétique » et de la logique. Cette exagération, qui a beaucoup nui au progrès de la sociologie, était la conséquence de l’importance que l’on attachait aux représentations collectives, (( sources et règles de toutes les représentations individuelles, principe universel de tous les mouvements, de toutes les tendances », de toutes les idées, de tous les raisonnements de l’individu, fonds commun qui alimiente tous les courants particuliers. Mais on n’a pas été capable de garder longtemps les positions occupées ; bientôt les adversaires, un moment déconcertés par de si audacieuses affirmations et le talent prestigieux de M. Durckheim, se sont ressaisis, et moralistes et philosophes, psychologues, artistes et croyants ont repris l’oflensive, et montré le jaillissement de la vie individuelle, son irréductibilité à la vie collective. S’il est certain que l’homme est un être social par cela même qu’il est, il est vrai aussi que les innovations imprévisibles de sa vie personnelle secouent sans relâche cette vie collective sur laquelle elles s’appuient tout en la transformant.

Il n’est donc pas vrai, tant s’en faut, que tout fait accompli par l’homme ressortisse explicitement de la sociologie. Y a-t-il du moins une catégorie de faits qui, spécifiquement revêtus de ce caractère social, seraient la matière propre de notre science On l’a cru, et l’Ecole française de Sociologie a proposé de définir le fait social « toute manière de faire^ fixée ou non^ susceptible exercer sur V individu une contrainte extérieure ; ou bien encore, qui est générale dans Vétendue d’une société donnée, tout en ayant une existence propre,

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indépendante de ses manifestations individuelles. » *

Cette définition, étroitement rattachée à la théorie des représentations collectives et suivant laquelle « un fait n’est général que parce qu’il est collectif, bien loin quhl soit collectif, parce qu’il est général », aurait eu l’avantage de donner à la sociologie un objet nettement déterminé ; le fait social mériterait vraiment d’être appelé tel, puisqu’il aurait son point d’appui dans la société tout entière, et on ne le retrouverait dans l’individu que par l’effet de la pression que le groupe exerce continûment sur chacun de ses membres. Les objets de notre étude seraient les règles juridiques ou morales, les dogmes religieux, les s3^stèmes financiers, les proverbes, dictons et légendes, les monuments de pierre et les inscriptions, enfin les courants sociaux où se sont exprimés en termes facilement saisissables les diverses institutions de la vie collective.

Je ne voudrais pas être le dernier à rendre hommage aux intentions élevées qui ont conduit M. Emile Durkheim et ses amis à cette définition du fait social. Formés aux bonnes méthodes scientifiques et critiques, en honneur dans notre Université, ils ont obéi surtout au légitime souci de donner à la sociol )gie un objet bien défini et reconnaissable, et, quand on connaît les lamentables dissertations soi-disant philosophiques, morales ou religieuses, qui circulent sous le couvert des études sociales, on ne saurait trop les féliciter de leur préoccupation.

A un autre point de vue, ces sociologues ont rendu un immense service en collaborant à nous débarrasser de

I. Emile Durkheim op. cit., p. 19. — Sur ces définitions et leurs jusiifications, cf. tout le chapitre I des Règles de la méthode sociologF que, « Qu’est-ce qu’un fait social ».

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cet absurde sophisme qui, prenant prétexte de ce fait que la société est composée dhndividus, voulait affirmer la priorité de la vie individuelle sur la vie sociale, et nous maintenir en cette conception individualiste de la vie, aussi fausse doctrinalement que pratiquement malfaisante.

Mais ceci dûment expliqué, il faut pourtant dire qu’aucune méthode ne paraît plus décevante, ni moins propre à introduire Tobservateur jusqu’en ces arcanes de la vie sociale qui sont la vie sociale même et tout 'entière, et, si je puis alléguer mon expérience contrôlée, je dois dire que je n’ai jamais pu faire d’analyse sociale ayant quelque valeur à mes yeux, que dans la mesure où j’ai pu m’écarter des grands chemins publics qu’on nous recommande ici de suivre. Et ce qui a été exposé au chapitre précédent suffit déjà à justifier cette option.

Aucune société ne vit sans posséder et exploiter un certain nombre de règles morales ou Juridiques, de dogmes religieux, de pratiques économiques, de proverbes, d’apophtegmes, de courants sociaux, d’usages reçus, de monuments de pierre, mais il s’en faut de beaucoup que ce dépôt, sédiment d’une vie sociale élaborée et peut-être déjà dépassée, représente la vie sociale -entière ou même sa partie la plus vivante, la plus organisatrice et la plus importante. En tous cas, la méthode préconisée, peut-être recommandable aux époques de grande stabilité et fixité sociales, est singulièrement inadéquate aux époques de transformation rapide, telles que la nôtre. Elle ne ferait connaître de la vie sociale que la partie la plus durcie, la plus ankylosée, celle qui s’exprime volontiers dans les discours officiels des représentants de l’organisation administrative, économique ou religieuse. Ainsi, le sociologue lâcherait la

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proie pour Tombre, car il ne saisirait la vie que dans la période de son déclin, annonciateur de la mort, et il n’en connaîtrait ni les nouveautés régénératrices, ni le continuel jaillissement. Ce ne serait même pas de la sociologie statique, puisque dans le « déjà fait » et 1’ c( achevé » on ne connaîtrait que le vieillissant et le vieilli, ce qui demain sera caduc et après-demain désuet, et, en tout cas, on resterait entièrement étranger à la sociologie dynamique, bien autrement intéressante et féconde, à celle qui s’attache aux institutions sociales qui s’élaborent et s’éprouvent, timidement et souvent douloureusement, trop modestes encore et trop méprisées par « les personnes de qualité », pour avoir pignon sur rue et s’exprimer en ces sentences impératives qui siéent si bien aux personnes arrivées.

Si on laisse de côté le problèm^e présentement oiseux des origines de la vie sociale, il est exact que cette vie se présente à nous comme une réalité antérieure et supérieure à la vie individuelle. Lorsque nous venons à l’existence, il s’en faut de beaucoup que nous trouvions devant nous une page blanche sur laquelle il nous soit loisible d’inscrire librement les exploits de notre caprice ou de nos combinaisons réfléchies ; au contraire, la vie sociale cohérente et organisée — bien ou mal, il n’importe — pèse sur nous de tout son poids et nous pouvons sentir aux meurtrissures de notre chair combien parfois ce poids est lourd. Mais il ne faut rien exagérer, et on doit reconnaître que cette première certitude n’atteint qu’une section d’une réalité plus vaste, et, à côté de la vie sociale déjà formée et en possession de ses cadres et de ses formules arrêtées, il en est une autre, celle qui est en voie de devenir et s’élabore. Or celle-ci est entièrement insaississable par les méthodes qu’on préconise,

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puisque le caractère fluctuant et imprécis de ses formations et de ses cadres ne lui a pas permis de s’étaler en formules arrêtées. Discrète et insinuante, elle se cherche elle -même, et cependant aucun sociologue averti ne pourra renoncer à l’étudier. Citons au hasard quelques exemples.

C’était un fait social que le code civil de 1804, le code Napoléon comme on l’appelait, consacrait le mariage comme institution purement civile, et qu’en dehors de lui il ne connaissait que des célibataires, interdisant au profit des enfants naturels la recherche de la paternité et ne leur donnant, en cas de reconnaissance volontaire, que des droits successoraux très restreints. Mais n’étaient-ce pas aussi des faits sociaux, et de première importance, que pour un grand nombre de Français le mariage continuait à être un acte essentiellement religieux, et que d’autres, toujours plus nombreux chaque année, considéraient l’union libre comme créant entre les deux concubins des relations si précises et si fermes que la jurisprudence, et bientôt la loi, devaient les reconnaître et les sanctionner.

C’était un fait social que les articles 415 et suivants du Code pénal punissaient toute entente et toute coalition entre les maîtres et les patrons, ou encore entre les ouvriers et compagnons, unis, comme disait la loi Le Chapelier, « pour la défense de leurs prétendus intérêts communs », et c’en était un autre que cette punition sévère prononcée par l’article 432 du Code pénal contre les membres de toute association de plus de vingt personnes, formée sans autorisation du Gouvernement ; mais n’étaient-elles pas aussi des faits sociaux, et de quelle importance, ces ententes qui, dès l’époque révolutionnaire, s’établissaient entre les charpentiers et me-

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nuisiers pour Pamélioration de leurs conditions de travail, qui se multipliaient sous la Restauration et le Gouvernement de Juillet et aboutissaient à ces loisde 1864, de 1884 et de 1901, et à cet immense mouvement associationnlste qui couvre aujourd’hui la France et le monde occidental.

Enfin, qui songerait à dénier le caractère de fait social au robuste système scolaire créé par Napoléon F'" et assurant le monopole de l’Etat aux trois degrés de l’enseignement.^ Mais c’était un autre fait social aussi, et de souveraine importance, que l’ouverture, par Montalembert et Lacordaire en 1832, de la première école primaire libre, et l’initiative a été si bienfaisante qu’il n’est plus aucun pays qui ne consacre la liberté de l’enseignement ou même ne la subventionne, comme le prescrivent d’ailleurs maints articles du Traité de Versailles de 1919.

Ces exemples pourraient être multipliés à l’infini : ceux-ci suffisent pour attester que toujours se retrouve le même mécanisme : une partie de la vie sociale s’exprime en formules, en règles, en organisations arrêtées, mais loin que ce soit là la vie sociale tout entière, ce n’en est souvent que la moins vivante partie et la moins féconde, et malheur à nous si, sous prétexte de rigueur scientifique, nous allions exclure de notre définition du fait social un nombre si considérable de faits qui ont nettement ce caractère.

A un autre point de vue encore la duperie serait désastreuse, car elle aurait pour effet de rendre incompréhensible la formation même des représentations collectives sur lesquelles on insiste tant. Que ce mystère

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de leurs origines s'accorde aux doctrines des partisans de la divinisation de la société, on le comprend, mais il est douteux que pareil mythe puisse résister longtemps à l’attaque convergente des croyants et des libres penseurs, Sans doute, il est exact que la plupart des actes individuels ne sont que la reproduction des représentations collectives, et que, en conséquence, « un acte n’est général que parce qu’il est collectif, loin qu’il soit collectif parce qu’il est général, » mais il est vrai aussi que toutes ces représentations collectives, sans aucune exception^ ont leur origine dans l’effort d’élaboration d’une conscience individuelle, qui a réussi à convertir à sa doctrine quelques autres individus; ceux-ci, groupés à leur tour, ont lancé ces grands mouvements d’opinion qui, suffisamment développés pour avoir pu triompher des pressions et des résistances collectives, deviendront, après leur victoire, organes nouveaux de pression et d’entraînement. Qu’il s’agisse de la machine à vapeur, de l’électricité ou de l’aviation, du christianisme des Croisades ou du mouvement franciscain, de la doctrine monarchique ou républicaine, aristocratique ou démocratique, de la Réforme protestante ou de la Révolution française, de l’origine des sciences ou de telle école littéraire ou artistique, de la doctrine individualiste ou du laïcisme, du syndicalisme ou du mouvement corporatif,, du suffrage universel, du féminisme ou du système d’impôts, du mariage indissoluble ou du divorce, de la fécondité conjugale ou de l’avortement, partout et toujours le même fait se constate ; un initiateur ou inventeur — praticien ou homme de science, artiste ou philosophe, moraliste ou croyant — conçoit une forme nouvelle d’activité ou de vie, une manière différente d’aménager la vie individuelle et la vie collective ; son

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invention n’éclate pas comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu, et on en peut citer les antécédents et les préparations, mais, si elle continue, elle innove aussi, et elle innove si bien que personne n'en prévoyait Véclosion. Puis peu à peu le nombre s’accroît des adeptes ou des partisans ; on eût pu d’abord (( les faire asseoir sur un canapé », ils sont maintenant légion, jusqu’au jour où un inventeur nouveau aura à son tour découvert une forme inédite que puisse adopter, pour un temps, le flux indéfini de la vie.

Ainsi, la formule citée plus haut se retourne : la pratique n’a été collective que parce qu’elle est devenue générale, et elle n’est devenue générale que par extension spatiale de la pratique individuelle h

A vrai dire, il n’existe pas de catégorie spéciale de faits que l’on devrait qualifier de sociaux, et le caractère social d’un fait n’est que l’aspect particulier de ce fait, envisagé dans les rapports qu’il soutient avec la vie collective, qui pèse sur lui et sur laquelle en retour il exerce

I. Suivant la nature de l’invention (économique, hygiénique, morale, etc.), les circonstances ou la valeur des propagandistes, cette extension spatiale est plus ou moins rapide. Par exemple, il n’a fallu que soixante années pour que le mouvement néo-malthusien s’étendît sur toutes les sociétés de civilisation occidentale ; en quelques années, il vient de pénétrer dans la société russe, se préparant à envahir les collectivités balkaniques et le Japon, en attendant de pouvoir s’installer en Chine et aux Indes. Au contraire le mouvement familial, dont on pourrait, comme de son adversaire, citer les initiateurs et les propagandistes, ne pourra que beaucoup plus lentement reconquérir les positions anciennes. Cf sur ces étapes de l’idée nouvelle de très belles pages de M. Joseph Wilbois, dans Devoir et Durée. Il faut ajouter d'ailleurs que parmi les innombrables initiatives, l’immense majorité* avorte et disparaît, comme ne répondant pas à un besoin communément ressenti. Parmi les hommes d’affaires ou de finance, on sait que les inventeurs ont une assez mauvaise presse.

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une influence. Il est très fréquent qu’un même fait ait ainsi plusieurs caractères, qui le rangent sous le contrôle de plusieurs disciplines scientifiques. Un concert met en jeu la compétence de l’architecte, du physicien, de l’artiste, de l’économiste, du sociologue; le mariage est un fait social qui intéresse aussi la physiologie, l’économie politique, la morale et la religion.

Nous définirons le fait social : toute forme d'activité^ tout acte^ toute combinaison^ toute formule, adoptés par V individu en vue d’aménager ses rapports avec la collectivité dont il fait partie. Si le nombre est restreint des faits exclusivement sociaux, on doit reconnaître, en sens' contraire, qu’il en est fort peu, et sans doute aucun, qui ne soient sociaux de quelque manière, et cela se conçoit aisément, puisque l’individu n’est pas d’abord et spécifiquement un être sép iré et distinct, ne participant à la socialité que secondairement et accessoirement, mais qu’au contraire l’homme est un être social par cela même qu’il est homme, et que toute sa vie s’écoule au milieu des groupements qui l’influencent; à chaque instant, de sa naissance à sa mort, il ne peut quitter un groupement que pour s’insérer dans un autre h

On comprend donc à la fois l’extension extrême des études sociologiques et leurs limites, car, si en un sens et en vertu de réalités immanentes tout acte de l’homme est social, rien non plus ne nous autorise à affirmer la primauté des énergies sociales sur toutes les autres, et nous avons montré au contraire que ce milieu qui inspire,

I. Les principaux de ces groupements sont ceux de la famille, de l’école, travail, de la propriété, du voisinage, de la religion et de la vie publique. Henri de Tourville a dans une forte page (la Science Sociale, année 1886, page 19) montre cette succession continue des groupements, se relayant pour recevoir l’individu à chaque instant de sa vie.

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pèse et sanctionne, est lui-même soumis d’une manière incessante à l’action transformatrice des innovations individuelles.

La méthode sociologique devra donc être assez souple et assez fine pour être capable d’étudier à la fois leS' deux catégories de faits sociaux, aussi bien les coutumes établies, épanouies en règles de droit ou de morale, en formules arrêtées, en usages sanctionnés, que les autres qui n’ont pas encore pignon sur rue, qui cherchent leur formule, timides et incertains, plus appuyés sur le sentiment de l’insuffisance de ce qui se fait que sur la claire vue de ce qu’il faudrait faire. Ajoutons tout de suite que seule l’enquête individuelle, pénétrant par questions et interrogations méthodiques dans tous les mécanismes,. même les plus secrets de la vie privée et de la vie publique, pourra répondre aux exigences d’une étude véritablement scientifique. A l’enquêteur il appartiendra de discerner la réalité sous les apparences et le convenu,, le devenir à côté de V achevé^ même lorsqu’il s’élabore sous le vêtement déjà usé des organismes vieillissants*

Mais, avant d’exposer cette méthode, nous avons encore un long chemin à parcourir : il nous faut, après avoir défini le fait social, en reconnaître plus exactement la nature et en analyser les éléments.

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