‹ Introduction à la méthode sociologiquecChapitre 12 sur 58 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le Matérialisme sociologique.

L’homme est une activité spirituelle engagée dans la matière.

C’est aujourd’hui une vérité acquise à la science que « toute la vie sociale consiste en représentations ». Celles-ci sont-elles individuelles, comme je le crois, en compagnie d’ailleurs de beaucoup de philosophes et de sociologues, ou sont-elles collectives, comme l’enseignait M. Emile Durkheim, et comme le croient encore plusieurs de ses disciples, c’est affaire à discuter h mais

I. Comme cette théorie des représentations collectives est implicitement contredite en maintes pages de ce livre, il me paraît inutile d’ajouter une nouvelle réfutation en forme à celles qui ont déjà été présentées par MM. Tarde, Fouillée, Andler, Gustave Belot, Bernés, Alfred Loisy, Deploige et Parodi. Cette étrange théorie, contredite par l’expérience et à l’appui de laquelle on n’apporte aucune observation concrète, est étroitement rattachée au système philosophique de son auteur, en l’esprit de qui elle s’apparentait à l’interprétation, non moins étrange et déformatrice du réel, qu’il donnait des phénomènes religieux.

Il est parfaitement exact, comme l’ont montré Lazarus, et après lui M. Emile Durkheim et ses émules, que « le caractère et le développement de la vie psychique ne peuvent être attribués à l’individu somme tel. C’est seulement au sein de la société, dans la participation à la vie collective que la mentalité des individus se forme; logiquement, chronologiquement et psychologiquement, la société est antérieure à l’individu », et soit dit en passant, on devrait bien cesser de répéter à satiété, comme on le fait en certains milieux, que la famille est antérieure à la société; ce principe est paraît-il très important pour certaines démonstrations, mais ce n’en est pas moins un fantôme, et ce

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déjà, telle quelle, cette vérité marque un progrès substantiel sur l’état antérieur où on considérait que les institutions sociales étaient produites du dehors, par la seule action directe des outillages et des mécanismes externes.

Trompé par la notion de cause, trop légèrement transférée des phénomènes physico-chimiques aux phénomènes sociaux, on avait cru pouvoir rattacher les faits sociaux à des causes externes, qui les engendraient automatiquement, sans la collaboration intermédiaire de Pagent humain : ainsi on enseignait que la houille

prétendu classement chronologique ou organique n’a aucune signification ni dans un sens, ni dans l’autre.

Mais cette vérité n’implique pas que la société soit elle-même une réalisé psychique, autonome et créatrice, distincte des activités psychiques des membres qui la composent. On allègue que « puisque la caractéristique des phénomènes sociaux est d’exercer du dehors une pression sur les consciences individuelles, c’est qu’ils n’en dérivent pas et que, par suite, la sociologie n’est pas un corollaire de la psychologie. Car cette puissance contraignante témoigne qu’ils expriment une nature différente de la nôtre, puisqu’ils ne pénètrent en nous que de force ou tout au moins en pesant sur nous d’un poids plus ou moins lourd. Si la vie sociale n’était qu’un prolongement de l’étre individuel, on ne la verrait pas ainsi remonter vers sa source et l’envahir impétueusement... Ce n’est pas de lui que peut venir cette poussée extérieure qu’il subit ; ce n’est donc pas ce qui se passe en lui qui la peut expliquer ». [Règles de la Méthode sociologique^ septième édition, p. leS). — Ce raisonnement, que nous avons tenu à reproduire en entier parce qu’il est la base de toute la théorie, est un pur sophisme, et autant vaudrait dire que puisqu’une génération d’hommes habite des maisons qu’elle n’a pas construites et se sert de marteaux qu’elle n’a pas fabriqués, ces maisons et ces marteaux ne peuvent pas être l’œuvre des hommes. Il est parfaitement vrai que le voyageur qui, en travers de son chemin, se heurte à un barrage établi par plusieurs hommes, subit une pression t qui ne vient pas de lui ».., qui « ne dérive pas » de sa volonté, mais qui dérive de la volonté d’autres hommes attelés, avant son arrivée, à une tâche commune, et voilà tout le mystère.

Encore une fois, nous venons à la vie au sein d’une société qui n'a pas attendu notre naissance pour commencer d’être et de fonctionner, et nous la trouvons, au contraire, au premier moment de notre existence, armée de pied en cap, avec ses outillages matériels et réglementaires, ses doctrines, ses coutumes, sa morale théorique... et pratique,

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produit la grande industrie et les grandes villes, lesquelles à leur tour produisent les logements étroits, insalubres et coûteux, cause directe de la stérilité systématique, et on citait à Tinfini des enchaînements de ce genre. C’était le matérialisme économique et sociologique, aujourd’hui discrédité sous cette forme, mais très vivant encore, comme nous le montrerons, sous d’autres formes à peine différentes.

« Le mot cause, écrit M. Joseph Wilbois, confond deux idées différentes, la cause proprement dite et la simple condition. La cause proprement dite est celle

ses passions, ses traditions, et cette lourde masse pèse sur nous de tout son poids. Personne ne soutient que ces millions d’hommes n’ont que les pensées, les désirs et les sentiments qu’ils auraient s’ils vivaient isolément, et, puisque la société est un fait, ils sont mis en demeure de la vouloir en quelque mesure et d’en assurer au moins approximativement la permanence et, s’il se peut, le progrès. Donc il doit exister entre eux un concert de tendances, une coordination d’actions et d’efforts, et, en tout cas, la solidarité les relie. Mais ce concert et cette coordination ont leur unique point d’appui dans les consciences individuelles ; la société ne se pense pas elle-même en une conscience qui lui serait propre et distincte de celle de ses membres, pas plus qu’elle ne se veut d’une volonté externe à la leur, pas plus, hélas, qu’elle n’est dotée d’organes personnels, aptes à répondre à ses besoins, lorsque ses membres négligent d’en tenir compte. Lorsque quatre personnes forment une société en nom collectif, dit on que la société nouvelle est douée d’une activité psychique propre, distincte de celle des quatre associés? Personne n’y songe, et cependant la science du Droit reconnaît à juste titre qu’une personne juridique nouvelle est apparue, personne ayant un patrimoine séparé et des intérêts propres. Que s’est-il donc passé ? ceci simplement que les associés’, par cela même qu’il ont résolu de former la société, ont accepté d’intégrer dans leur psychisme interne, à côté des préoccupations de leur intérêt personnel, le souci des intérêts sociaux ; c’est toujours et uniquement dans les consciences individuelles, seules réalités vivantes, que se manifestera ce souci, mais il y sera si réel et si vif que parfois un associé s’abstiendra d’un acte qui serait conforme à scs intérêts personnels, mais nuirait à la collectivité.

On tire argument du cas de la cellule et des synthèses chimiques, comme celles du bronze ou de l’eau, où le composé est doué de qualités que ne possédaient pas les éléments composants. Mais l’argument se retourne, car il s’agit ici d’une synthèse d’éléments dissemblables, et

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qui contient en elle la totalité de son effet : ainsi le choc est la cause qui brise le verre, le froid est la cause qui congèle l’eau, la tension de l’arc est la cause qui lance la i èche, etc. La condition n’est que la chiquenaude qui déclanche la cause véritable : le piano est la condition pour que j’entende un pianiste, la guerre est la condition pour qu’un général se révèle, le choc est la condition pour que la poudre éclate, mais ni le piano, ni la guerre, ni le choc ne sont les causes du talent de l’artiste, du coup d’œil du chef, de l’impulsion de la balle. Pour produire l’effet, la cause est suffisante, la condition n’est que nécessaire.

non d’une juxtaposition d’échantillons identiques. Le cuivre et l’étain ont disparu pour former un corps nouveau que l’on voit et que l’on touche, tandis que le troupeau n’a d’autre réalité que celle des moutons qui le composent, et l’addition de gouttes d’eau ne donnera jamais que de l’eau.

Il fut de mode aussi, il y a quelques années, d’insister sur la psychologie des foules et sur les mouvements d’enthousiasme spéciaux à certaines cérémonies religieuses ou patriotiques. Mais on s’est aperçu que ces mouvements d’effervescence, qui résultent en effet de la réunion, ne sont que de petites curiosités pychologiques, sans aucune portée sociale. 'ï'els députés qui se montrèrent d’admirables patriotes dans l’émouvante séance de la Chambre du 4 août 1914, multiplièrent ensuite, et notamment après le retour de la p^ix, les témoignages les moins équivoques de leur basse ambition et de leur esprit de flatterie démagogique, et de même ces innombrables citoyens de toute condition qui au 14 juillet, acclament l’armée et le drapeau, et crient t Vive la France >, persévèrent avec ténacité dans les pratiques égoïstes qui ruinent la substance même de leur patrie. La différence est grande entre l’explosion passagère de l’enthousiasme et les dispositions véritables et profondes de l’âme, qui seules comptent pour la vie sociale quotidienne. Montalémbert s’en souvenait, lorsqu’il souhaitait à l’Eglise plutôt e l’influence » que le « triomphe ».

Je m’abstiens à dessein de rappeler ici les objections psychologiques si graves que soulève la théorie des représentations collectives. Comme le dit excellemment M. Dominique Parodi, « prétendre qu’un fait social ne doit jamais s’expliquer que par un autre fait social, en faisant abstraction de la manière dont il retentit chez des êtres capables de penser et de vouloir, c’est proprement se mettre hors d’étal de le comprendre. » La Philosophie contemporaine en France, Paris Alcan 1920. p. 157.

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« Eh bien, les facteurs sociaux ne sont que des conditions dans la vie humaine. La remarque est capitale. Pour la démontrer, il n’y a pas besoin de grandes preuves, il suffît de se dégager de l’obsession des mots. Ainsi il est clair que, si le climat produit la poésie, ce n’est pas de la même manière que le froid produit la glace. On ne peut même pas dire que l’homme sorte de son sol comme en sort la plante. Nous ne sommes ni une cristallisation, ni une efflorescence du milieu, puisque, si fortement que ce milieu marque « sur nous » son empreinte, ce « nous » était devant lui une originalité préexistante, et la meilleure preuve c’est que la même région ne donne pas la même forme aux sociétés d’hommes et aux bandes de loups. Notre pays est le clavier qui nous attend, et non le sculpteur qui nous modèle ; c’est un champ de bataille, et non un bouillon de culture : les explications géographiques traitent de conditions et non de causes » h

î. Devoir et Durée, Paris Alcan 1912 p. i52. — Quelques pages plus loin, ce perspicace observateur ajoute encore : « Nous avons dit que Pindustrie produisait la chimie, que les Mécènes produisaient les artistes, que les conflits produisaient la justice. Mais que signifie produire? Provoquer serait mieux. L’industrie provoque la chimie, à condition qu’il y ait à coté de l’industrie des talents scientifiques ; les Mécènes provoquent les artistes, à condition qu’il y ait, loin de leur salon où on expose, des ateiiers où Ion travaille; les conflits provo- <iaent la justice, à condition qu’il y ait en chacune de nos âmes une justice vivante déjà ; les voies de communication provoquent le commerce, mais l’invention de la vapeur a créé des voies de communication à son tour ; d’une façon générale*, pour que la division du travail satisfasse à un nouveau besoin, il faut au moins qu’il n’y ait pas en notre âme cette torpeur animale qui se refuse d’avance à tout luxe inconnu. La complication du déterminisme d’usine ou du déterminisme d’empire donne une force à nos tendances ; elle les accélère, elle les unit, elle les canalise; mais ce n’est pas elle qui les a lancées en nous. Cependant si le matérialisme se trompe lorsqu’il croit toucher les raisons premières, le spiritualisme ferait également fausse route en essayant de remplacer les causes économiques par des faits psychologiques ». p. 164.

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Il faut approuver entièrement ce redressement critique qui met fin à une mystification. Nous ne devons jamais oublier que les phénomènes sociaux ne sont que le retentissement de notre activité psychique : en s’amalgamant avec nos finstincts, nos appétits, nos tendances, nos désirs, nos raisonnements, les éléments externes adoptent la courbe d’une direction déterminée, après avoir déclanché en nous, plus ou moins automatiquement le vouloir qui produit l’acte. Gardons-nous de raisonner jamais comme si le phénomène social pouvait être l’effet direct et nécessaire de tel autre, en dehors de toute option et de toute collaboration de notre part. Le rayon extérieur ne donne sa lumière qu’après avoir traversé le prisme de notre activité psychique qui retient, élimine, trie, préfère et devient ainsi le centre organisateur de la vie sociale tout entière. D’immenses gisements carbonifères ne donnent naissance à aucune industrie, de très riches mines de fer demeurent inexploitées et le nombre est grand des rivages poissonneux que ne sillonne aucune barque de pêche.

Ce sera donc la tâche essentielle du sociologue que de pénétrer à l’intérieur de ce psychisme, en ces replis cachés où s’établissent les communications entre les organes récepteurs et les appareils d’émission. Les renseignem* ùs sur les éléments externes étaient indispensables, et sans eux on risquait de retomber dans cette idéologie puérile qui fut si pernicieuse, mais le matérialisme naïf ne le serait pas moins.

Comment vont se former ces représentations et quelles forces, quels éléments concourent à leur formation ?

Tout le monde accorde que le Lieu géograpliùjue est

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un premier élément, d’importance variable suivant les sociétés, mais qu’en toute hypothèse le sociologue doit toujours analyser avec soin. Une société de mineurs ne ressemble pas à une société de pêcheurs, et les agriculteurs de la plaine sont différents des montagnards ; personne n’est étonné de constater que les nègres de l’Equateur sont très différents des Lapons. Je cite ces exemples grossiers, mais on pourrait aussi,- dans une même série de lieux, suivre la gamme délicate des nuances, et montrer qu’à mesure que s’accroît la profondeur des eaux ou d’un gisement minier, la structure sociale de la population de pêcheurs ou de mineurs subit des modifications qu’il est possible d’analyser.

Tout le monde accorde aussi que le Travail exerce une influence très précise et très étendue sur l’organisation sociale; il est, comme nous le verrons, la rencontre de l’homme et de la nature ; sous l’impulsion de ses besoins, l’homme va s’employer à tirer du lieu les ressources nécessaires à sa subsistance. Pour y parvenir, il se servira de l’outillage, rudimentaire ou puissant, suivant les cas, dont il dispose, afin d’assurer à sa convenance cette exploitation du Lieu h et encore une fois, tous les sociologues reconnaissent la souveraine importance de ce régime du Travail qui exercera directement ou indirectement une influence décisive sur toute la série des phénomènes sociaux. Cette influence va de pair avec celle du Lieu, dont elle est complémentaire, et il suffit d’observer les extraordinaires transformations sociales produites parfois par l’apparition d’une race nou-

I. Le terme « outillage » est pris ici dans son acception la plus large: il vise à la fois tous les mécanismes matériels et techniques, financiers, juridiques et administratifs, sur lesquels l’homme peut compter pour entreprendre l’exploitation du Lieu.

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velle en un lieu anciennement occupé, pour être aussitôt convaincu de la valeur sociale de ce deuxième élément. Qui oserait dire que l’Algérie, la Tunisie, le Maroc, l’Egypte, le Transvaal, l’Australie ne sont pas aujourd’hui profondément dissemblables de ce qu’ils étaient avant l’immigration européenne Et cependant le Lieu est resté le même.

Mais ici se pose une question capitale pour le sociologue et la méthode qu’il doit suivre : doit-on considérer que cette double action du Lieu et du Travail sur l’organisation de la vie sociale est à ce point importante et décisive qu’elle serait, à vrai dire, exclusive de toute autre, ou du moins qu’elle serait si prépondérante et dirigeante que les autres, s’il s’en trouve, seraient à peu près négligeables ? Ce serait vers elle, et elle seule, que le sociologue devrait d’abord diriger son enquête ; tous les mécanismes de la vie sociale seraient sous son étroite dépendance, et donc la bien analyser, la bien comprendre serait analyser et comprendre la vie sociale tout entière. A peine trouverait-on deci-delà quelques forces autonomes, valeurs d’appoint, apportant leur contribution à la formation du complexus social. *

Cette manière d’envisager la vie sociale est sans doute singulièrement séduisante, car nous la trouvons plus ou moins consciemment admise par quatre écoles ou groupements d’études sociales ou économiques.

La première École qu’on doive mentionner ici, quoique la chronologie ne lui donne pas ce rang, mais parce que la vigueur de ses aflirmations le lui réserve incontestablement, est l’Ecole du socialisme scientifique, issue

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de Karl Marx, d’Engels et de Lassalle. Marx et ses disciples professent pour l’idéologie un mépris qui n’a d’égal que celui que professait Napoléon : « Les conceptions théoriques des communistes, dit le Manifeste communiste, ne reposent nullement sur des idées. Elles ne sont que l’expression générale de faits donnés ». Et, parmi ces faits, il en est un qui prime et domine tous les autres, celui de « la production sociale des mo5^ens d’existence ». Les besoins matériels de l’homme sont à la fois si pressants et si exigeants que la combinaison des moyens employés pour y satisfaire conditionne l’organisation sociale tout entière. Non seulement ils déterminent la structure économique, mais encore ils commandent tous les rapports sociaux, « même ceux soidisant de l’ordre le plus élevé, de la politique, de la littérature, de l’art, de la morale, de la religion. Tous sont expliqués par les faits de l’ordre économique : d’abord par ceux relatifs à la production, et, parmi ceux-là, plus spécialement encore par ceux qui concernent les instruments techniques de la production et leur mise en œuvre. Par exemple, la production du pain et, dans la production du pain, les étapes successives du moulin à bras dans l’antiquité, du moulin à eau au Moyen Age, du moulin à vapeur aujourd’hui, voilà qui explique le passage de l’industrie familiale à l’industrie capitaliste, et de celle-ci à la grande industrie, et les régimes de l’esclavage, du servage, du salariat, et même les étapes successives de la civilisation en général, beaucoup mieux que le progrès des idées d’affranchissement ou autres « bourdes bourgeoises du même acabit h »

I . Gide et Rist, Histoire des Doctrines économiques, Paris Larose et Tcnin, 190g, page 540.

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En changeant le mode de production, les hommes changent tous leurs rapports sociaux. « Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain ; le moulin à vapeur vous donnera la société avec le capitaliste industriel », formule pittoresque où l’auteur du Capiïa^ exagère à peine l’essence de sa doctrine, que nous retrouvons, sous une forme plus modérée et plus scientifique, dans ce passage souvent cité de la Préface de la C/'itique de U Economie politique : ^ a Dans la production sociale des moyens d’existence, les hommes contractent des rapports déterminés, nécessaires et indépendants de leur volonté,' des rapports de production qui sont corrélatifsà un stade déterminé du développement de leur force productive. Tput l’ensemble de ces rapports de production forme la structure économique de la société, c’est-àdire qu’il est la base réelle sur laquelle s’élève une superstructure juridique et politique, et à laquelle correspondent des formes sociales déterminées, une conscience. Le mode de production de la vie matérielle détermine en général le processus social, politique et intellectuel de la vie. Ce n’est pas la conscience de l’homme qui détermine sa manière d’être, mais sa manière d’être sociale qui détermine sa conscience ».

Personne n’ignore l’immense succès d’opinion de cette doctrine dans nos sociétés occidentales ; jusqu’à ces derniers temps, elle fut, pourrait-on dire, le dogme initial de’^presque tous les partis socialistes ou communistes. « Notre parti, écrivait jadis Jules Guesde, dans le Citoyen de Paris, ne repose que sur des intérêts à satisfaire;... il se vante d’être le parti du ventre et ne lait appel qu’à l’intérêt des prolétaires pour les jeter à Tassaut de la société bourgeoise ». Ainsi notamment, la notion de l’intérêt, tout au moins de l’intérêt de classe,.

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élimine la notion de devoir, et ceux-là mômes, parmi les disciples de Karl Marx qui ne se haussent pas jusqu’aux « paradoxes éblouissants » de Loria, professent avec leur maître que la morale est à chaque instant ce qu’elle doit être Tout ce que l’évolution économique travaille à constituer est bon ; tout ce que l’évolution économique travaille à éliminer est mauvais. Ainsi l’infrastructure économique domine et régit la morale comme le reste, et elle explique la vie sociale tout entière.

On peut se croire fort éloigné d’une Ecole dont on répudie vigoureusement les conclusions, et cependant s’en rapprocher beaucoup plus qu’on ne le pense, et c’est ce qui est arrivé aux économistes de l’Ecole dite libérale ou orthodoxe. On sait que Marx et Lassalle ont emprunté à cette école les prémisses de leur doctrine, et les protestations intéressées de maints économistes animés de bonnes intentions n’ont pu prévaloir contre la

1. Karl Marx, Misère de la philosophie 2® édition p. i56. Dans V Humanité du !«»' Septembre 1912, M. Compère Morel, député unifié et un des leaders du parti socialiste, déclarait hautement qu’il était le plus fervent des matérialistes.

2. Cet auteur montre, dans la Constitution sociale, que toute l’histoire, toutes les guerres, les Guelfes et les Gibelins, la Réforme, la Révolution française et même la mort du Christ sur le Calvaire reposent sur l’infrastructure économique. D’ailleurs, pour M. Loria, le fait déterminant qui sert de base à tous les autres, ce n’est pas la technique industrielle, c’est le régime des terres. — Au lieu de s’étonner des formules de M. Loria, il convient plutôt de le remercier de sa franchise, car tous les marxistes ne doivent-ils pas enfin de compte aboutir à pareille affirmation, et lorsque M. Labriola déclare qu’il s’agit seulement d’expliquer en dernière instance tous les faits historiques par le moyen de la structure économique sous-jacente (« Conception matérialiste, p. 120), pourrait-il refuser de souscrireà l’assertion de M. Loria ?

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certitude d’une paternité si incontestable. On eût peutêtre mieux compris ces rapports de filiation, si l’on avait pris plus exacte conscience de l’identité du principe initial admis par les deux groupements. La doctrine du matérialisme économique peut adopter des directions diverses, suivant le point d’attache auquel on l’accroche. Karl Marx considérait surtout la condition des travailleurs manuels ; Adam Smith et ses successeurs raisonnaient plutôt sur le « cas » du négociant et de l’industriel, dont la psychologie assez simple — et qu’ils simplifiaient encore par prétérition très excusable d’ailleurs — leur servait de modèle pour leurs raisonnements sur Vhomo œconomicus h Ils ne doutaient point que tout homme ne fût avant tout sensible à l’attrait du plaisir et de la richesse, à la crainte de l’effort, et le souci du rendement maximum au moindre coût devait nécessairement, pensaient-ils, exercer sur tout esprit des réactions quasi réflexes et unilinéaires orientant inévitablement les activiiés dans une direction déterminée. A eux aussi, il ne paraissait pas douteux que la société fût essentiellement constituée par un commerce égoïste de produits et de services, et quand on sait en quelles dépendances ils plaçaient le mariage, la procréation des enfants et le mode d’existence, on ne peut douter qu’ils

I. Telles pages d’Adam Smith, de Malthus et de Ricardo seraient fort bien à leur place dans le Capital, et à l’époque où ces grands économistes composaient leurs ouvrages, on ne pouvait concevoir que sous cette forme matérialiste la rigueur de l’analyse scientifique appliquée au domaine de l’économie. Le socialisme scientifique ne put succéder au socialisme utopique qu’en empruntant ses procédés d’analyse aux ouvrages mêmes qui furent écrits pour combattre son prédécesseur. On sait par exemple que c’est pour combattre l’idéologie communautaire de Godwinque Malthus prit la plume. — Cf., sur ces affinités : Gaston Richard, la Sociologie générale et les lois sociologiques, Doin et fils, Paris p. 41 et s.

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n’eussent admis la même dépendance à la charge des autres institutions civiles et politiques, si l’occasion s’était offerte à eux de s’expliquer sur elles. Ce sont par exemple, « les conflits d’intérêts qui sont les seules causes des guerres » h et, de même, « la communauté d’intérêt est le seul facteur des nationalités ». A chaque page de leurs ouvrages, on retrouve des formules de ce genre, et c’est logique, vu l’importance qu’ils attachent au souci de la richesse et aux conditions purement physiques de sa production

C’est encore le matérialisme sociologique que nous retrouvons sous d’autres apparences dans les travaux de VEcole française de sociologie, dont M. Emile Durkheim fut pendant trente années le chef autorisé. Je

1. Ainsi M. Norman AngeH, auteur de la Grande Illusion, est persuadé que du jour où la cause éconoiAique des guerres sera dégagée et révélée au grand public, les peuples n’en seront plus les dupes, parce qu’ils verront qu’il n’y a aucun profit à attendre de la guerre. De même M. Delaisi, commentant la guerre des Balkans, dans la revue La Paix par le Droit cherchait la cause de la guerre de 1912 et il concluait: « Qui a fait ce miracle? Les aspirations nationales, la langue, la religion ? Non pas : sur tous ces points ils [les quatre Etats de la péninsule] étaient ennemis ; c’est la nécessité économique qui les a réunis. Le besoin de souder leurs rails leur a fait oublier la volonté de séparer leurs races, le chemin de fer les a conduits à la croisades le porc serbe, le blé bulgare, le commerce grec ont déclanché ce grand mouvement religieux ». Ch. Gide, La Coopération, Janvier iQiS.

2. Les lecteurs qui souhaiteraient un supplément de démonstration le trouveraient sans effort en parcourant la collection du journal le Temps, dont on connaît les sympathies pour toutes les doctrines de l’Economie politique. Plusieurs fois par semaine, le plus important des journaux orthodoxes français rappelle à ses lecteurs que le respect et la garantie des contrats, la liberté économique, la fidélité au régime «des impôts à la Française, sans inquisition, ni vexation », suffiraient à assurer la prospérité du pays : « ainsi la civilisation aura ses bases, le progrès social ses possibilités de développement. »

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n’ig'nore pas que celui-ci se défendit à plusieurs reprises contre cette allégation, mais, à lire les nombreuses pages de son œuvre et les ouvrages de son meilleur collaborateur et ami, M. Lévy Bruhl, à voir sa conception étrange des représentations collectives, supérieures et hétérogènes aux consciences individuelles, et dont il nous est interdit de chercher dans celles-ci comment elles se forment, à voir la place prépondérante qu’il accorde aux instincts et aux tendances irréfléchies, à cet inconscient social dont le rôle est pourtant capital, puisque c’est lui qui serait à la fois la source et le principe de tant d’institutions sociales que nous ne pouvons comprendre, à voir enfin la facilité avec laquelle il accepte de faire rentrer dans le déterminisme universel les volontés humaines toujours exposées aux illusions de la liberté, force est bien de reconnaître la débilité du plaidoyer et d’admettre qu’on se trouve en face d’un avatar nouveau de ce tentaculaire matérialisme sociologique, reparaissant toujours dans l’esprit miême de ceux qui croient ou paraissent le combattre.

On nous dit que « la vie sociale repose sur un substrat qui est déterminé dans sa grandeur comme dans sa forme. Ce qui le constitue, c’est la masse des individus qui composent la Société, la manière dont ils sont disposés sur le sol, la nature et la configuration des choses de toute sorte qui affectent les relations collectives. Suivant que la population est plus ou moins considérable, plus ou moins dense, suivant qu’elle est concentrée dans les vides ou dispersée dans la campagne, suivant la façon dont les villes et les maisons sont construites, .suivant que l’espace occupé par la Société est plus ou moins étendu, suivant ce que sont les frontières qui le

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limitent, les voies de communication qui le sillonnent, €tc, ce substrat social est différent » b

Puisqu’il ne s’agit que d’un substrat, on pourrait croire que l’activité individuelle va pouvoir organiser la vie sociale, mais on sent combien est faible, pour ne pas dire négligeable, la part laissée à l’initiative de l’individu dans l’aménagement de la vie sociale, suivant les théories de l’Ecole française de sociologie, et puisque nulle part on ne traite de l’origine de ces mystérieuses représentations collectives, on est obligé de croire, comme y incitent d’ailleurs plusieurs formules, qu’elles sont l’effet mécanique de ce substrat même. En effet, « les représentations, les émotions, les tendances collectives n’ont pas pour causes génératrices certains états de la conscience des particuliers, mais les conditions où se trouve le corps social dans son ensemble », et ce matérialisme sociologique n’est d’ailleurs que trop conforme à la similitude probable entre les conditions de l’idéation collective et celles de la psychologie individuelle. Puisque « les phénomènes sociaux ne peuvent être considérés comme le produit de volontés arbitraires », et «dépendent de causes générales qui, partout où elles sont présentes, produisent leurs effets, toüj^urs les mêmes, avec une nécessité égale à celle des autres causes naturelles », on n’a aucune raison de penser qu’une place puisse être réservée à la « liberté collective », pas plus qu’il n’a été possible d’en réserver une à la liberté individuelle. M. Emile Durkheim nous met en demeure de choisir : « La question de savoir si l’homme est libre ou non a sa place en métaphysique : les sciences positives peuvent

ï. Emile Durkheim, Morphologie sociale, Introduction, Année sociologique, t. II, p. 52g.

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et doivent s'en désintéresser. Il faut choisir r ou reconnaître que les phénomènes sociaux sont accessibles à rinvestigation scientifique, ou bien admettre qu’il y a deux mondes dans le monde : Pun où règne la loi de causalité, l’autre où régnent l’arbitraire et la contingence » h

Voilà qui est clair et personne n’ignore en quel sens se fît le choix de M. Emile Durkheim. Ainsi, ce qu’on nous représentait à l’instant comme le substrat social devient bel et bien cause nécessitante, car « l’accroissement du volume et de la densité des sociétés détermine mécaniquement les progrès de la division du travail en renforçant l’intensité de la lutte pour la vie » et il est aussi « le facteur essentiel de ce qu’on appelle la civilisation. Elle est elle-même une conséquence nécessaire des changements qui se produisent dans le volume et dans la densité des sociétés. Si la science, l’art, l’activité économique se développent, c’est par suite d’une nécessité qui s’impose aux hommes; il n’y a pas pour eux d’autre manière de vivre dans les conditions où ils sont placés. Du moment que le nombre des individus entre lesquels des relations sociales sont établies est plus considérable, ils ne peuvent se rhaintenir que s’ils se spécialisent davantage, travaillent davantage, surexcitent leurs facultés, et de cette stimulation résulte inévitablement un plus haut degré de culture. »

Tel est ce mécanisme rigide. Il va sans dire que les mêmes causes nécessitantes qui obligent à la marche en avant et en règlent l’allure, en règlent aussi la direction, et M. Lévy Bruhl, complétant la pensée de son collè-

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