I. Introduction à la sociologie de la famille
M. Levy Bruhl ajoute d’ailleurs cet argument, dont on ferait bien de méditer loyalement la portée et qu'il ne suffit pas d’esquiver par une pirouette : « Tout le monde concède ce postulat quand il s’agit de la morale d’une civilisation exotique ; personne n’hésite à en rendre
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Ainsi la sociologie serait compétente et seule ^ compétente pour déterminer le contenu de la loi morale et la règle des mœurs.
Toutefois cette œuvre accomplie, pour importante qu’elle soit, on n’est encore qu’à mi-chemin ; une morale religieuse n’est pas seulement une détermination de normes; elle est beaucoup plus que cela. Les sentiments d’obligation qu’elle éveille ont un caractère particulier où le respect tient une grande place et il n’est pas moins essentiel d’expliquer ces sentiments, premiers garants de la docilité du cœur. La difficulté ne fut pas pour arrêter les plus hauts représentants de l’Ecole française de sociologie. Ils estimèrent que la science ne saurait s’arrêter à la conception qui place en Dieu l’origine de l’obligation morale : elle n’a même pas à en connaître, puisque les causes secondes sont les seules dont elle ait à s’occuper. Dieu écarté, il ne reste plus d’autre alternative que de laisser la morale inexpliquée ou d’en faire un système d’états collectifs. « Ou elle ne vient de rien qui soit donné dans le monde de l’expérience, ou elle vient de la société. »
compte par les croyances religieuses, par l’état intellectuel, par l’organisation politique et économique. Il faut être logique et l’admettre aussi quand il s’agit de notre propre morale ». — L'argument est aussi ingénieux que puissant. On ne peut le réfuter qu’en admettant que « tout le monde » a eu tort d’accorder si facilement une chose de si grave conséquence. Vide supra, chap. IV’, notre définition du fait social.
I. « Bon nombre de philosophes se sentent attirés vers la sociologie et en acceptent les positions essentielles ; mais ils continuent à enseigner la morale théorique d’après les méthodes traditionnelles. Ils semblent ne pas s’apercevoir qu’il faudrait opter. »
Il n’y a, déclare M. Lévy-Bruhl, il ne peut y avoir de morale théorique. e Seules, désormais, compteront dans la science les recherches conduites par la méthode sociologique ».
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Or nous pouvons être assurés que cette deuxième solution est en effet justifiée. « D’une manière générale, il n’est pas douteux qu'une société a tout ce qu’il faut pour éveiller dans les esprits, par la seule action qu’elle exerce sur eux, la sensation du divin ; car elle est à ses membres ce qu’un dieu est à ses fidèles. Un dieu, en effet, c’est d’abord un être que l’homme se représente, par certains côtés, comme supérieur à soi-même et dont il croit dépendre... Or la société, elle aussi, entretient en nous la sensation d’une perpétuelle dépendance. Parce qu’elle a une nature qui lui est propre, différente de notre nature d’individu, elle poursuit des fins qui lui sont également spéciales ; mais comme elle ne peut les atteindre que par notre intermédiaire, elle réclame impérieusement notre concours. Elle exige que, oublieux de nos intérêts, nous nous fassions ses serviteurs, et elle nous astreint à toute sorte de gênes, de privations et de sacrifices sans lesquels la vie sociale serait impossible. C’est ainsi qu’à chaque instant nous sommes obligés de nous soumettre à des règles de conduite et de pensée que nous n’avons ni faites ni voulues, et qui même sont parfois contraires à nos penchants et à nos instincts les plus fondamentaux ^ ».
De la même manière on explique les sentiments de
I. Les Formes élémentaires de la vie religieuse, p. 296. « Parce qu’elles sont élaborées en commun, la vivacité avec laquelle elles sont pensées par chaque esprit particulier retentit dans tous les autres et réciproquement. Les représentations qui les expriment en chacun de nous ont donc une intensité à laquelle des états de conscience purement privés ne sauraient atteindre ; car elles sont fortes des innombrables représentations individuelles qui ont servi à former chacune d’elles. C’est la société qui parle par la bouche de ceux qui les affirment en notre présence ; c’est elle que nous entendons en les entendant et la voix de tous a un accent que ne saurait avoir celle d’un seul. »
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respect et de vénération qu’éveillent en nous « les manières d’agir auxquelles la société est assez fortement attachée pour les imposer à ses membres et la confianceen une force supérieure à la nôtre avec laquelle nous abordons le monde b »
c< Le milieu dans lequel nous vivons nous apparaît comme peuplé de forces à la fois impérieuses et secourables, augustes et bienfaisantes, avec lesquelles nous sommes en rapports. Puisqu’elles exerçent sur nous une pression dont nous avons conscience, nous sommesnécessités à les placer hors de nous, comme nous faisons pour les causes objectives de nos sensations. » Puis un jour vient où l’imagination religieuse métamorphose ces forces, les divinise, car c’est encore une propriété étrange, mais certaine, de la société que son aptitude « à créer de toutes pièces des choses sacrées... à. s’ériger en dieu ou à créer des dieux. » Ce que nous appelons la divinité n’est donc autre chose que « la société transfigurée et pensée symboliquement, » et cetîe divinisation est en un sens pleinement légitime. « La société n’est-elle pas pour les consciences individuelles un objectif transcendant.^ C’est une grande personne morale. C’est elle qui a fait la civilisation ; d’elle nous vient tout ce qui compte à nos yeux. Elle nous dépasse de tous les côtés, puisque de ces richesses intellectuelles et morales dont elle a le dépôt, quelques parcelles seulement parviennent jusqu’à chacun de nous. Plus la civili-
I. € De même, l’action sociale ne se borne pas à réclamer de nous des sacrifices, des privations et des efforts. Car la force collective ne nous est pas tout entière extérieure ; elle ne nous meut pas toute des dehors ; mais, puisque la société ne peut exister que dans les consciences individuelles et par elles, il faut bien qu’elle pénètre et s’organise en nous ; elle devient ainsi partie intégrante de notre être et, par cela même, elle l’élève et le grandit ».
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sation devient complexe, plus l’individu sent la société comme transcendante par rapport à lui. En même temps qu’elle est transcendante par rapport à nous, la société nous est immanente. Elle est nous-même en un sens, puisque l’homme n’est un homme que dans la mesure où il est civilisé. Ce qui fait de nous un être vraiment humain, c’est ce que nous parvenons à nous assimiler de cet ensemble d’idées, de sentiments, de croyances, de préceptes de conduite que l’on appelle la civilisation»*
Telle est la doctrine de l’Ecole française de sociologie et notamment de son chef M. Emile Durkheim. Si elle est Justifiée, il faut reconnaître que cette science nouvelle devrait tenir en effet dans la direction des sociétés humaines une place hors de pair, puisqu’elle serait en mesure d’entreprendre l’éducation morale de l’humanité dans des conditions inédites de précision rationnelle et de positivité, qui seraient sûrement appréciables et appréciées. Au milieu du désarroi des consciences, ce ne serait pas un petit service que de nous donner un si ferme point d’appui.
Malheureusement, il ne semble pas que la réalité justifie de pareilles ambitions et après avoir rendu hommage au talent des initiateurs, égal à leur sincérité, on se sent ici obligé de dire que, selon toute apparence, cette théorie désormais privée du prestigieux talent du docte professeur qui en fut l’inventeur, sera bientôt universellement abandonnée. On comprend que l’esprit laïque, en quête d’une morale indépendante de la religion chrétienne, ait réservé bon accueil à cette morale sociologique, alors surtout que les autres sciences.
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tout essouflées du grand effort de construction morale qu’on leur avait imprudemment demandé, s’étaient définitivement récusées. Mais cet accueil sympathique n’a tout de même pas préservé Paventureuse doctrine de critiques si décisives qu’il parait impossible qu’elle les puisse surmonter. Je me bornerai à en rappeler quelques-unes.
En premier lieu, on peut se demander en quoi une pareille science des mœurs, une pareille physique des mœurs peut avoir la prétention d’être une morale et à vrai dire la confusion paraît si inadmissible, qu’il serait sans doute impossible de la comprendre, si on ne savait combien fut grande à notre époque la désorganisation intellectuelle. Oui certes, il est exact que les mœurs et les croyances morales d’une société donnée, en un temps donné, sont solidaires de l’ensemble de ses mécanismes, de ses institutions et de ses représentations, que le tout constitue un système lié et logique ' et j’ose dire que personne, même parmi les adeptes de la morale sociologique, n’en est plus convaincu que l’auteur du présent ouvrage ; mais comment n’a-t-on pas vu le fossé aussi large que profond qui sépare cette affirmation des conclusions étranges qu’on nous met en demeure d’accepter.^ Par la physique des mœurs, encore une fois, on décrit ce qui se fait, ce qui est communément admis, on l’explique, on en montre les liaisons antécédentes ou subséquentes, les causes et les effets, et Je suis très persuadé, comme je le dirai plus loin que l’accomplissement de cette tâche rend au moraliste des services inestimables, si essentiels même qu'il lai est désormais interdit de vouloir les ignorer. Toutefois, on est très loin d’avoir constitué une morale, puisque celle-ci est par essence une réclamation de ce
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qui devrait être à l’encontre de ce qui est, une sollicitation pressante à dépasser le fait pour lui substituer un droit meilleur. Cette urgence de réalisation supérieure est à la racine même de toute conception morale, dont c’est justement le caractère essentiel de ne se tenir jamais pour satisfaite du conquis et du réalisé, haussant toujours son idéal à mesure que la pratique lui concède davantage.
Ainsi, en un sens, on peut dire que cette critique est radicale et absolue. Emile Durkheim, il est vrai, n’aperçoit pas du tout les choses sous cet angle et il se vanterait plutôt de cette nécessité d’abandonner les grandes perspectives d’ascension morale. « Notre méthode, écrit-il, a d’ailleurs l’avantage de régler l’action en même temps que la pensée. Si le désirable n’est pas objet d’observation, mais peut et doit être déterminé par une sorte de calcul mental, aucune borna pour ainsi dire ne peut être assignée aux libres inventions de l’imagination, à la recherche du mieux. Car, comment assigner à la perfection un terme qu’elle ne puisse dépasser ? Elle échappe, par définition, à toute limitation. Le but de l’humanité recule donc à l’infini, décourageant les uns par son éloignement même, excitant au contraire et enfiévrant les autres qui, pour s’en rapprocher un peu, pressent le pas et se précipitent dans les révolutions. On échappe à ce dilemne pratique si le désirable, c’est la santé, et si la santé est quelque chose de défini et de donné dans les choses, car le terme de l’effort est donné et défini du même coup. 11 ne s’agit plus de poursuivre désespérément une fin qui fuit à mesure qu’on avance, mais de travailler avec une régulière persévérance à maintenir l’état normal, à le rétablir s’il est troublé, à en retrou-
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ver les conditions si elles viennent à changer. Le devoir de l’homme d’Etat n’est plus de pousser violemment les sociétés vers un idéal qui lui parait séduisant, mais son rôle est celui du médecin : il prévient l’éclosion des maladies par une bonne hygiène et, quand elles sont déclarées, il cherche à les guérir ». ^
En toute franchise, je connais peu de pages plus graves que celle-ci ^ et j’aime à penser qu’il est nombre de rationalistes et de libres penseurs qui ne seraient pas les derniers à protester véhémentement contre elle. Si de pareilles conclusions étaient scientifiquement démontrées, il faudrait regretter l’apparition de la sociologie au XIX® siècle et nous féliciter hautement de ce que l’humanité ne l’ait pas connue plus tôt. Où en serions nous, si elle avait suivi pareil enseignement ! Elle n’aurait connu ni les grandes rénovations morales, ni les ardents apôtres de la vie intérieure, qui lui ont au cours des âges fait franchir une étape sur le chemin de la vertu et de la justice, et on doit même se demander si elle eût pu jamais sortir de l’ère des cavernes. Sous prétexte de science et de positivité, on tourne le dos et à la réalité psychologique et à la pratique et c’est justement parce que l’homme a toujours refusé de mesurer ses puissances d’être aux réalisations déjà obtenues qu’il a pu progresser. ^ Autrement il fût resté dans les vallées