CHAPITRE XII
La véritable fonction de la Sociologie. — Les rôles respectifs de la sociologie et de la métaphysique
religieuse.
Vous parlez toujours des droits de l’homme l Avez-vous jamais pensé aux forces de l’homme ?
Carlyle.
La prétention de notre temps de remplacer la religion par la science dans l’élaboration de la sagesse paraît incompatible avec les conditions de la vie
Fr. W. Foerster
Faire la critique d’une illusion n’équivaut pas à nier la splendeur du réel, et nous allons voir justement que la mission de service humain qui rentre dans li compétence de la sociologie est si belle et si haute qu’elle justifie pleinement, quoique sous une autre forme, les enthousiastes ambitions de ses fondateurs. Seulement il faut mettre chaque chose à sa place, et chaque notion à son rang.
Donc, il est entendu que la sociologie est une science d’observation et que, par conséquent, elle reconnaît, comme toutes les autres sciences, des limites qu’elle ne doit pas dépasser. Elle analyse, elle enregistre, elle compare, elle classe, elle rapproche les faits sociaux, elle cherche à déterminer les relations constantes qui les unissent, les lois, et à dégager les causes et les effets ; ainsi elle rend intelligible cet immense complexus. S( cial aux enchevêtrements infinis. En cette lâche essentielle et merveilleusement féconde, comme on va le voir,
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la Science sociale n’a pas à juger, à condamner, à recommander; indifférente aux notions de qualité, de valeur ou de finalité, elle enregistre avec sérénité les résultats qu’elle constate. On ne demande pas à un naturaliste si un bœuf est supérieur à une araignée^ ni à un minéralogiste si l’or vaut mieux que le plomb ; de même le sociologue, en tant que tel, n’a pas à se demander, ni à dire, si l’avortement est condamnable ou si la monogamie indissoluble est digne d'éloge, si la fraude fiscale est inférieure à la loyauté civique : il lui suffit de connaître les conditions qui développent ou favorisent telle ou telle pratique sociale et les effets de cette pratique.
Telle est la mission propre du sociologue ; il se peut qu’elle paraisse insuffisante aux impatients ou aux brouillons, comme il est possible aussi d’ameuter l’opinion d’un public irréfléchi contre un auteur qui rappelle ces vérités élémentaires, mais la science n’a pas à s’émouvoir de ces impatiences, ni moins encore à tenir compte de ces prétendus scandales.
Avant d’aller plus loin et de franchir une étape, arrêtons-nous un instant sur cette fonction propre et sur les magnifiques services qu’elle implique. A ceux qui seraient tentés de la trouver modeste, je demanderai de réfléchir sur sa portée effective. Quel magnifique progrès ne serait- ce pas pour l’humanité que d’arriver à une connaissance scientifique des moyens propres à la conduire à certaines fins préalablement choisies, ou encore des répercussions inévitablement associées à tel programme délibérément arrêté ! Avouons plutôt que le progrès est si magnifique que nous n’osons même pas le concevoir, encore moins le souhaiter, et cependant ce n’est rien de moins que doit nous assurer le développe-
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ment des études sociologiques méthodiquement poursuivies. Aucun doute n^est possible, parce que nous sommes ici dans le domaine propre de la science, qui a justement pour fonction, non pas de déterminer les fins et les buts, pas davantage do. fournir les moyens, mais de dire : « Si vous voulez obtenir tel résultat, voici le chemin que vous devez suivre et les moyens que vous devez employer )). Chaque jour, des milliers d’ingénieurs, spécialisés chacun dans leurs techniques particulières, rendent de pareils services aux directeurs de nos grandes entreprises industrielles ; encore une fois, on ne voit aucune raison pour que les sociologues ne puissent les imiter.
Ainsi serait institué un véritable art social rationnel et de même que pour traverser un fleuve d’une largeur déterminée, on sait qu’il faut construire de telle manière un certain nombre de piles supportant le tablier d’une pont construit en poutrelles d’acier rivées et croisées, de même le sociologue ferait connaître les conditions de la diminution de l’alcoolisme ou de la stabilité du mariage, de l’équilibre des budgets ou de la mise en valeur du domaine colonial, du relèvement de la natalité ou de la prospérité de la marine marchande. Ainsi nous serions débarrassés de ces improvisations suggérées par un empirisme grossier, de ce bavardage inconsistant, de ces prétendus remèdes, toujours impuissants à guérir le mal que leurs auteurs faconds s’étalent vantés d’éliminer et justes capables d’en développer d’autres dont on se serait bien passé. Suivant son invariable coutume, la science, après analyse exacte, donnerait la recette idoine et mettrait en garde contre les dangers possibles.
A ceux qui maintenant seraient tentés de trouver que la perspective est trop belle pour être vraie, je me con-
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tenterai de faire remarquer, — en dehors des sérieuses mises au point qui vont suivre, — que ces perspectives sont pourtant exactement dans la ligne générale du mouvement progressif des sciences, à notre époque. Comme il était naturel, la science a commencé par l'exploration du monde matériel et on connaît la magnificence des résultats obtenus ; mais, suivant la pente logique, Tesprit humain a maintenant pris conscience d’autres réalités et d’autres forces qui Tentourent, Tenserrent et trop souvent l’écrasent. Ces forces, comme les autres, sont à notre disposition, à condition que nous commençions par les étudier méthodiquement et que, les connaissant, nous acceptions de nous mettre dans les conditions où elles doivent agir en notre faveur h
Et c’est ici que les choses se compliquent et en un sens se gâtent, et on va voir qu’il ne convient guère de chanter trop tôt victoire. Trois difficultés nous attendent, qu'il importe de connaître et qui ne se laisseront pas surmonter, sans de vigoureux efforts.
La première difficulté tient à la complexité extrême de la vie sociale. Je n’y insisterai pas, puisque j’en ai traité à plusieurs reprises au cours des pages de ce livre, et qu’au surplus elle est, depuis Auguste Comte, une des vérités sociologiques le plus communément reconnues par les personnes, instruites. Mais il s’en faut de beaucoup que la pratique ait accepté d’en tenir compte, et le jour où l’on voudra suivre une politique
I . Le P. Gratry désirait avec passion ce temps, qu’il voyait approcher, e où le rayon lumineux de la science va tomber sur la vie des sociétés humaines;» il saluait d’avance « la vraie science des lois sociales ». La morale et la loi de l'histoire, Paris, 1871.
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sociale rationnelle, où, suivant la formule du fondateur du Positivisme, « Part politique prendra un caractère Judicieusement systématique, en cessant d’être dirigé d’après des principes arbitraires tempérés par des notions empiriques », une des premières constatations que l’on relèvera sera celle de la complexité et du retentissement des mesures à prendre pour obtenir un rendement satisfaisant. De nos jours, les mesures législatives et administratives ont l’immense avantage d’être relativement simples : on constate que notre marine marchande est stationnaire, on vote des primes à la construction et à la navigation; on déplore le fléchissement rapide de la natalité, on vote des primes et des allocations, on institue des gouttes de lait et on donne des subventions aux femmes en couches ou nourrices ; on s’alarme de la multiplication des avortements, aussitôt on propose de correctionnaliser le crime d’avortement et d’assurer à l’avortée une excuse absolutoire, lorsqu’elle aura dénoncé son complice, et ainsi de suite. Le plus souvent, la mesure ne produit aucun effet et le mal continue de s’accroître, mais on est quitte pour déclarer que « les résultats constatés n’ont pas répondu à l’attente, — et que, maintenant, instruit par l’expérience, on va prendre des mesures efficaces ». Les politiciciens nouveaux venus commencent leur harangue, la grande presse fait écho et le public crédule se tient pour satisfait. Naturellement la mesure nouvelle est aussi inefficace que l’ancienne M
1. Cf. pour justification, les nombreuses lois sur la marine marchande, sur le mariage, le divorce et la filiation naturelle, sur le régime scolaire et les méthodes d'enseignement, sur la défense de la société laïque contre le cléricalisme, etc, etc. ün se montre encore généreux en citant ces exemples, car on en pourrait alléguer d’autres, pires encore, où les seules mesures prises se sont bornées à la pronon-
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Une politique sociale rationnelle se montrerait moins accommodante et elle réclamerait des mesures plus extensives et surtout plus profondes, et celles-ci, par cela même qu'elles atteindraient le mal en ses origines et en ses racines comme en ses ramifications, engageraient l’homme tout entier. On verrait alors qu’il ne s’agit plus seulement de remèdes externes, administrés par les pouvoirs publics et à leurs frais, mais qu’il faut entreprendre l’éducation des consciences et la cure des âmes, en suscitant chez l’individu un ensemble nouveau de tendances, de désirs, d’habitudes, en modifiant profondément les programmes et les représentations h D’autre part, force nous serait de reconnaître que nous ne pouvons agir sur les forces collectives qu’à la condition de nous plier à leurs lois. Ceci nous amène à la deuxième difficulté.
ciation d’innombrables discours toujours très éloquents, mais malheusement inefficaces. La mise en valeur de notre admirable domaine colonial fournit dans la série un bel échantillon du génre ; il est seulement fâcheux que les orateurs omettent de montrer comment un peuple à population décroissante et solidement enfoncé dans un système de vie dépourvu d’initiative, de productivité intense et de res- •ponsabililé pourrait réussir à mettre en valeur un vaste domaine colonial. Mais quand il est entendu que Ton fait un « beau discours », il est superflu, paraît-il, de s’attarder à la cohérence logique des idées exprimées.
I. Citons un exemple. Beaucoup de gens croient qu’il suffirait, pour accroître la production et remédier à la vie chère, d’abolir le régime de la journée de huit heures et d’allonger la durée du travail quotidien. Une analyse méthodique révélerait que le problème est moins simple, et il serait peut-être sage d’écouter cet avertissement donné par M. Caballero, délégué espagnol à la IV® Conférence internationale du Travail, le 24 Octobre 1922. « Si vous croyez pouvoir intensifier la production en augmentant la journée de travail, vous vous trompez, car, pour produire beaucoup, il faut avoir la satifaction intérieure. Si vous avez une classe ouvrière mécontente et lassée, elle ne pourra pas produire, n’ayant pas cette satisfaction, et vous irez ainsi à l’encontre des buts que vous poursuivez ».
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J’ai dit, et il faut le répéter, que la sociologie n’avait pas à déterminer les fins, mais cette affirmation ne signifie pas qu’elle n’ait pas son mot à dire sur les choix auxquels il aura plu aux hommes de s’arrêter. Si on accorde — et comment ne l’accorderait-on pas ? ^ — qu’il est une fin première que tous nous devons admettre, celle de l’entretien suffisant et du progrès de la société, il faut déclarer aussitôt et sans ambages, que la sociologie, forte de ce postulat et de cette admission, aura tôt fait de déclarer qu’on doit renoncer à certaines fins et à certains idéaux, comme entièrement incompatibles avec la fin supérieure, primitivement admise. Nos sociétés modernes, férues d’individualisme anarchique, se sont plu à proclamer le droit au bonheur et le droit de disposer de soimême, et, à la suite de ces deux droits, beaucoup d’autres droits secondaires, dont les moins logiques ne sont pas le droit de vivre sa vie, le droit au divorce par la volonté d’un seul, le droit à l’avortement, le droit à l’homosexualité, le droit à la paresse, le droit à la jouissance et le droit à la mort A un moment, leur idéal semblait être d’assurer à chaque individu la possibilité de satisfaire, à tout instant, ses caprices les plus futiles ; mais du moins faut-il dire que ce plan, qui n’est point innocent et a coûté et coûtera encore tant de larmes et tant de sang, n’a jamais pu obtenir l’approbation d’aucun sociologue digne de ce nom. On connaît sur ce point les idées d’A. Comte ; celles de F. Le Play étaient plus familiales et plus