I . Op. cit, p
LES ILLUSIONS ET LES PRÉTENTIONS
remarque encore M. Dominique Parodi, «*si les affirmations morales, religieuses ou logiques ne valent qu'en tant qu’elles contraignent socialement notre adhésion, sans que nous puissions ni les justifier, ni au fond les comprendre en elles-mêmes ; si elles ne valent qu’en tant que faits, pourquoi le fait individuel à son tour, passions ou fantaisie personnelle, expression d’un tempérament, n’aurait-il pas les mêmes titres à se faire obéir ? Il suffirait pour cela qu’il devint le plus fort en nous ; du point de vue que ce positivisme a adopté, en effet, la raison de l’individu est désarmée devant les forces qu’elle subit, aussi bien lorsqu’elles surgissent de ses instincts individuels que lorsqu’elles émanent du milieu social ^ )).
Quoi qu’on veuille dire, ce n’est pas, ce n’a jamais été et ce ne sera jamais sous son aspect social, en temps de paiæ, que le devoir réussit à se faire accepter. On meurt pour la patrie, on ne vit pas pour elle, ou plutôt on ne vit pour elle qu’en y voyant l’incarnation actuelle et combien imparfaite d’un idéal qui la dépasse et que l’on sert. « Le fait de la vie en groupe procède d’une sorte d’instinct social et n’est aucunement compris en nécessité physique, mais en réalité mystique ; le sentiment que cette société inspire et qui la soutient est en
I. Eodem, p. iSg. — M. Alfred Loisy écrit de §on côté : « Pauvre science ! Plusieurs disaient naguère et disent même encore qu’elle est appelée à régénérer, à sauver le genre humain. Et l’on nous apprend ici que le salut de la société, de l’humanité n’est garanti que par l’impuissance même de la science, son incapacité à renverser le fondement irrationnel de la société. Félicitons-nous de ce que la science ne doive jamais être assez forte pour nous perdre. Mais la science n’a vraiment pas lieu d’être hère puisqu’elle est si dangereuse ; et la religion pourrait se consoler d’être absurde, puisqu’elle serait, en somme, d’autant plus nécessaire au monde que la science y ferait plus de progrès.» {Revue d’ Histoire et de littérature religieuses, t. III (nouvelle série), janvier-février 1912, p. 76).
rapport avec un idéal, si pauvre qu’il soit relativement, de la société ainsi constituée. C’est cet idéal qu’on aime dans la société qui l’incarne...
« Cet idéal qui s’affirme dans le devoir, qui se réalise par le sacrifice, qui se complait pour ainsi dire en luimême et se poétise dans l’amour, n’est pas qu’une vulgaire police de relations humaines... Il n’a jamais été et sans doute il ne pourra jamais être un programme tout rationnel fondé sur un calcul exact des intérêts sociaux et individuels. Il n^a pas été conçu indépendamment de €es intérêts, auxquels il a la prétention de pourvoir, mais il a toujours été et il est de sa nature autre chose que ce calcul... Il reflète la force mystérieuse qui préside à l’éducation progressive de l’humanité ; il est mouvant et grandissant comme cette vie qui monte ; et sans doute €st-il la suprême intuition de la conscience humaine, dans le plus haut sentiment, le plus religieux respect qu’elle puisse avoir de sa propre dignité * ».
Je m’excuse d’avoir tant insisté sur cette discussion: îa morale sociologique dont il s’agit fut pendant deux ou trois décades la grande doctrine morale du rationalisme libre penseur, non pas certes que tous les libres penseurs y adhérassent, loin s’en faut, et dès la première heure plusieurs de leurs représentants autorisés élevèrent de vives protestations, mais eux-mêmes ne m’en voudront pas de dire que leur parole faisait peu de bruit auprès du retentissement qui accueillait l’enseignement du prestigieux professeur en Sorbonne. La guerre a passé par là et quelque peu modifié notre optique. Je crains que d’ici très peu d’années, cette prétendue morale sociologique n’apparaisse comme un
î. Alfred Loisy îa Religion, Emile Nourry, 1917, p. 66 et 68.
LES ILLUSIONS El LES PRÉTENTIONS
bel exemple d’inconsciente sophistication collective h
Toutefois, un résultat demeure et un point reste acquis, qui est de grande importance, à savoir la relativité des divers préceptes moraux suivant les sociétés et les civilisations. On a beaucoup contribué à discréditer la morale traditionnelle auprès des hommes d’étude et de science, en persistant contre toute évidence à la qualifier de morale éternelle et à célébrer son immutabilité. Cétait, avec de bonnes intentions, bien mal servir une grande cause, et un peu plus de probité intellectuelle jointe à une meilleure documentation eût suffi à montrer combienétait intenable la position imprudemment choisie. Sans aller bien loin, la tradition même à laquelle on se référait, la tradition judaïque, suffisait à attester les dis-
I. Il est entendu que beaucoup d’autres critiques encore pourraient être formulées. Je signale notamment qu’on ne voit plus quelle pourrait être la part de l’individu au progrès moral de l’humanité. En premier lieu en aurait il la liberté? N’oublions pas que M. Durkheim repoussait le libre arbitre et par conséquent la responsabilité. « Dès l’instant, écrit M. Bayet, qu’on admet dans le monde social l’existence de lois, en tous points semblables à celles qui régissent la chute d’une pierre, il est aussi puéril de rendre un individu, quelqu’il soit, responsable de ses actes, que de blâmer l’arbre chétif ou de féliciter l’arbre vigoureux ».
En outre, si, à chaque époque, la morale d’un peuple est aussi bonne et aussi mauvaise qu’elle peut être, qu’avons-nous à intervenir ? On répond « qu’une conception mécaniste n’exclut pas l’idéal » et que « de ce que tout se fait d’après des lois, il ne s’ensuit pas que nous n’ayons rien à faire ». il n’est pas sûr que l’évolution se produise normalement et nous pouvons être des collaborateurs, comme une digue e qui ne change pas le cours du fleuve, mais le régularise ». Mais cette concession, pour modeste soit-elle, semble n’être faite qu’flt extremis. pour répondre à la pression des faits et elle s’intégre difficilement dans la logique du système. Tout au plus serions-nous la mouche consciente du coche? Si l’humanité accepte de se discipliner pour si peu, il faut avouer qu’elle sera d’une autre pâte que celle dont est faite celle que nous observons actuellement.
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semblances ; que d^actes sont condamnés par la morale chrétienne, que la loi judaïque reconnaissait comme licites, que d’autres sont considérés comme licites, qu’elle réprouvait ! Et que serait-ce, si nous citions les exemples d’autres sociétés et d’autres civilisations ! Quoiqu’on veuille dire, la notion de bien est, comme les notions de vérité et de beauté, susceptible de se traduire en des formes toujours nouvelles et on travaille contre le dessein qu’on prétend réaliser en affirmant une immutabilité qui barrerait la route au progrès. L’idéal s’épure et s’élève à mesure qu’il se réalise, restant toujours devant nous comme la nuée qui guidait les Juifs, et qui accroissait son avance à mesure qu’ils cheminaient euxmêmes.
Les sociétés humaines sont des organismes vivants, soumis comme tels à la double loi de l’élimination et de l’intégration; sans doute, la nouveauté, l’invention ne peuvent porter leurs fruits qu’en s’insérant dans une tradition, mais encore faut-il que cette tradition soit assez souple et assez accueillante pour encourager efforts vers le progrès. Que d’institutions déclarées naguère inacceptables ont été néanmoins acceptées ! Cette variabilité qui peut chagriner les esprits enclins à voisiner avec l’absolu, est une certitude contre laquelle rien ne prévaudra et pour la contester il ne sert de rien de dire que, du moins, demeurent éternels certains principes moraux sous-jacents, essentiels régulateurs de la conduite, puisque ces principes se traduisent eux-mêmes en des pratiques morales différentes, voire même opposées. Ce sont justement ces traductions qui intéressent beaucoup plus la science que les truismes dont on se plait à célébrer la permanence.
Dans les cas mêmes où une règle morale demeure im-
muable, il serait beaucoup plus habile et plus scientifique de montrer la permanence des besoins qui la réclament et des services qu’elle rend que de célébrer a priori son immutabilité. Le nombre est grand des règles qui furent déclarées intangibles et qui pourtant ont été éliminées ! Aussi nos contemporains sont-ils enclins à une légitime défiance vis à vis d’un traditionalisme exagéré •et ils pensent que, là aussi, les plus vieux parchemins ne dispensent pas de la justification précise des services actuellement rendus.
Au surplus, les sociologues rationalistes ne furent pas les premiers à prendre conscience de ces contingences et de ces relativités ; déjà les initiateurs de la méthode historique, les Donald et les Joseph de Maistre les avaient reconnues et ils en faisaient état pour combattre la Révolution Française et ses Déclarations des droits de l’homme et du citoyen. Il est donc très regrettable que des affirmations injustifiées aient donné aux Enfants de i’Esprit nouveau un point d’appui solide pour une construction aussi ruineuse pour la morale que mal adaptée à cette réalité sociale qu’on prétendait expliquer.
« La philosophie du Naturrecht croyait pouvoir déduire de la nature de l’homme en général une morale immuable, valable pour tous les temps et pour tous les pays... Le vice fondamental de toute cette doctrine, c’est qu’elle repose sur une abstraction. Cet homme général, partout et toujours identique à lui-même, n’est qu’un concept logique, sans valeur objective. L’homme réel évolue comme le milieu qui l’entoure ».
On ne peut que souscrire entièrement à ce langage de M. Durkheim, et M. Lévy Bruhl a raison aussi d’ajouter que le prétendu modèle d’humanité invariable et toujours identique à lui-même n’était qu’un emprunt
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au type d’une certaine race et d’un certain temps.. (( Pour la philosophie ancienne, c’est le Grec. Pour les modernes, c’est l’homme de la société occidentale et chrétienne.
« Ignorants des civilisations autres que celles où ils vivaient, les théoriciens de la morale ont étendu à l’humanité entière ce qu’ils avaient appris de la nature humaine, au point de vue psychologique, moral et social, par l’observation d’eux-mêmes et] de leur milieu..
« Mais voici que depuis un siècle, l’ignorance se dissipe. On explore les régions reculées de l’histoire ;. l’Egypte, l’Assyrie, l’Ancienne Amérique. On étudie les grandes civilisations indépendantes de la nôtre, leslangues, les arts, les religions de l’Inde, de la Chine, du* Japon. Et l’histoire comparée des institutions fournit au concept de « la nature humaine » un contenu toujours plus riche et plus varié ».
Encore une fois, ces affirmations sont exactes et comme leur portée est considérable, il faut souhaiter que tous les moralistes acceptent d’en faire état. Mais ces démonstrations faites, l’Ecole française de sociologien’a pas pour autant réussi à exorciser le sphinx, et à démontrer que la société est le seul fondement intelligible de la morale. Après ce redressement comme avant, le problème moral demeure: on a éliminé l’enfantine conception d’un droit naturel identique, universel et immuable, mais on n’a pas réussi à démontrer pour autant que la morale n’était qu’un ensemble de règles empiriques uniquement calquées sur des besoins matériels, plus ou moins ressentis. Comme l’a très bien vu Stammler en Allemagne, et notre grand Raymond Saleilles en France, une volonté de justice et un souci d’idéal traversent ces représentations des besoins éprou-
vés et orientent les solutions. « C’est un droit naturel à contenu variable, Ein Nuturrecht mit wecheslndem Inhalt, mais sa variabilité même ne fait que mieux attester la vigueur du principe qui l’anime, et celui-ci dépasse infiniment une simphe physique des mœurs ».