Op. cit., p. iSg
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que la connaissance des anciens instruments dont on se servait, il y a trente ou quarante siècles, pour labourer la terre, moudre le grain ou filer la laine, n'est indispensable pour comprendre le fonctionnement de nos charrues à multiples socs, de nos minoteries ou de nos tissages mécaniques. Pas plus qu'il n'est démontré que le mécanicien qui dirige une locomotive cornpound perfectionnée ait besoin de connaître la genèse de la première locomotive et de tous les perfectionnements ultérieurs pour comprendre l'utilité de chacun des rouages de sa puissante machine, pas davantage n'est-il nécessaire au sociologue de connaître l’état primitif d'une institution sociale étudiée et des Innombrables modifications apportées au cours des âges, pour comprendre sa raison d'être, les services qu’elle rend, les effets qu’elle produit, les institutions annexes qu'elle suppose ou réclame.
Les générations humaines n’acceptent pas plus de s’embarrasser des outillages ou des mécanismes sociaux du passé, lorsqu’ils ne leur sont plus serviables et utiles, qu’elles ne s'embarrassent des outils et des instruments de bois ou de fer que des inventions ont rendus désuets et inutiles. Dans les deux cas l’accoutumance, l'apathie, la routine peuvent favoriser un conservatisme exagéré, mais dans les deux cas aussi celui-ci ne peut résister indéfiniment à l’érosion du courant nouveau des expériences quotidiennes et avantageuses ou du moins jugées telles. Qu’on veuille bien réfléchir un instant à la rapidité de notre évolution sociale, rapidité qui n’est pas moins grande que celle des transformations de notre technique industrielle. 11 y a moins de quarante ans, le divorce était inconnu en France et en 1921 on en compta 32.557. On connaît aussi l’effondre
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ment de notre natalité et la multiplication des avortements en l'*espace d’une génération. A un autre point de vue, que de changements survenus dans l’organisation politique des Etats de l’Europe occidentale, depuis soixante ans ! Quelques décades ont suffi pour rompre une tradition monarchique de plusieurs siècles. De même le vote des femmes, que presque personne, il y a moins de quarante ans, ne songeait à réclamer est devenu une institution quasi universelle, pratiquée déjà par plus de cent trente huit millions de femmes, et nous l’aurions aussi adopté en France, si les imbroglios de notre politique intérieure ne nous en avaient détournés.
On pourrait multiplier à l’infini les exemples ; la constatation serait toujours identique : une institution sociale quelconque ne se maintient et ne* se perpétue que par l’appréciation directe^ quotidienne et renou^ velée des services qu’elle rend, des avantages qu’elle procure, des relations harmonieuses qu’elle entretient avec les institutions latérales qui l’utilisent, la complètent ou la servent. Les cristallisations de pensées, de désirs, de tendances, de résolutions auxquelles elle correspond ne sont pas, par elles-mêmes, loin s’en faut, indéfiniment stables ; mais aussi longtemps qu’elle demeure, on peut être assuré qu’elle trouve dans les « représentations » psychiques l’explication suffisante et complète de son maintien et de sa durée h La loi du
I. On peut prendre pour justifier cette proposition l’exemple, unique d’ailleurs, et dont on a beaucoup abusé, pour la contredire : celui du repos dominical. « Qui pourrait comprendre, dit-on, la raison pour laquelle nous cessons de travailler un jour sur sept, si on ne savait les origines mosaïques de la prescription du repos sabbatique? » D’abord on peut remarquer qu’on a tout de même substitué, pour le repos un autre jour à celui primitivement choisi : et cette substitution
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moindre effort en vue d’un rendement donné ne régit pas moins la vie sociale tout entière qu’une de ses parties, la vie économique, et si elle fut toujours observée de l’homme un peu civilisé, parce qu’elle s’appuie à la fois sur sa raison et sur son intérêt, il est plus certain encore qu’on n’a pas à en craindre la violation de la part de nos sociétés modernes, qui sont loin d’exagérer l’esprit de tradition et bousculent parfois, avec une désinvolture puérile, jusqu’aux plus judicieuses traditions du passé.
On se trompe donc, lorsqu’on attribue à des origines étranges et lointaines la persistance de certaines de nos règles sociales les plus élémentaires, et si nous continuons à prohiber l’inceste, ce n’est pas du tout parce que, aux temps les plus reculés, nos ancêtres éprouvèrent un sentiment d’effroi à la vue des effluves du sang menstruel et à cause de « cette superstition grossière qui faisait attribuer au sang toute sorte de vertus surnaturelles », si bien qu’on n’en pouvait tolérer le contact entre membres du même clan. Eussent ils été insensibles à ces sentiments d’effroi que notre attitude serait la même, parce que la raison profonde de notre prohibition de rinceste — et de la leur — est ailleurs. Elle se . trouve dans l’impossibilité de concilier l’organisation de la vie familiale avec un système de relations sexuelles licite entre ascendants et descendants, ou entre collatéraux vivant sous le même toit et la même patria potes-
est déjà quelque chose. En outre, il faut croire que cette cessation de travail un jour sur sept répond assez exactement à nos besoins variés et à nos désirs profondément ressentis, puisque nos sociétés modernes, que le respect des traditions religieuses ne préoccupe pas de manière exagérée, n’ont songé ni à diminuer ni à accroître le nombre des jours fériés, mais se sont plutôt employées à rendre plus elïéctif pour tous le repos dominical.
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tas, et aussitôt qu’on commença à « discipliner le gorille » et à lui faire comprendre ses responsabilités vis-à-vis de la femme qu’il avait rendue mère, il fallut adjoindre d’autres disciplines complémentaires, sans lesquelles toute organisation familiale était impossible b Quelque place qu’aient tenue les représentations religieuses dans l’économie de la vie sociale des sociétés primitives, on se rend incapable d’en comprendre la genèse et la durée, si on ne les rattache à des avantages sociaux directement constatés et appréciés, car autrement le hasard et le caprice en eussent seuls fourni les éléments et on ne voit pas pourquoi elles auraient été favorables plutôt que contraires aux intérêts de la race, ni surtout pourquoi on eût persévéré à les maintenir.
Qu’on 3^ prenne garde. L’usage de la méthode historique, qui ne s’appuie pas sur une connaissance préalable de l^actuel et du vioant, risque de conduire à une double méprise et on est exposé à ne comprendre ni le présent, ni le passé Sans doute le présent est la suite
I. A cette raison permanente, éternelle pourrait-on dire, est venue, s’adjoindre à notre époque une raison qui peut-être n’existait pas autrefois et en tout cas, était inaperçue, celle des inconvénients physiologiques de l’union entre consanguins rapprochés et ces inconvénients semblent si incontestables que la législation du pays le plus nov'ateur, les Etats-Unis de l’Amérique du Nord, reprend aujourd’hui la prohibition du mariage entre cousins germains que certains pensaient attribuer à des survivances religieuses irraisonnées. Ce petit incident, auquel beaucoup d autres pourraient être joints, mériterait une méticuleuse analyse qui montrerait sans doute que les hommes que Fr. W, Foerster appelle « les grands connaisseurs du cœur humain» étaient par surcroît de très utiles serviteurs de la santé physique, à une époque où les connaissances scientifiques étaient encore rudimentaires.
'2. 11 est fort douteux que l’étude sur « les formes élémentaires de la vie religieuse » donne une exacte interprétation de la pensée religieuse des tribus australiennes; en tout cas elle, donne certainement une interprétation erronée de la pensée religieuse contemporaine et ce n’est.
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du passé, mais d’ua côté il convient de faire très large la part des inventions^ des innovations et de la liberté, et, d’un autre côté, ce passé ne nous est intelligible que par le chemin du présent et après les expériences et les leçons du présent. Que penserait-on du chercheur qui ferait de la paléontologie sans avoir étudié la zoologie, et de celui qui aurait la prétention d’étudier le cheval arabe tel qu’il vivait il y a quinze siècles, avant d’observer, dans nos meilleures écuries anglaises ou françaises, les caractères de ses descendants les plus authentiques } Ce que tout le monde jugerait illogique et antiscientifique en histoire naturelle ne l’est pas moins en sociologie : si l’étude des phénomènes sociaux a pu devenir une véritable science, ce n’est qu’à condition de se soumettre docilement aux exigences de toute recherche scientifique, qui sont d’aller du connu au moins connu ou à l’inconnu, du présent au passé, du vivant au disparu. La lumière des enseignements que nous aura donnée l’étude approfondie des institutions des sociétés actuelles nous est indispensable pour comprendre exactement les institutions des sociétés anciennes : nos problèmes nous éclairent sur leurs problèmes,
pas du tout la société que le fidèle prie et adore, sans s’en douter. Cf. en outre la critique de M. Alfred Loisy déjà citée, les observations de M. Dominique Parodi et de O.-L., La religion de V Humanité , dans Nouvelle Journée, juin 1920.
A l’époque, où la loi de Séparation des Eglises et de TEtat, du g décembre igo5, était en discussion au Parlement, M. Emile Durkheim avait soutenu que cette loi « en donnant plus d’autonomie aux laïcs sortirait l'Eglise de la situation anormale où elle était et déchaînerait les causes de différenciation muselées depuis des siècles >*. Une analyse directe de la pensée religieuse des catholiques eût révélé au savant professeur que ce déchaînement n’était nullement souhaité parles fidèles, pas même par ceux qui ont parfois le plus souffert des atteintes portées à la liberté légitime de leurs recherches scientifiques. — Cf. notre étude, Quinze années de Séparation, p. 35.
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nos difficultés nous font comprendre les leurs, et le commerce prolongé avec nos représentations nous permettra d’interpréter, par transposition, les représentations dont ils ont vécu.
On objecte qu’à ce compte nous sommes condamnés à tourner dans un cercle vicieux, puisque nos institutions et nos représentations, loin d’être inhérentes à notre nature, n’ont été possibles que grâce aux efforts et au labeur des générations qui nous ont précédés. Ce serait sortir du cadre de cette étude que de discuter ce problème de la connaissance : à quelque solution qu’on se rallie, force nous est toujours de partir de l’état psychologique qui est le nôtre et il s’agit seulement de savoir si nous nous contenterons, avant de nous lancer vers les explorations du passé, de la connaissance vulgaire du présent ou si nous nous assurerons l’avantage d’une connaissance méthodique et ordonnée. Il semble qu’il n’y ait pas à hésiter.
Au surplus, F. Le Play avait aussi remarqué qu’il existe encore à la surface de la Terre des sociétés dont le type social se rapproche de celui de sociétés anciennes disparues ; quelle ne sera pas la supériorité d’une étude directe si elle est faite par un sociologue, atteignant la vie actuelle, sur une étude indirecte d’un passé évanoui ^ !
I. « Tous les âges du monde social revivent au temps actuel: pour devenir maîtres de la science sociale, nous ne sommes donc pas tenus absolument de déchiffrer des manuscrits ou de recourit; aux Historiens. Nous pouvons recueillir dans nos voyages les matériaux épars de la science, puis les assembler à l’aide de notre propre raison ». Ouvriers Européens, t. I, p. 14.
A ce propos, je dois mettre en garde contre les renseignements fournis par les voyageurs et explorateurs. Ceux-ci peuvent avoir de bonnes intentions et le sens du pittoresque, mais la lecture même de leurs récits suffit le plus souvent à montrer combien ils sont étrangers aux
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Pour toutes ces raisons et plusieurs autres qu^il serait superflu d'énumérer ici ^ il appert que la méthode historique ne saurait être pour le sociologue qu’une méthode auxiliaire et d'appoint. Il doit d'abord s'attacher à bien observer et à bien connaître le vivant, l’actuel ; lorsque malgré tout des obscurités demeurent, il interrogera le passé et lui demandera le moyen de les dissiper. Loin de moi la pensée de dénigrer la valeur des études historiques ou d'en contester la nécessité ; les morts parlent en nous, mais, ainsi que l’attestent de dures expériences récentes de nos sociétés modernes, leurs paroles ne sont entendues que par les oreilles préparées à les recevoir, et quelle autre préparation serait accessible que la connaissance, aussi poussée que possible, des institutions actuelles que nous pratiquons, et des résultats, satisfaisants ou médiocres, auxquels elles nous conduisent?
études sociologiques et on ne saurait assez prémunir les esprits contre les dangers de ces prétendues enquêtes par personne interposée et non qualifiée. De même qu’on jugerait sévèrement l’homme qui voudrait étudier la paléontologie avant d’avoir appris la zoologie, de même on penserait peu de bien du médecin, qui prétendrait connaître la maladie du sommeil ou les maléfices de la mouche tsé-tsé, en lisant les relations des voyageurs ! Pourquoi le sociologue prendrait-il des libertés que se refusent ses confrères des autres sciences?
I. On pourrait ajouter par exemple que le maniement de cette méthode historique risque de devenir à peu près impossible ; en effet, on nous prévient que « pour juger du -sens dans lequel se développent les événements », il faut se garder « de comparer ce qui se passe au déclin d’une espèce vieillie » avec ce qui se produit au début d’une espèce jeune. Mais on ne nous donne aucun moyen de déterminer l’âge des sociétés.