‹ Introduction à la méthode sociologiquecChapitre 15 sur 58 · I. Op. cit.^ p. 5o · texte numérisé non relu

I. Op. cit.^ p. 5o

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11 faut citer encore cette belle page de M. Gabriel Tarde : « Le besoin cbun objet ne pouvant précéder sa notion, aucun besoin social n'a pga être antérieur à l’invention qui a permis de concevoir la denrée, l’article, le service propres à le satisfaire. Il est vrai que cette invention a été la réponse à un désir vague, que, par exemple, l’idée du télégraphe électrique a répondu au problème depuis longtemps posé, d’une communication épistolaire plus rapide ; mais c’est en se spécifiant de la sorte que ce désir s’est répandu et fortifié, qu’il est né au monde social ; et lui-même, d’ailleurs n’a-t-il pas toujours été développé par une invention ou une suite d’inventions plus anciennes, soit, dans l’exemple choisi, par l’établissement des postes, puis du télégraphe aérien? Je n’excepte pas même les besoins physiques, lesquels ne deviennent forces sociales, eux aussi, que par une spécification analogue, comme j’ai déjà eu l’occasion de le faire remarquer. 11 est trop clair que le besoin de fumer, de prendre du café^ du thé, etc., n’a apparu qu’après la découverte du café, du thé, du tabac. Autre exemple entre milleq (( Le vêtement ne suit pas la pudeur, dit très bien M. Wiéner (Le Pérou) ; mais au contraire, la pudeur se mani leste à la suite du vêtement, c’est-à-dire que le vêtement qui cache telle ou telle partie du corps humain fait paraître inconvenante la nudité de cette partie qu’on a l’habitude de voir couverte )) h

I. Que d’exemples il serait facile de citer! Qu’on songe à l’extraordinaire extension du cinématographe et de l’automobilisme dans nos sociétés occidentales. Que de gens aujourd’hui se croiraient des victimes, s’ils n’avaient pas la faculté de circuler en automobile ou d’aller au cinéma! Il y a trente ans seulement, personne n’éprouvait ce besoin, pas plus qu’aujourd’hui encore on n’éprouve le besoin d’aller en avion. Et cependant, d’ici quelque dix ans, ce besoin sera explici-

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Î1 n’est ici question que des inventions de l’ordre matériel et économique, qui, à une époque aussi oublieuse de la vie spirituelle, captent naturellement l’attention, mais les mêmes remarques devraient être reproduites à l’égard d’autres inventions de l’ordre intellectuel, politique, moral, qui bien que ne donnant lieu à la délivrance d’aucun brevet, n’en ouvrent pas moins des voies nouvelles à l’activité multiforme de nos sociétés. Artistes et littérateurs, économistes et politiques, moralistes et philosophes, héros et saints lancent incessamment en circulation des idées et des doctrines nouvelles, qui ne transforment notre vie individuelle et notre vie sociale, que parce qu’elles transforment en même temps notre nature psychique, nos sentiments et nos désirs, nos goûts et nos tendances. Filles de l’esprit et exerçant leur action sur des esprits, ces innovations deviennent bientôt des habitudes, des rites, des routines, et, oublieuses du temps où elles avaient à lutter pour se faire accueillir, elles deviennent à leur tour une matière qui se retourne contre les forces spirituelles qui les ont engendrées ; puis un jour vient où, en un jaillissement nouveau, Tesprit engagera derechef le combat, au service d’une idée neuve, dont la victoire poussera vers un bief supérieur ce courant social qui semblait, au dire de doctes personnes, ne pouvoir que suivre les pentes, conformément aux lois du déterminisme universel. Eternel renouvellement des institutions sous l’action de l’invisible esprit, temporairement emprisonné dans les mécanismes que lui-même a remontés

tement ressenti par des milliers et peut-être des millions de personnes, qui se croiront martyrs et sacrifiées, si elles ne trouvent pas l’occasion facile et fréquente de satisfaire leur « besoin ».

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et qui, en leur orgueilleuse jouissance de la possession, beati possiclentes, pensent dominer à jamais ; leur résistance ne fera que donner plus de relief à ses succès! (( L’humanité est, dans son essence, écrit M. Joseph Wilbois, un faisceau de tendances religieuses, morales, scientifiques, industrielles, libres par conséquent, qui ont été jetées le long d’une durée où elles doivent se glisser à travers la matière, la végétation et l’animalité, et que M. Bergson appellerait peut-être « l’élan humain ».

« Notre évolution, dès lors, n’est ni le déroulement mécanique, à partir d’un type qui se répète, sous d’autres formes, ni la course finaliste vers un modèle qu’il faut finir par atteindre ; il n’y a pas, au début, une cause donnée d’où tout se déduirait, ni à la fin un but donné où tout s’immobiliserait : ces deux points fixes sont deux mirages. L’évolution humaine ressemble plutôt au développement d’un fleuve dont on ouvre les sources et qui fera lui-même son lit, grâce au volume de ses eaux, à la vitesse acquise, aux débris qu’il arrache, c’est-à-dire par d’incessantes créations.

« C’est pourquoi le progrès n’est pas unilinéaire, comme l’exigeraient le mécanisme ou le finalisme ; il s’épanouit comme le delta d’un fleuve, vers des civilisations qui ne se rejoindront plus. »

11 faut noter encore qu’à chaque moment, et pour un peuple donné le point social de rencontre de ces tendances eût pu varier ; les mobiles économiques et intéressés eussent été moins entraînants, si les mobiles moraux et désintéressés avaient été plus puissants. Il n’était pas du tout fatal que le cinématographe et l’automobilisme prissent le développement qu’ils ont pris et fussent, au point où ils l’ont été, les collaborateurs

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de la désorganisation sociale : semblablement, dans l’avenir des éléments nombreux, dont plusieurs se /'attachent à la psychologie de la liberté, pourront infléchir leur développement dans une direction toute différente. M. Gabriel Tarde a bien vu cette « mouvance » incessante de la vie sociale. « A chaque instant, peuples ou individus, nous sommes, sans nous en douter, sous l’empire d’un désir dirigeant, ou plutôt d’une résolution antérieure qui persiste en nous, et qui, née d’une victoire antérieure, a toujours de nouveaux combats à soutenir ; et sous l’empire d’une idée fixe, d’une opinion, qui, acceptée après hésitation, ne cesse d’être attaquée dans sa citadelle. Voilà ce qu’on nomme un état mental chez les individus, ou un état social chez les nations... Des vagues d’espérances ou de craintes qui s’entrechoquent perpétuellement sous la surexcitation intermittente d’idées nouvelles suscitant des besoins nouveaux ; qu’est-ce autre chose que la vie sociale ! » ^

I. Les Lois de VImitation, 4® édition, Paris Alcan, 1904, p. 172 et 173. — Ce pénétrant psychologue a finement analysé cette mobilité incessante de nos états psychologiques, seuls substrats réels de notre vie sociale. « Ce qui est inventé ou inerte, c’est toujours une idée ou un vouloir, un jugement ou un dessein, où s’exprime une certaine dose de croyance et de désir, qui est en effet toute l’âme des mots d’une langue, des prières d’une religion, des administrations d’un état, des articles d’un code, des devoirs d’une morale, des travaux d’une industrie, des procédés d’un art. La croyance et le désir: voilà doncf la substance et la force, voilà aussi les deux quantités psychologiques que l’analyse retrouve au fond de toutes les qualités sensationnelles avec lesquelles elles se combinent : et lorsque l’invention, puis l’imitation s’en emparent pour les organiser et les employer, ce sont là, pareillement, les vraies quantités sociales. »

M. Gabriel Tarde a bien montré aussi que « l’hétérogène, et non l’homogène, est au cœur des choses. Quoi de plus invraisemblable ou de plus absurde que la coexistence d’éléments innombrables nés éternellement similaires ? On ne naît pas, on devient semblable. Et d’ailleurs, la diversité innée des éléments, n’est-ce pas la seule justification possible de leur altérité / » (p. 78) Et ailleurs : « ce luxe de variations, cette exubérance de fantaisies pittoresques et de capricieu.

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Ainsi déjà une analyse méthodique de la réalité sociale nous mène très loin de ce matérialisme sociologique que semblaient justifier les premières apparences. Déjà la réfutation peut paraître décisive, mais que d’autres arguments on pourrait encore alléguer ! Je ne rappellerai que ceux qui me paraissent le plus injustement négligés.

N’en est-ce pas un, par exemple, et, à mes yeux, de souveraine valeur que celui-ci : comment ne pas être frappé du contraste étrange entre la sereine assurance avec laquelle nous expliquons le passé et l’ignorance totale où nous laisse notre science sur l’avenir, même le plus prochain.^ Nous rendons compte du passé, nous montrons la logique des événements, leur genèse, et hautement nous déclarons que ces liens étaient nécessaires, que chaque événement ne pouvait être autre qu’il ne fut ; nous excellons à expliquer, à rattacher ; notre ardeur franchit tous les obstacles, ceux de l’espace comme ceux du temps et nous décrivons l’origine du mariage, de l’inceste, de la propriété, de la religion, et cependant, qui de nous se hasarderait à prédire, non pas bien entendu, le détail des événements de demain ou d’après demain, mais seulement les grandes lignes de la destinée prochaine d’un peuple, d’une race, d’un continent.^ Pourquoi cet abîme d’ignorance, si voisin

ses broderies, que la nature déploie magnifiquement sous son austère appareil de lois, de répétitions, de rythmes séculaires, ne peut avoir qu’une source: l’originalité tumultueuse des éléments mal domptés par ces jougs, la diversité profonde et innée qui, à travers toutes ces uniformités législatives, réapparait jaillissante et transfigurée à la belle surface des choses ».

de ce puits de science ? Serions-nous moins capables d’analyser le présent que le passé? N’est-ce pas justement parce que nous sentons qu’au-dessus des mécanismes dans lesquels nous sommes engrenés plane notre liberté spirituelle, que demain sera en grande partie ce que nous le ferons et qu’il nous est impossible de savoir en quel sens se dirigera la libre option de nos contemporains b La fable d’Hercule est toujours vraie et le long de la route, les individus et les peuples rencontrent souvent la croisée des chemins. Et c’est parce que cette conviction est profonde en nous tous, que des hommes s’emploient à répandre des idées, par les conférences, les tracts, les brochures, les associations, et personne, en dehors des égoïstes et des pessimistes, ne soutient que ces hommes ont tort de croire à l’utilité de leur propagande. Au surplus, ne leur donnons-nous pas raison, quand, après coup, nous constatons que l’option des hommes s’est exercée suivant la bonne direction. Avec quel empressement nous célébrons alors notre perspicacité et notre liberté I Nous ne les oublions et ne pensons à la fatalité, au mécanisme, que lorsque le choix a conduit au naufrage 1

Mais, si tout cela paraît incontestable, il faut aussi voir jusqu’où tout cela porte et on verra que la portée

I. Vainement on alléguerait que notre réserve en ce qui concerne Tavenir vient en bonne partie de notre ignorance des inventions techniques que nous révélera demain. Le motif réel de notre réserve est tout autre : nous nous demandons non pas quels secrets de la nature nous seront révélés par les chimistes, les physiciens, les biologistes, mais quelle sera la réponse de nos contemporains aux sollicitations du devoir, de la morale, du dévouement, de l’idéal; accepteront-ils ou rejetteront-ils notamment les grandes disciplines sociales sans lesquelles aucune nation ne peut vivre? Telle est la question posée, et la réponse n’a que bien peu à attendre des inventions des chimistes ou des physiciens.

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est grande. Oui certes, nous avons raison de montrer le mécanisme automatique du passé, mais à cette condition qu’il soit bien entendu que ce passé n’était fatal que parce que, à tel moment, les dispositions psychiques des hommes étaient ce qu’elles furent, et il n’était

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