CHAPITRE VI
La Critique du Matérialisme Sociologique
<f Quelques explications mécanistes n’épuisent pas le sens de l’univers, et le réseau des formules algébriques et des théorèmes abstraits que nous jetons sur le monde laisse passer la réalité comme les mailles du filet laissent passer le fleuve. »
Discours de Jean Jaurès, à la Chambre des Députés, J. O. 12 février iSgS.
Il est entendu — et je tiens à le déclarer explicitement de nouveau — qu’on ne songe pas ici à contester la souveraine importance des actions organisatrices que le Lieu et le Travail exercent sur la série des institutions sociales d’une société quelconque; la question est aujourd’hui tranchée pour tous les esprits avertis et la persévérance que mettent encore quelques personnes à soutenir que les convictions morales ou religieuses importent seules n’aboutit qu’à discréditer des croyances qui recueilleraient plus d’estime, si elles s’alliaient à une plus exacte information.
Il s’agit seulement de savoir si ces deux éléments sont seuls ou presque à organiser la vie sociale, ou s’ils n’y travaillent qu’en collaboration étroite avec un troisième élément hétérogène, dont on indiquera plus loin la nature et le nom.
En premier lieu, on doit contester au matérialisme sociologique la prémisse même de son raisonnement,
LA CRITIQUE
et il n’est pas difficile de montrer que cette exploitation du Lieu par l’outillage humain, de laquelle dérivent^ paraît-il, tant de répercussions mécaniquement liées^ loin d’être elle-même une nécessité et l’eflet de l’automatisme, est au contraire fille de l’esprit, engendrée par une longue élaboration de l’activité psychique, où se mêlèrent quantité de désirs, de croyances, de doctrines, de sentiments très divers, que l’on ne pourrait sans violence ranger dans les catégories des réflexes spontanés ou des mobiles intéressés. C’est toujours le même sophisme. Parce que des pratiques communes^ des mécanismes remontés , des jugements tout faits^ des agencements variés pèsent sur nous de tout leur poids et nous enserrent en leurs emboîtements, on conclut à une mécanisation universelle de la vie sociale^ mais comment ne voit-on pas que la liberté spirituelle fut à l’origine et des premières ébauches des inventeurs et des premiers acquiescements des adhérents.^ C’est un lieu commun que les épreuves qui affligèrent souvent l’existence des grands inventeurs et on ne saurait dire combien il fallut d’efforts et de luttes opiniâtres contre les courants pour insérer dans la vie sociale desinnovations, dont personne ne discute plus la bienfaisance. « Nous avons de la peine, écrivait naguère M. Gabriel Tarde, à imeiginer combien les idées les plus simples ont exigé de génie et de chances singulières. On peut croire, à première vue, que, de toutes les initiatives, celle qui consiste à asservir pour les exploiter, au lieu de les chasser simplement, les animaux inoffensifs répandus dans une contrée, est la plus naturelle, non moins que la plus féconde ; et l’on est porté à la juger inévitable. Cependant, nous savons que le cheval, après avoir fait partie de la faune Ame-
ricaine, avait disparu de TAmérique au moment de la découverte de ce continent, et l’on s’accorde à expliquer sa disparition en admettant, dit Bourdeau, {Conquête du monde animal) « que les chasseurs durent l’anéantir (pour le manger) en beaucoup de lieux, (car le fait s’est produit aussi dans l’ancien monde) avant que les pasteurs songeassent à l’apprivoiser ». L’idée de l’apprivoiser était donc loin d’être forcée. 11 a fallu un accident individuel pour que le cheval soit devenu domestique quelque part, d’où, par imitation, sa domestication s’est répandue h »
Il est exact que ces mécanismes, parvenus à la plénitude de leur développement social et largement épanouis dans la société qu’ils régentent, nous apparaissent comme des causes de l’ordre mécanique, exerçant sur l’esprit une pression quasi irrésistible, mais il n’empêche que ces mécanismes sont eux-mêmes le fruit de l’esprit et de l’invention humaine et ils ressemblent plutôt aux mécanismes et aux reflexes des grands virtuoses, où l’automatisme des organes de perception et de transmission ne signifie rien autre chose que la puissance magnifique de la volonté disciplinée et longuement tendue, victorieuse enfin de la matière rebelle.
C’est encore la même piperie des apparences et des mots qui nous fait prendre pour des besoins incoercibles et profonds des appétits et des désirs, qui ne s’éveillèrent parmi les hommes qu’au contact de la baguette merveilleuse du libre esprit et dont les exigences mêmes, en nous, ne sont si pressantes que parce que nous y acquiesçons bénévolement, trop heureux de trouver des maîtres si complaisants à nos faiblesses et à notre sensualité.