Les règles, p. 92 et g
2. Je prie les lecteurs soucieux de comprendre les causes de la Crise morale des Temps nouveaux de rapprocher cette page des citations faites à la p. 244. Quand on pense que ceci a succédé à cela, encore une fois on ne s’étonne plus de l’acuité de cette crise, et bien plutôt est-on surpris, comme je l’ai dit, qu’il se rencontre encore tant de braves gens.
3. Le plus curieux est qu’on ne s’aperçoit pas que la comparaison même qu’on emploie est le meilleur argument de sa réfutation ! 11 faut se garder de médire des médecins hygiénistes, mais tout de même
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et le plat terrain de la routine et de Pégoïsme, dont se fût contenté cet (( esprit sagement conservateur » qu’on nous vante. Sans doute il eût évité ainsi quelques secousses et plusieurs révolutions, mais il est plus certain encore qu’il eût déserté la vie morale et perdu la seule chance qu’il avait de se réaliser soi-même.
Cette première critique, déjà entièrement décisive à nos yeux, nous amène à une seconde qui vise la distinction du normal et du pathologique. Je n’insisterai pas — car les objections de cette catégorie sont rarement de loyale qualité — sur les complexités subtiles de cette distinction, bien que pourtant il soit à craindre que les postulats philosophiques n’y trouvent trop facilement l’occasion de s’insinuer sournoisement, mais n'apparait-il pas qu’elle repose sur une équivoque? Précisément, parce que tous les phénomènes sociaux sont solidaires et se fondent en un système lié, tout fait social, même pathologique, est, en un sens, normal et régulier, Une épidémie de fièvre typhoïde qui survient dans des conditions d’insalubrité des eaux est un phénomène normal, comme il est normal aussi que dans des conditions données, une chaudière fasse explosion «et tue le chauffeur qui alimentait les grilles. Ainsi en est-il en sociologie. S’il est vrai que le caractère normal d’un fait se reconnaisse à sa généralisation dans les
où en serait la science médicale, si à côté d’eux d’autres ne s'étaient rencontrés !
Dans tous ces ouvrages consacrés à la morale sociologique, il n’est famais question des apôtres, des héros ou des saints. La sociologie les ignore, sans plus 1
Combien plus réelle est cette belle pensée de mon maître, Henri de Tourville : « Notre nature n’est pas ce que nous nous bornons à être : ■£*est une puissance de devenir. C'est là ce que Dieu nous a donné ! ■Quelle erreur de se croire dans sa nature en restant comme on est 1 Nature nouée, nature stérilisée ; quoi de plus contraire à la nature 1 »
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sociétés parvenues à une même phase de développement, on devra dire que les pratiques anticonceptionnelles, dont personne ne contestera la fantastique diffusion à notre époque, puisqu’elles gagnent chaque jour de nouveaux adhérents depuis San Francisco jusqu’à la Volga, sont un fait normal, ainsi que les maladies vénériennes, le divorce et l’intempérance alcoolique. Et cependant qui hésiterait à les ranger parmi les faits pathologiques.^ Tant il est vrai que la morale est autre chose que le généralisé et que les normes qu’elle promulgue jugent la vie sociale au lieu de se modeler sur elles. La généralisation d’une pratique ne suffît pas à en fournir la justification, pas plus que son caractère exceptionnel n’en atteste l’incorrection, et l’histoire enseigne que le déclin et la disparition des peuples ont justement pour cause la généralisation de pratiques immorales et malfaisantes. On a répudié le critère de la santé et de la prospérité sociales, comme signe du caractère normal ; il eût été pourtant, comme nous le verrons, sinon pleinement satisfaisant, du moins autrement probant que celui de la généralisation.
Nul ne conteste la loi de progrès. Mais, avec un pareil système, où prendrons-nous aujourd’hui les éléments du normal de demain } On répond ; dans les tendances et les germes qui se décèlent, dans le corps social, à côté du réalisé. Fort bien, mais na-t-on pas à l’avance, réprouvé ces tendances et ces velléités comme des mouvements de perturbation et d’insubordination, de forme pathologique, puisqu’il est entendu que le normal est le communément admis et pratiqué.^ Ainsi nous voilà au rouet et on a établi gratuitement un antagonisme irréductible entre la science sociale et les affirmations les plus profondes de la conscience humaine.
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Que le politique, l’homme d’Etat, — lequel est d’ailleurs le plus souvent un esprit vulgaire — puisse légitimement se confiner dans ce traditionalisme peureux et étroit, c’est possible; mais en vérité malheur à nous si les sociétés ne trouvaient plus dans leur sein des apôtres, des âmes de leu, capables d’affirmer hautement les revendications de l’esprit en face des institutions sociales cristallisées, routinières, aussi portées à condamner l’exceptionnel qui fait progresser que l'exceptionnel qui fait reculer, parce que l’un et l’autre trouaient les quiétudes.
« C’est en vain qu’on voudrait, écrit encore M. Albert Bayet, rapprocher la sociologie et la physiologie. En physiologie, le type normal établi par les savants est d’une grande fixité... C’est tout le contraire en sociologie. Le type social, à l’intérieur d’une même espèce, loin d’être fixé pour de longues périodes, se diversifie et se transforme rapidement... Rien n est plus arbitraire et plus dangereux que de comparer les sociétés à des organismes et l’activité sociale à un fonctionnement d’organes... La plasticité de notre nature physique est contenue, dans le temps et l’espace, entre d’étroites limites. La plasticité de la nature sociale est très grande dans l’espace, peut-être illimitée dans le temps » h
La physique des mœurs, indûment dénommée morale sociologique, n’a donc rien de commun avec une morale véritable, en tant qu’il s’agit de formuler les règles de la conduite', et moins encore réussit-elle à s’ac-
I. A. Bayet, la Distinction du normal et du pathologique en Sociologie^ dans Revue Philosophique, janvier 1907.
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quitter de la seconde tâche qui lui incombe, celle de la justification de ses titres à obtenir l’obéissance et le respect. On énumère avec complaisance les qualités et les services qui autoriseraient la société à s’ériger en dieu et à créer des dieux, à créer de l’idéal, mais l’observation méthodique refuse de prendre à son compte une pareille énumération, cependant que les croyants rejettent avec mépris la caricature de divinité où on leur prescrit de reconnaître le Dieu qu’ils adorent.
Loin de recevoir de la société l’idéal qui sera l’animateur de ses sentiments et de sa volonté, l’individu doit au contraire, en réaction contre le courant social niveleur et dévalant vers les bas fonds, maintenir d’une main ferme le drapeau de son idéal. S’il est une nature d’élite et que d’heureuses circonstances favorisent son apostolat, il devient un de ces maîtres de la vie morale que l’humanité célèbre dans ses annales ; si son tempérament moral est de moindre envergure ou que les circonstances soient moins exceptionnelles, on dit de lui qu’il est un honnête homme, dans le magnifique sens du mot. Mais partout et toujours, du petit au grand, le processus est le même ; l’individu ne progresse dans la vie morale que dans la mesure où il réagit contre les entraînements du dehors et le niveau moral des doctrines communes ne se maintient à grand peine que par l’apport continu des honnêtes gens et des saints. Je n’ai pas le loisir de reprendre ici une démonstration que j’ai déjà faite, mais puisque l’on persiste dans une idéologie aussi malfaisante, répétons encore une fois que, tout à l’opposé des berquinades où on se complaît, il faudrait dire plutôt que la vie sociale nous place ici en face de ce qu’on pourrait appeler l’antinomie irréductible. Oui certes, la société est là qui réclame de l’individu une discipline
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exacte à des préceptes variés, sans laquelle ses trois groupements essentiels du travail, de la famille et des pouvoirs publics ne peuvent accomplir leur fonction sociale indispensable, mais c'est elle aussi qui fournit à l'individu les meilleurs arguments rationnels de désobéissance et de rébellion. S'il est permis de se citer soimême, qu'on me permette de reproduire cette page de mon rapport récent au 111' Congrès international d'éducation morale.
« En chaque circonstance, le citoyen, à qui un devoir vient d’être démontré, ne peut garder, et en fait ne garde, aucune illusion sur les dispositions de ses concitoyens, enclins à violer le même devoir qu'on lui demande de respecter. Quel jeune homme, à qui on recommande la chasteté, serait assez naïf pour croire que les autres jeunes gens seront chastes.^ Quel époux, à qui on demande de respecter le mariage et de transmettre généreusement la vie, est assez peu informé pour ignorer qu’à ce moment là même où on réclame de lui cet acte de vertu, des millions d'autres ménages français s’emploient à arrêter la vie.^ Quelle jeune fille, ou quelle épouse, enceintes, à qui on demande d’accepter en elles le progrès normal du germe sacré, ignorent qu’à ce moment même des milliers d’autres jeunes femmes, dans une situation pareille, sont en train de prendre leurs mesures pour se faire avorter.^ Quel contribuable, à qui on demande de faire une loyale déclaration de son revenu, ou de payer exactement les impôts indirects de douane, d’octroi ou de régie, n'est assuré qu’à ce moment même des milliers et des milliers d’autres contribuables sont décidés à ne déclarer qu’un revenu très inférieur à celui dont ils jouissent, ou à frustrer le plus possible l’octroi ou la douane } Quel conscrit, récemment enrôlé à la ca-
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serne, à qui on demande d’être un bon et 105ml soldat, d’accepter joyeusement les consignes nécessaires du service militaire, garde quelque cloute sur les dispositions de ses camarades préoccupés, en grande majorité, d’alléger leur tâche et de se soustraire aux corvées? etc., etc.
(( Ainsi, tout le long de la série, apparait à chaque moment le raisonnement fondé sur l’inutilité de l’abnégation réclamée : le sacrifice est lourd et le résultat apparaît négligeable...! « Les autres » ne marcheront pas! c’est certain, c’est incontestable ; dès lors, à quoi bon m’imposer cette abstention? »
« Toute la valeur d’entraînement que l’on attribuait à la démonstration intellectuelle du principe moral se trouve, en fait, entièrement anéantie et supprimée, car c’est bien aussi un raisonnement logique et de très saine qualité qui veut qu’on ne s’impose pas personnellement un lourd sacrifice pour l’intérêt apparent d’une collectivité, qui ne retirera aucun bénéfice appréciable du sacrL fice accepté.
En comparaison de cette action déprimante continue, persévérante, tenace, omniprésente, que vaut cette « action réconfortante et vivifiante de la société c< sur laquelle on insiste tant? On a depuis longtemps déjà étudié la psychologie des fouies, et on sait que sousl’empire de l’enthousiasme et parfois du délire, les réunions, les assemblées, les foules sont capables d’actes, bons ou mauvais qui dépassent les aptitudes ordinairesde leurs membres, mais on a vraiment le droit de s’étonner qu’on ait cru pouvoir s’autoriser de pareilles scènes pour justifier l’action dynamogénique prétendue de la Société.
(( Dans le paroxysme de ces délires, écrit M. Alfred Loisy, qui nous sont signalés comme éminemment pro-
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près à favoriser la naissance de l’idée religieuse, ce n’est plus le social qui est en cause, mais le plein détraquement des cerveaux et des nerfs. Le « délire bien fondé » que nous vante M. Durkheim n’est qu’un euphémisme charmant derrière lequel un observateur non prévenu ne peut trouver aucun vestige d’idéal, ni d’intérêt social, mais tout simplement la folie brutale ; ce n’est pas le seul fait d’être assemblés qui le produit, mais la surexcitation résultant de pratiques telles que les jeûnes préliminaires, les cris, les danses, les chants, une mise en scène à grand fracas. Le même délire peut s’obtenir par des procédés appropriés, sans que le groupe social soit réuni. Si l’idée religieuse vient de là, ce n’est pas à la méticuleuse considération des sociologues qu’il faut abandonner les religions et leur histoire, mais au diagnostic et aux bons soins du Dh Binet-Sanglé. Elle ne représente pas l’autorité sociale dans toute l’ampleur auguste de sa majesté, mais le principe universel des névroses et le dérèglement de la folie. Aucun artifice de logique ne peut faire qu’elles représentent autre chose h »
Le jugement est sévère, mais en vérité il est regrettable qu’un sociologue aussi averti que M. Emile Durkheim ait commis pareilles confusions, et celles-ci seraient incompréhensibles, si on ne connaissait les postulats rationalistes qui les inspirent. Autre chose est l’enthousiasme d’un moment, au sein d’une réunion ou à la vue d’un spectacle émouvant, autre chose les actes qui tout le long de notre vie expriment au dehors nos états de conscience habituels, dans le terre à terre
I. Alfred Loisy, in Revue d’ Histoire et de Littérature religieuses, janvier-février, 191 3, p. 58. — Aussi doit-on regretter que MM. Gleyze et Hesse aient si facilement accepté de reproduire, dans leur récent manuel, cette étrange théorie.
de notre vie quotidienne. Tel qui, à une grande revue militaire, crie (( Vive la France! » au passage du drapeau, se garde bien de se départir un instant des pratiques égoïstes qui acheminent sa patrie vers la mort et tel autre qui applaudit à un beau discours où l’on célèbre « la France éternelle qui saura par le travail, l’économie et la loyauté fiscale de ses citoyens restaurer ses finances comme elle a su restaurer ses pays dévastés... » n’éprouve aucun scrupule à frauder le fisc autant que le lui permet l’impunité qu’il escompte. On ressent quelque pudeur à rappeler ici ces traits élémentaires.
Privée — fort heureusement d’ailleurs — de cette collaboration du délire, la société ne réussira pas plus à éclairer nos intelligences qu’à émouvoir nos cœurs ; on nous informe que les représentations collectives, produit de la psychologie sociale, sont inassimilables à l’intelligence individuelle, à qui elles ne peuvent apparaître que comme irrationnelles et illogiques. « Si l’on pense, écrit M. Emile Durkheim, que les idées morales sont justiciables de la dialectique, c’en est fait d’elles, rien ne sera facile comme de prouver qu’elles sont absurdes. Nos croyances morales sont le produit d’une longue évolution. Trop souvent nous n’aperçevons pas les causes qui les expliquent. Cependant nous devons nous y soumettre avec respect, parce que nous savons que l’humanité, après tant de peine et de travail, n’a rien trouvé de mieux. » Etrange manière en vérité de défendre la morale et sous la plume d’un défenseur de la raison ! Jamais divinité n’exigea pareille foi aveugle de ses adeptes et quelles ne devront pas être
la foi et la vertu de nos descendants, s'ils acceptent pareille discipline d’esclaves !
On ressuscite sous sa forme la plus irritante le Credo quia absurdum et après avoir nié cela même qui le rendait raisonnable. Comment ne voit-on pas qu’on nous rend à tout jamais impossibles cette foi et cette docilité, au moment même où on nous les réclame? S’il est vrai que « la ballerine qui danse devant un miroir n’est déjà plus la danseuse qui tout à l’heure dessinait ses entrechats », comment se pourrait-il que nous continuions à être de si dociles croyants, après qu’on nous a montré la véritable nature de notre dieu ? On a eu tort de nous instruire ; tous les stratagèmes seront désormais inutiles; le charme est rompu et s’il est vrai que le Dieu que nous adorons n’est autre que la société, c’en est fini des rites et du culte, des croyances et des dogmes, de la discipline et de l’amour. « Le paradoxe de cette attitude, dit M. Dominique Parodi, semble être en dernière analyse de contester le retentissement de la pensée sur les actions de l’individu ; pour nos sociologues, la découverte d’une illusion ne la détruit pas ; il ne semble pas que pour eux les idées soient des forces ^ ».
Si l’auto-suggestion résultant de méditations prolongées a pu donner à l’auteur des Formes élémentaires de la vie religieuse^ une foi si robuste et si naïve, il faut peut-être l’en féliciter et l’envier, mais on peut être sûr qu’il trouvera peu d’imitateurs, et les citoyens de nos cités modernes seront plus exigeants, lorsqu’on leur demandera de discipliner leur égoïsme et leur sensualité pour le meilleur service de la société. Après tout, comme le