I. 60® leçon, Baillière et fils, 1871, 4® édition, p
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Ainsi nous sommes assurés que,, grâce au positivisme, les plus orageuses perturbations ne pourront plus prévaloir contre rintime conviction morale et les règles de la conduite sont définitivement établies et seront aisément respectées ^
F. Le Play eut des prétentions beaucoup plus modestes et surtout dévolution de sa pensée Tamena très vite à reconnaitre le rôle des morales religieuses c ans l’économie de la conduite et la discipline des volontés; mais lui aussi pensa que la science sociale devait mettre fin aux insolubles discussions d’ordre moral et social. « La science sociale, écrit-il en 1855,, est restée dans l’état d’impuissanse qui a caractérisé la première période des sciences naturelles ; elle se compose surtout de systèmes qui se révèlent en général par l’antagonisme mutuel de leurs auteurs, en sorte qu’il est vrai de dire que cette science a pour ennemis les plus ardents ses propres adeptes. Les débats concernant l’organisation du travail, de la propriété, des échanges, sont presque aussi épineux que l'étaient, pendant les derniers siècles, ceux qui concernaient la transmutation des métaux, la panacée universelle, la phlogistique, etc, ils s’éteindront sans retour possible,, comme ces classiques controverses, sous l’influence de la méthode expérimentale».
I. Auguste Comte constata un peu plus tard que la docilité effective n’est pas toujours la conséquence inévitable de l’adhésion de l’intelligence, et il fonda aussi la Religion de l'Humanité, chargée de disposer les cœurs et de cultiver les sentiments altruistes Par cette institution, Auguste Comte témoignait qu’il connaissait mieux le cœur humain que la nature véritable des religions et l’événement a montré que les disciples les plus capables de poursuivre son œuvre scientifique étaient réfractaires aux prédications de sa religion.
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F. Le Play n’eût pas sans doute, même à cette époque, souscrit û l’opinion de ceux qui prétendaient tirer de la science sociale une morale et la finesse de ses analyses le préservait des négations massives du positivisme; toutefois il faut reconnaître que ses conclusions se rapprochaient singulièrement de cette limite, puisqu’il ne doutait pas qu’on ne pût tirer de cette science nouvelle un ensemble de règles concernant la conduite des individus, des familles et de la société.
11 lui parut que la notion de paix sociale et de prospérité constituait un critère scientifique de la valeur sociale des actes et des institutions, et qu’on pouvait en s’appuyant sur elle, connaître les lois de fonctionnement des groupements humains. De même que la médecine s’appuie sur la notion de santé et de fonctionnement harmonique des différents organes du corps humain, pour dégager les besoins de chaque organe et les lois qui le régissent, de même qu’on connaît les lois de la végétation du froment, en constatant les rendements en paille et en grains suivant les conditions de climat, de terrain, d’engrais et de culture, de même le sociologue serait en état de connaître les besoins et la fonction de chaque institution et les conditions de la santé sociale.
A vrai dire la notion de paix sociale et de prospérité est loin d’être simple et elle est même singulièrement touffue. 11 est des paix mauvaises, pax mala, et des guerres salutaires, hélium et les naïvetés, soit dit
en passant, de certains pacifistes à courte vue n’y changeront rien. D’autre part, il est bien des manières d’entendre la prospérité et on peut croire que le mot est tout chargé de métaphysique. F. Le Play avait trop l’esprit scientifique pour ne pas voir que la position qu’il choi-
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sissait lui interdisait de faire appel à aucun principe extrinsèque à sa science même ; par cet extrinsécisme, on fût retombé dans Tornière dont il s’agissait de sortir et on eût renoncé à doter l’esprit humain d’une science sociale formulant, dans l’autonomie de ses méthodes, des jugements sur les phénomènes sociaux.
F. Le play eut la claire notion de la difficulté doctrinale du problème à résoudre, et ce n’est pas un mince mérite, à une époque où la critique des sciences n’avait pas encore ébauché la grande œuvre dont les hommes de notre génération ont été les témoins et les bénéficiaires. « Sans doute, écrit-il, la convenance de rapprocher toujours les faits matériels de considérations appartenant à l’ordre moral donne lieu à quelques difficultés spéciales ; mais cet obstacle est moins diflicile à franchir que ne l’ont été ceux dont l’esprit humain a triomphé dans d’autres genres de recherches. Pour prévenir toute controverse sur les règles de morale et de justice d’après lesquelles les faits seront appréciés, il convient d’écarter les considérations secondaires pour s’attacher aux principes primordiaux adoptés par les nations civilisées. Ainsi, en ce qui concerne la constitution de l’industrie et la direction à donner au gouvernement des classes ouvrières, on ne se croira pas autorisé à trancher les questions conformément à des idées préconçues touchant la liberté des transactions, la fixation des salaires, l’intervention de l’Etat, l’association des travailleurs ou tout autre principe exclusif d’organisation sociale : mais on n’hésitera pas à constater que de deux systèmes sociaux mis en pratique dans des conditions analogues, le meilleur est celui qui garantit le mieux la moralité et le bien-être des familles, ainsi que l’affection mutuelle des maîtres et des ou-
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vriers. Afin qu’aucun vague ne puisse subsister sur ces appréciations, on prendra pour mesure de la moralité et du bien-être certains faits dont l’importance est universellement reconnue. On affirmera, par exemple, qu’une famille est placée dans de bonnes conditions lorsque son chef, modéré dans ses goûts, juste et affectueux envers ceux qui dépendent de lui, trouve d‘ans un travail régulier des moyens assurés de subsistance : lorsque la femme, fidèle à ses devoirs, d’épouse et de mère, fait régner l’ordre et la propreté dans l’habitation et dans les vêtements ; lorsque les enfants sont respectueux, envers leurs parents; lorsque tous enfin accordent aux vieillards, aux infirmes et aux malades, le respect,, haffection et les soins qui leur sont dûs. Tout système nouveau d’organisation qui compromettrait la sécurité de la famille ou qui tendrait à affaiblir ces vertus acquises, sera considéré comme défectueux, alors même que, sous d’autres rapports, il se' montrerait conforme aux tendances générales de la civilisation » h.
J’ai tenu à reproduire intégralement cette très curieuse page ; si on la lit avec un esprit critique, on y trouve que les postulats d’ordre moral sont ce qui y manque le moins et il n’apparait pas que F. Le Play soit jamais revenu sur la question, il s’est toujours contenté de la définition de la prospérité qu’il avait donnée dans son premier ouvrage, les Ouvriers européens. « J’appelle prospères les sociétés où la paix règne, sans un recours habituel à la force armée, où la stabilité des foyers domestiques, des ateliers de travail et du voisinage est assurée par la libre entente des pères de famille où. enfin
I Les Ouvriers européens, introduction, p. lo.
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la conservation de l’ordre traditionnel,, fondé sur ia loi morale, est le vœu commun des populations » K
Ainsi le F. Le Piay refusait nettement de suivre son émule,. Auguste Comte, et nous savons au contraire que son attachement au (( Decalogue éternel » ne fît que s’accroître par la suite, à mesure que s’aifirmaient davantage ses tendances conservatrices et traditionalistes. Nous verrons que pins tard quelques-uns de ses disciples reprirent la question, mais sans la pousser à fond, ni la faire beaucoup avancer.
Au contraire l’Ecole française de sociologie, issue du positivisme, reprit ex professo la grande affirmation doctrinale d’Auguste Comte. Dans la conclusion de son premier ouvrage, la Division du Travail^ M. Emile Durkheim avait déjà déclaré que « notre premier devoir ■était de nous faire une morale », et le docte professeur, rationaliste et li ire penseur, ne doutait pas que la sociologie ne fût entièrement qualifiée pour cette tâche. Les évènements politiques semblaient favorables à son accomplissement : à la suite des incidents de 1877, la France républicaine avait formé le dessein d’instituer une é ,iucation nationale entièrement indépendante de la morale chrétienne, et les autres sciences, moins confiantes dans leur aptitude à jouer le rôle que V Avenir de la Science leur départissait, voyaient avec sympathie la jeune sociologie s’employer à une tâche dont les plus
I . t. I®'’ chap. in, p. 70. — A Y Index des mots^ placé en tête du premier volume de la Réforme sociale en France^ on trouve cette définition du mot Prospérité : « état d’une société qui, en pratiquant la loi de Dieu, conserve l’harmonie, le bien être, la sécurité y.
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avertis des Enfants de l’Esprit nouveau sentaient à la fois Turgence et les difficultés. Aussi, dès 1893, dans les Règles de la Méthode sociologique^ M. Emile Durkheim aborda-t-il de front le grave problème et s’expliqua-t-il en toute franchise sur l’attitude qu’il se croyait autorisé à prendre. Vu l’importance singulière du débat engagé, je demande la permission de présenter ici un résumé un peu étendu de la thèse soutenue.
Après avoir protesté contre les dires de ceux qui affirment que « la science peut bien éclairer le monde, mais qu’elle laisse la nuit dans les cœurs », et revendiqué pour la science la mission de nous « guider dans la détermination des fins supérieures », le docte professeur nous assure qu’il est possible d’affirmer les droits de la raison sans retomber dans l’idéologie. En effet pour les sociétéè comme pour les individus, la santé est bonne et désirable, la maladie, au contraire, est la chose mauvaise et qui doit être évitée. Si donc nous trouvons un critère objectif, inhérent aux faits eux-mêmes, qui nous permette de distinguer scientifiquement la santé de la maladie dans les divers ordres de phénomènes sociaux, la science sera en état d’éclairer la pratique tout en restant fidèle à sa propre méthode. »
Après discussion et rejet de certains critères communément proposés, M. Emile Durkheim expose en ces termes le mode de critère qu’il croit apte à répondre au désideratum.
«Tout phénomène sociologique, comme du reste, tout phénomène biologique, est susceptible, tout en restant essentiellement lui-même, de revêtir des formes différentes suivant les cas. Or, parmi ces formes, il en est de deux sortes. Les unes sont générales dans toute l’étendue de l’espèce ; elles se retrouvent, sinon chez tous
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les individus, du moins chez la plupart d’entre eux et, si elles ne se répètent pas identiquement dans tous les cas où elles s’observent, mais varient d’un sujet à l’autre, ces variations sont comprises entre des limites très rapprochées. Il en est d’autres, au contraire, qui sont exceptionnelles ; non seulement elles ne se rencontrent que chez la minorité, mais, là même où elles se produisent, il arrive le plus souvent qu’elles ne durent pas toute la vie de l’individu. Elles sont une exception dans le temps comme dans l’espace. Nous sommes donc en présence de deux variétés distinctes de phénomènes et qui doivent être désignées par des termes différents. Nous appellerons normaux les faits qui présentent les formes les plus générales et nous donnerons aux autres le nom de morbides ou de pathologiques.
«D’ailleurs un fait ne peut-être qualifié de pathologique que par rapport à une espèce donnée. Les conditions de la santé et de la maladie ne peuvent être définies in abstracto et d’une manière absolue. La règle n’est pas contestée en biologie ; il n’est jamais venu à l’esprit de personne que ce qui est normal pour un mollusque le soit aussi pour un vertébré. Chaque espèce a sa santé, parce qu’elle a son type moyen qui lui est propre, et la santé des espèces les plus basses n’est pas moindre que celle des plus élevées. Le même principe s’applique à la sociologie, quoiqu’il y soit souvent méconnu. Il faut renoncer à cette habitude, encore trop répandue, de juger une institution, une pratique, une maxime morale, comme si elles étaient bonnes ou mauvaises en ellesmêmes et par elles-mêmes, pour tous les types sociaux indistinctement.
« Puisque le point de repère par rapport auquel on peut juger de l’état de santé ou de maladie varie avec les es-
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pèces, il peut varier aussi pour une seule et même espèce, si celle-ci vient à ckanger. C’est ainsi que, au point de vue purement biologique, ce qui est normal pour le sauvage ne l’est pas toujours pour le civilisé et réciproquement, Il y a surtout un ordre de variations dont il importe de tenir compte, parce quelles se produisent régulièrement dans toutes les espèces, ce sont celles qui tiennent à l’âge. La santé du vieillard n’est pas celle de l’adulte, de même que celle-ci n’est pas celle de l’enfant ; et il en est de même des sociétés ».
Finalement après d’autres remarques encore sur certaines survivances ou au contraire sur les retards inévitablement infligés aux innovations, M. Emile Durkheim aboutit à poser sur l’essentielle distinction du normal et du pathologique les trois règles que voici :
« — Un fait social est normal pour un type social dé¬
terminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quind il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution.
2® — On peut vérifier les résultats de la méthode précédente en faisant voir que la généralité du phénomène tient aux conditions générales de la vie collective dans le type so:ial considéré.
3® — Cette vérihcation est nécessaire, quand ce fait se rapporte à une espèce sociale qui n’a pas encore accompli son évolution intégrale. »
Ainsi serait obtenue la détermination des préceptes moraux, la technique des règles de la conduite. Objectera-t-on que par ce procédé on ne fait qu’enregistrer ce qui se fait et non pas édicter ce qui devrait être fait ; or la morale a justement pour objet de déterminer le devoir et par définition elle ne se tient Jamais pour
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satisfaite de ce qui est. L’objection paraît négligeable à l’auteur et il faut convenir qu’à son point de vue, il a raison de la juger telle. «Notre morale, dit-il ailleurs, est précisément aussi bonne et aussi mauvaise qu’elle peut être... La famille d’aujoura’hui n’est ni plus ni moins parfaite que celle de jadis: elle est autre, parce que les circonstances sont autres. Le savant étudiera chaque type en lui même et sa seule préoccupation sera de chercher le rapport qui existe entre les caractères constitutifs de ce type et les circonstances qui l’entourent... Le droit, les mœurs ne sont pas des systèmes logiquement liés de maximes abstraites, mais des phénomènes organiques qui ont vécu de la vie même des sociétés... La morale est pour nous un système de faits réalisés, lié au système total du monde. Si elle est telle ou telle à un moment donné, c’est que les conditions dans lesquelles vivent alors les hommes ne permelient pas qu’elle soit autrement ».
M. Lévy Bruhl n’est pas moins précis : « la morale d’une société est partie intégrante de l’ensemble des phénomènes solidaires entre eux qui la constituent. Etant donnés le passé d’une certaine population, sa religion, ses sciences, ses arts, ses relations avec les populations voisines, son état économique général, sa morale est déterminée par cet ensemble de faits dont elle est fonction. A un état social entièrement défini correspond un système, plus ou moins harmonique de règles morales plus ou moins définies, et un seul h »