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2. Je fais remarquer en passant — et ceci donnera derechef une idée de la désorganisation intellectuelle de notre époque, — qu’un très grand nombre de braves gens admettent explicitement ce droit de disposer de soi-même, mais rejettent l’une ou l’autre des conséquences élémentaires énoncées ; seulement on omet de nous dire sur quoi se fonde ce rejet des conclusions.

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sociales encore. Donc, il apparaît que le premier effet de toute application scientifique d’un art social rationnel serait de nous mettre en demeure de renoncer à certaines formules du programme libertaire, même à celles que nous avons naïvement saupoudrées du duvet de notre sentimentalisme humanitaire.

Sommes-nous prêts à ces abandons et à ces conversions.^

Pour nous y mieux préparer, nous pouvons d’ailleurs nous dire que le sacrifice serait beaucoup plus apparent que réel et que nous n’aurions renoncé aux apparences de la liberté que pour retrouver la liberté véritable et le joyeux affranchissement. 11 ne sied pas de traiter ici, une fois de plus, ce problème de la liberté véritable ; qu’il me suffise de dire que les études sociologiques méthodiquement conduites montrent comment se résorbe ou se résoud ce conflit séculaire de l’autorité et de la liberté. Ici comme ailleurs, quand on a une bonne fois pris l’habitude de tenir son regard constamment fixé sur la société^ sur l’ensemble dans la durée et dans Vespace, on s’aperçoit qu’il existe une harmonie entre les exigences de la vie collective et les exigences de la vie individuelle. La société ne peut fonctionner sans autorité et sans discipline, mais sa santé même et son progrès requièrent que de fécondes libertés soient laissées aux citoyens ; d’autre part, l’individu soupire après la liberté et en a besoin, mais l’indiscipline et l’indocilité arrêtent son développement et son progrès. Ainsi les deux mouvements se rejoignent bien plus qu’ils ne s’opposent ; il existe des règlements qui libèrent et des émancipations qui asservissent.

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La difficulté des conciliations, pour sérieuse qu’elle soit, ne paraît donc pas insurmontable, le jour où, lassé enfin des sonorités d’un bavardage décevant, on se résoudra à entreprendre vraiment l’œuvre de reconstruction sociale. Mais voici la troisième difficulté, qui est peut-être la plus grave.

Lorsque l’ingénieur chimiste ou physicien indique une recette ou prescrit une méthode, il manipule des éléments dociles, dont il peut escompter à l’avance les combinaisons et les réactions. Chaque élément vient au moment voulu apporter docilement sa contribution propre et le résultat final est garanti par la régularité fonctionnelle de tous. Ces éléments sont des choses, mais l’homme n’est pas une chose et la différence est incommensurable.

Sans doute, la personne humaine est douée d’intelligence et depuis le temps des Physiocrates jusqu’aux dernières années du xix® siècle, on se crut autorisé à escompter la docilité spontanée et quasi mécanique de la volonté aux démonstrations de la raison. Mais de sévères expériences ont montré l’inanité de ces illusions de l’intellectu ilisme rationaliste, et, pour reprendre sans méchanceté le mot célèbre de Jean Macé, « si nous avons ouvert beaucoup d’écoles, nous n’avons fermé aucune prison ». Les enchaîneurs d’idées claires et les aichitectes de (( l’ordre » en ont été pour leurs frais ; en dépit de leurs arrangements savants, leur foi dans les lois et les cadres s’est trouvée déçue, et il nous a fallu renoncer à cette c( chimère de l’organisation sans hommes ^ ».

I. Paul Gemâhling, Intellectualisme et Sociologie, dans Nouvelle Journée, 1921.

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Non seulement l’homme c( a rué dans les brancards », mais pis encore, il a utilisé pour le meilleur service de son égoïsme et de sa sensualité cette culture intellectuelle et cet esprit critique que l’on avait si généreusement dispensés. Comme l’a noté Georges Sorel h en Tune de ces fines pages dont il était prodigue, la bourgoisie capitaliste, habituée à enrôler la science, et à obtenir sur commande au moyen de camées, d’excentriques et de ressorts les mouvements variés dont elle a besoin, était naturellement préparée à partager Pillusion de « la petite science », suivant laquelle la technique aurait été capable de corriger la société, « comme les astronomes sont capables de corriger les tables de la lune ». On l’assura que les ingénieurs sociaux seraient qualifiés pour rendre des services semblables à ceux que rendent quotidiennement les ingénieurs électriciens ou chimistes des ateliers et des laboratoires; elle ne demanda pas mieux que de le croire. Mais, ce ne fut qu’une illusion; l’humanité s’est trouvée, à l’épreuve, moins souple qu’on ne Pavait escompté, et le citoyen de la cité moderne, dont on avait, avec tant d’insistance, « déclaré les Droits », a pensé qu’il avait tout au moins celui de diriger son activité personnelle dans le sens de ses intérêts propres, arbitrés par son jugement individuel.

Ainsi nous voilà rejetés en pleine métaphysique. Quoi qu’on veuille dire, la sociologie est impuissante à justifier en dernier ressort la nécessité de l’obéissance aux prescriptions qui dérivent des répercussions qu’elle relève. Elle constate que telles ou telles pratiques engendrent la souffrance et le malaise, ou la prospérité et le

I. Réjlexoins sur la violence, Marcel Rivière et C‘% Paris, p. igo.

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développement; mais il y a loin de ces constatations à des injonctions valables, qualifiées pour réclamer l’obéissance.

Certains avaient pensé, il est vrai, pouvoir franchir l’étape, sans recours à la philosophie, en s’appuyant sur les seules notions de prospérité et des exigences de la vie. Henri de Tourville et Edmond Demolins, reprenant le concept de prospérité que leur avait transmis leur maître, et dont, au surplus, ils discernaient moins bien que lui les éléments métaphysiques qui s’y cachent, Avaient cru pouvoir fonder sur ce seul concept la valeur impérative des conclusions formulées par la science sociale. Mais il a fallu se rendre à l’évidence et reconnaître en toute appréciation de prospérité ou de souffrance « l’invasion plus ou moins consciente d’une doctrine philosophique, bien ou mal élaborée d’ailleurs, qui offre des solutions sur les fonctions de la société, sur le rôle de la société vis à vis des individus, sur celui des individus vis avis d’elle. » Il s’en faut de beaucoup que la notion de prospérité soit simple et exempte de tout virus métaphysique, et la vérité est qu’elle en est au contraire tout imprégnée.

D’abord, il n’est pas du tout démontré à priori que nous devions vouloir la société et donc sa prospérité, et tandis que des « sociologues de fauteuil » continuent à considérer cette vérité comme un axiome, il faut se dire que, dans notre seule société française, il se rencontre plusieurs millions d’adultes qui ont débarrassé leur esprit de ce postulat et considèrent cette élimination comme un progrès et une étape vers la libération totale. Puis à côté de nous, le même mouvement rapide, que dis-je vertigineux, se poursuit aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, en Belgique, en Allemagne, en Italie

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et ailleurs. Voilà le fait qu’il faut savoir regarder en face et courageusement, et pour éliminer ce fait si grave, il faudra autre chose que la reprise des formules coutumières sur le Progrès et la Démocratie, la Science et la Liberté. Dira-t-on qu'en refusant de vouloir la société, condition première de toute réalisation et de tout bien^ ces hommes s’éliminent de la vie, comme le sceptique radical s’élimine de la pensée et de sa pensée même On aura sans doute raison, mais l’objection n’est pas pour les démonter, puisqu’ils se contenteront de répondre qu’ils se moquent de la logique abstraite et rectiligne, dont au surplus tant d’expériences ont démontré l’inanité ; qu’ils ne se proposent ni de prononcer des discours, ni d’écrire des livres, qu’ils sont là vivants, exploités et malheureux, et qu’il leur suffit d’avoir trouvé le moyen d’être un peu moins exploités et un peu moins malheureux. La réponse est habile, et il faut reconnaître que l’argumentation est irréfutable aussi longtemps qu’on refuse de dépasser le domaine de l’expérience et d’aborder celui de la métaphysique. Que la société, pour se maintenir et prospérer, ait besoin du bon et loyal service de l’individu, c’est l’évidence inême, mais c’est déjà une affirmation métaphysique que de dire que nous devons vouloir la pérennité de la société, car « un bufle n’est pas sacré, un troupeau de bufles ne l’est pas d’avantage », et c’en est une autre que d’assurer qu’en acquiesçant à la réquisition sociale, l’individu et spécialement cet individu en chair et en os que je suis, et qui à lui seul m’intéresse plus que tous les autres, fait une bonne affaire et accomplit sa destinée. Cette convergence de l’intérêt particulier et de l’intérêt collectif n’est pas une de ces évidences qui s’imposent à l’intelligence, et si quelques politiciens ou

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publicistes de troisième catégorie réusissent à s'en contenter, le sentiment populaire réclame autre chose, surtout au lendemain des hécatombes de la grande guerre. Toute une métaphysique est impliquée dans cette affirmation de convergence et dès la première démarche de l’examen, on se trouve en face du double problème de l’obligation morale et de la destinée.

On ne gagne rien à substituer à la notion de prospérité celle des exigences de la vie h L’idée de vie sur laquelle se sont rencontrés des philosophes venus des divers points de l’horizon, comme Guyau, Ollé*Laprune, Fouillée, William James et tant d’autres, et qui n’est guère qu’un double de l’idée de prospérité harmonique et sociale, doit sans doute être considérée comme un critère fort utile de la valeur des institutions sociales*^ et, ainsi qu’on le montrera plus loin, il est légitime de lui « attribuer une grande importance pour la reconstitution des saines opinions et même des croyances religieuses ; mais les Jugements qu’on en déduit ne dérivent pas seulement de la connaissance des faits ; » en les formulant le sociologue déborde sa science et dépasse sa compétence. « Les Jugements tendent à atteindre la Vérité en passant par l’Etre. Ils s’efforçent de toucher à l’Absolu. Ils constituent une philosophie de la vie, une téléologie vitale, comme on dit, une thèse finaliste au premier chef »

Au surplus, l’idée de vie peut à son tour s’interprêter de bien des façons et on peut y accommoder « l’immoralisme )) de Nietszche tout aussi bien que le mora-

1. On ne gagne rien non plus à vouloir y substituer la notion defonction, comme l’a proposé M. Gabriel Melin.

2. Pierre Méline, De la Science à Vxiction, broch. Bloud et Gay^ p. 39 et pour la démonstration, cf. p. 40 et 41.

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lisme de Kant et rién ne garantit que la quantité des vies doive être préférée à leur qualité. Alors même qu'on en accepterait l’interprétation populaire et commune, celle du bon sens « qui est un grand métaphysicien », on ne serait point quitte envers la métaphysique et celle-ci nous harcèle encore, au moment où nous croyons avoir réglé nos comptes avec elle.

Si vouloir la société est déjà prendre parti, décider en quel sens nous la voulons en est un autre, et non moins embarassant, et entretenir en nos âmes le feu sacré qui doit leur donner la chaleur nécessaire pour traduire en réalisations effectives et concrètes nos convictions et résolutions est un troisième parti.

La notion de V optimum^ social est très loin d’être simple. La robustesse physique, la richesse, la force» la culture intellectuelle, la science, l’art, l’amour, la vertu, la liberté, la religion sont des biens. Que d’éléments métaphysiques l’analyse critique découvrirait en chacun d’eux, et surtout comment choisir entre eux sans options métaphysiques! Si la science sociale peut nous éclairer sur la nature des pratiques qui auront ces biens pour conséquence, elle sera aussi la première à constater leur conflit, leur antagonisme ou tout au moins leur limitation naturelle. Ce qui est bon à un point de vue n’est pas bon à tous les autres ; il faudra donc procéder à un triage, établir une hiérarchie qui permettra d’adopter une combinaison dans laquelle on osera sacrifier des biens et affronter des maux. Pour ces choix, pour la confection de ces tables de valeur, la Science sociale, pas plus qu’aucune autre science, ne suffira.

« Ce sera, écrit M. Pierre Méline, le bienfait des doctrines qui ont renversé les anciennes tables de valeur, les façons coutumières de juger les faits de l’ordre mo-

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rai comme les institutions sociales et leurs modes, de nous avoir aidés à reconnaître que les faits peuvent être interprétés de façon bien différente selon la volonté qui les manie, et à comprendre que si nous voulons arriver à porter des jugements de valeur, qui lient notre conduite intime et notre activité sociale, nous devons nous élever au-dessus du simple phénoménisme et oser proclamer décidément notre volonté métaphysique ^ ».

Cette audace sera plus nécessaire encore, si nous voulons vraiment passer de la théorie à la pratique, de la connaissance à l’action. Quelle distance entre l’une et l'autre 1 Video hona proboque^ détériora sequor! Alors même que nous aurions reconnu ^'optimum social et pris parti à son sujet, le problème serait encore très loin d’être résolu, et seul l’idéal accepté et poursuivi peut susciter en nos cœurs les mouvements d’enthousiasme et d’amour sans lesquels notre volonté débile demeure impuissante. Ce souci de réalisation pratique exigera même que notre parti métaphysique prenne la forme religieuse, afin de recevoir de la croyance religieuse et de l’amour, cet élan, cette ardeur, cette fermeté, cette générosité sans lesquels il n’est guère de victoire possible sur les appétits grossiers de notre nature et sur les entraînements mauvais de la vie sociale. Il ne sied pas de revenir dans cet ouvrage sur cette question, traitée ailleurs. Qu’il me suffise de remarquer que le christianisme a fait œuvre de profond psychologue en fondant l’amour du prochain sur l’amour de Dieu et Kant aussi avait raison de soutenir que s’il n’y avait pas de devoirs envers nous-même, ((il n’y en aurait d’aucune espèce ». Quoi qu’on veuille dire, ce n’est pas

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