I. Gemahling, art. cité
FONCTION DE LA SOCIOLOGIE
titude à prendre conscience des grandes œuvres de renouvellement et de transformation qui se poursuivent sous nos yeux. Parce que nos métiers mécaniques, qui d’ailleurs se transforment sans cesse, sont juste capables de reproduire à Tinfîni des échantillons toujours semblables, nous voudrions condamner la nature aux mêmes répétitions ; mais elle y est rebelle et la nature sociale plus que toutes les autres. Elle est toujours en quête de formes nouvelles, où elle s’exprimera pour un tempS:, jusqu’à ce que, à leur tour, ces formes soient dépassées. Les études sociologiques excellent à donner aux intelli- ;^ences ce sens de l’évolution au sein de la permanence, cette notion de la nouveauté et du progrès s’insérant dans la durée, à côté du stable et de l’éternel.
CONCLUSIONS
Une grande œuvre a surgi, mais elle fonctionne mal, et après s’en être pris à toutes les forces de la nature, après y avoir fait appel, on s’aperçoit que ce qui fait défaut, c’est l’homme...
Il n’y a de lumière vraie que celle qui éclaiie tout l’horizon.
H. de Tourville.
Les conclusions qui se dégagent de cette étude sont aussi nombreuses qu’importantes, et, comme le lecteur aura certainement su les mettre lui-même en lumière, il me paraît superflu d’en reprendre ici l’énumération.
J’ai essayé de montrer la possibilité et la nécessité d’une étude scientifique des phénomènes sociaux. Les conditions morales et intellectuelles que réclame une pareille étude n’ont rien qui puisse effrayer un homme cultivé et de bonne volonté.
Quant au profit à en retirer, j’ose dire qu’il dépasse toute supputation et toute espérance. D’abord, à l’homme qui se livre loyalement et avec une entière docilité à l’enseignement des faits, l’étude scientifique des phénomènes sociaux apporte la paix, la lumière et la joie. Cette réalité sociale qui, aux regards vulgaires, ne se présente trop souvent que comme un enchevêtrement inextricable de caprices, d’instincts, de passions, de besoins ou d’efforts, apparait, au contraire, lorsqu’on l’observe méthodiquement, sous l’aspect d’un immense complexus où toutes les parties, et jusqu’aux moindres détails, se coordonnent en un système solidaire et cir-
CONCLUSIONS
culaire de causes et d’efiets, de liaisons et de répercussions.
Pour la collectivité, le profit serait également incommensurable. Un art social devient possible, et il semble qu’on ne s’aventure point en prédisant que le temps est proche où l’utilisation de ces forces immatérielles apparaitra comme susceptible de procurer aux sociétés humaines des avantages de tous points comparables à ceux qu’a assurés l’exploitation scientifique des forces de la nature physique. Sans doute, l’expérimentation de laboratoire nous est interdite, mais les ignorances, les rébellions, les folies des hommes et des peuples ne nous offrent* elles pas d’incomparables occasions d’épreuve et de contrôle Trop souvent ces expériences s’accompagnent de souffrances, de larmes et de sang, mais ce douloureux supplément n’en diminue pas la valeur scientifique.
Aussi, combien il serait souhaitable que ces études fussent poursuivies par une cohorte nombreuse de jeunes hommes instruits et initiés aux méthodes de la recherche scientifique. Sur le terrain neutre de cette science, largement ouvert à toutes les bonnes volontés, et fermé seulement aux partis-pris, aux a priori^ aux étroitesses et aux préjugés, des hommes de toutes opinions philosophiques et de toutes convictions métaphysiques ou religieuses pourraient se rencontrer et, en ce temps d’union sacrée, on ne tarderait pas à connaitre la valeur des leçons d’humilité et de concorde que retireraient de letude de cette science nouvelle les « enfants de l’esprit nouveau » et les « enfants de la tradition ».
Les premiers verraient combien est insuffisante et superficielle leur analyse du fait social, et incomplète leur connaissance du cœur humain. Ils constateraient
CONCLUSIONS
rimportance primordiale des éléments spirituels dans la genèse du fait social ; ils verraient les rattachements subtils et innombrables qui relient la vie de chaque individu aux croyances et aux conceptions métaphysiques auxquelles il adhère; ils s’apercevraient que l’homme ne se laisse point régenter du dehors par des mécanismes externes et que, s’il est prêt à accepter les disciplines, encore faut- il que les raisons de ces disciplines soient capables de soumettre sa volonté et de susciter les nobles mouvements de son cœur ; en un mot, ils prendraient conscience de cet immense problème religieux, du problème de la destinée. Ils en verraient toute l’importance du seul point de vue du bon aménagement des institutio is sociales et personne ne se trouverait plus parmi eux pour croire et enseigner que le temps est venu où « l’égoïsme organisé doit remplacer l’amour et le dévouement ».
De leur côté, les « enfants de la tradition » feraient des découvertes non moins précieuses et importantes. Ils apercevraient que, si une Société est une association dont la permanence n’est possible que par la fidélité à certaines traditions, elle a tout de même besoin aussi derenouvellement, de nouveauté et de progrès ; ils cons-tâteraient que les doctrines morales ou religieuses qui leur sont chères ont besoin, pour se réaliser elles-mêmes et donner leur fructification, de s’insérer dans la lourde matière des institutions sociales, et que c’est une tactique dangereuse pour les « principes » que de se montrer trop indifférents aux institutions et aux applications ; ils prendraient conscience de la relativité et de la contingence de beaucoup de pratiques, de règles et de normes, qu’ils croyaient éternelles, et ils sauraient que cette relativité même, loin d’être injurieuse pour les principes, ne
CONCLUSIONS
fait que mieux attester leur valeur en leur assurant, au cours des temps, des expressions et des traductions toujours renouvelées et orientées vers un perpétuel progrès.
C'est une mauvaise disposition de l'esprit que de se croire capable de tracer autour de la vérité je ne sais quel cercle à l'intérieur duquel on prétend l’enclore. Une seule chose est certaine, c'est que nous avons toujours beaucoup à apprendre et beaucoup de nouveautés à accepter. On connait le mot fameux de Joseph de Maistre: « Je ne sais pas trop ce qu’est la conscience d’un coquin, mais je sais ce qu’est la conscience d’un honnête homme, et ce n’est pas brillant ». Semblablement on pourrait dire : « Je ne sais pas trop ce qu’est l’intelligence d’un ignorant, mais je sais ce qu’est celle d’un homme instruit et qui se croit en possession de la vérité, et elle fourmille d’erreurs ». Je suis couvaincu pour ma part que des études sociologiques méthodiquement conduites fournissent à ^apologétique spiritualiste et religieuse un admirable point d’appui, et je ne puis douter qu’à très brève échéance les « enfants de la tradition » s’emploient avec entrain à exploiter, pour la reconstitution de la Patrie, ce moyen merveilleux de rénovation et de redressement h
I. Sans diminuer l’éloge qu’il y a lieu de faire du bel effort des « Semaines Sociales », (et nous sommes de ceux qui applaudissent de tout cœur à leur succès grandissant) il est permis de signaler aux catholiques combien il serait nécessaire qu’ils fissent parallèlement des études purement scientifiques de sociologie ; autrement, ils risquent de laisser cette science aux mains des adeptes d’opinions philosophiques ou religieuses différentes des leurs, et de se priver d’un très précieux moyen de conquête.-
Henri de Tourville avait bien vu cette vérité, lorsqu’il écrivait : «La Science sociale ne fait que naître ; ceux qui aiment l’Eglise peuvent commencer à lui en apporter le tribut. C’est ce que j'ai fait pour ma part II ne sera pas dit que cette science soit née, sans que quelqu’un 4e l’Eglise l’ait accueillie et élevée. »
CONCLUSIONS
Après ces découvertes, chacun des deux groupements trouverait de multiples raisons pour estimer et aimer davantage l’autre ; chacun pourrait se rappeler assez de défaites et assez de victoires pour que le souvenir des unes dispose aux concessions nécessaires, et que la mémoire des autres sauvegarde les légitimes fiertés. Que d’institutions déclarées naguère inacceptables ont été néanmoins acceptées ; que de réformes jugées autrefois définitives et intangibles ont sombré, pour voir renaître ce qu’elles prétendaient remplacer 1 En se soumettant à ces évolutions nécessaires, les générations nouvelles n’ont fait œuvre ni de contre-révolution, ni de trahison, comme les en accusaient, pour exciter leurs défiances, les sectaires de droite et de gauche ; elles ont seulement accepté l’enseignement de la vie qui leur apprenait de quelle manière se pouvait poursuivre l’œuvre de leurs pères.
Ainsi cette union sacrée, approfondie et toute transformée, n’apparaitrait plus comme un expédient passager accepté sous la contrainte d’un péril qu’on veut croire transitoire, mais comme la condition de l’enrichissement nécessaire des deux doctrines, pour le meilleur service de la Patrie souffrante.
Et par l’effort concerté des uns et des autres, sous l’action merveilleusement féconde de la science, une véritable reconstitution de la France pourrait être entreprise. Je n’ai pas à dire ici combien celle-ci est nécessaire, combien elle est urgente ; elle l’est beaucoup plus encore que ne le supposent même des personnes averties. Au spectacle des dommages si graves que nous inflige l’actuelle désorganisation des mœurs, nous sommes volontiers enclins à penser que, du moins, nous sommes au bout de la course et que les choses ne deviendront pas pires. Quelle erreur et quelle illusion I Et comment
CONCLUSIONS
ne nous rendons-nous pas compte que le nombre des divorces, des avortements, des pratiques néo-malthusiennes, des refus de travail, des fraudes fiscales, des existences honteusement luxueuses et frivoles, en un mot des indisciplines et des rébellions de toute nature et de toute variété, si grand soit- il, est encore bien au-dessous de ce que comporte l’état psychologique véritable d’un très grand nombre de personnes? Il ne faut jamais oublier que la Société est une grande et volumineuse organisation, et de longues années doivent s’écouler avant qu’on puisse connaitre les fructifications totales des semences de mort qui y ont été jetées. Si nous n’y prenons pas garde, un avenir très prochain nous révélera que nous sommes encore très loin du point extrême de la course et que nous n’en avons pas fini de dresser les statistiques de l’angoisse. Les actes que nous projetons au dehors sont encore supérieurs à nos doctrines et ne leur donnent qu’une explicitation imparfaite ; mais peu à peu le réajustement s’opère et la révision des consciences tend vers une exacte adaptation.
Lorsqu’on utilise pour une étude scientifique de la France contemporaine la méthode même qui a été exposée dans le présent ouvrage, on trouve que notre Patrie s’est be ucoup affaiblie pendant le cours du xix® siècle^ et qu’il lui est définitivement impossible de persister plus longtemps dans un programme et une doctrine de vie nettement contradictoires avec l’état de santé et de prospérité. Il faut avoir le courage de le dire : la France victorieuse du Traité de Versailles de 191g est beaucoup plus faible que la France vaincue du Traité de Francfort de 1871, et, en un temps où nous faisons profession
CONCLUSIONS
d’être des citoyens conscients, nous devrions reconnaître loyalement la vérité, puisque cette reconnaissance est la première condition des réformes indispensables. Grâce à des concours particuliers, la France, submergée par le torrent germanique au mois d’août 1914, a pu remporter la victoire, alors qu’elle avait été vaincue en 1870. Mais si l’on voulait être loyal et sincère, on reconnaitrait que cette différence considérable dans le résultat ne prouve point un accroissement de iorce de notre côté et un affaiblissement de l’autre ; tout au contraire, est-il vrai que l’Allemagne de 1914 était incomparablement plus forte que l’Allemagne de 1870. Les difficultés intérieures et internationales au milieu desquelles nous nous débattons ne sont donc que la conséquence logique de notre situation véritable, et elles ne peuvent que s’aggraver, si l’affaiblissement de la France doit se poursuivre. Parce que nous avons beaucoup souffert pendant quatre années et demie, nous aimons à penser que nous avons payé amplement notre dette à la douleur, et que nous avons droit à la joie, à la richesse et au repos. Enfantine illusion ! Les angoisses que nous avons endurées pendant la guerre de 1914-1918 furent le résultat de notre affaiblissement, car la guerre eût certainement été évitée si nous avions eu en France les 60 ou 65 millions d’habitants que nous aurions dû avoir ; si cet affaiblissement persiste — et à plus forte raison s’il se développe — il est inévitable que d’autres tribulations, celles de la paix, viennent encore nous éprouver. Les souffrances du passé ne sont pas plus pour les sociétés que pour les individus un vaccin qui immunise automatiquement pour l’avenir; elles sont un signal d’alarme et un avertissement, destinés à faire prendre conscience des redressements nécessaires et des indispensables réformes.
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La sociologie atteste d’ailleurs que ces réformes nombreuses et urgentes devront être profondes aussi, et ce serait encore se faire illusion que de croire qu’il suffira de voter quelques mesures législatives ou de modifier superficiellement quelques pratiques défectueuses. La vie sociale est autrement exigeante, et le jour où on aura le souci de pratiquer un art social véritable, et de soigner vraiment les grandes maladies sociales de notre temps, on s’apercevra qu’il est nécessaire de fouiller plus profondément le sol et d’atteindre jusqu’aux replis les plus cachés de la conscience, en s’appuyant sur les croyances religieuses mêmes.
Comme le disait M. Paul Deschanel au premier Congrès National de la Natalité de Nancy, en 1919 : c( C’est d’une œuvre morale qu’il s’agit, c’est l’hygiène des esprits qu’il faut améliorer ; c’est la stérilité des âmes qu’il faut atteindre ; c’est un mal d’opinion, c’est une crise de volonté qu’il faut guérir. 11 ne dépend pas d’un corps de femme d’être, ou non, stérile. Il ne dépend pas d’un corps d’homme d’être, ou non, impuissant ; mais il dépend des âmes de n’être ni impuissantes, ni stériles ».
J’ai d’ailleurs confiance que cet immense effort sera tenté, et même qu’il ne tardera point de l’être. Sans doute, à certains moments, la tâche pourra paraître rude, mais elle réservera aussi d’immenses joies, et notamment ce sera une grande allégresse que de voir enfin collaborer ensemble les trois plus grandes forces qui doivent présider à la réorganisation de nos sociétés contemporaines : la Science, la Démocratie et la Religion. Je l’ai déjà dit ailleurs : « C’est un grand malheur lorsque la troisième de ces forces paraît se séparer des deux autres, ou même parfois se retourner contre elles »,
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et c’en est un autre non moins grand, lorsque les deux premières semblent s’unir pour faire front contre la troisième.
A la lumière des études sociologiques, ces trois alliées travailleraient ensemble au progrès de l’humanité et on verrait alors quelle est la merveilleuse puissance de l’homme. Le xix® siècle a montré ce que peut donner l’exploitation rationnelle des éléments matériels : au XX* siècle il doit appartenir de montrer ce que peut assurer l’utilisation rationnelle des éléments sociaux ou psychologiques. On apercevra alors toute la vérité de cette tonifiante affirmation de M. Bergson : « Nous sommes les auteurs de notre propre destinée, et nous avons à créer notre propre volonté ; et c’est la ferme croyance en l’absolue indétermination de l’avenir que nous devons considérer comme la source de notre force •et de notre confiance en nous-mêmes. Aussi devonsnous abandonner cette attitude d’écolier que nous prenons à l’égard de l’univers. Nous devons enfin prendre conscience de notre propre divinité, nous identifier avec notre pouvoir créateur. Parvenir à la conscience constante de notre pouvoir créateur, c’est parvenir à la vertu, voire même à l’héroïsme : il suffit d’arracher le voile de l’inconnu ».
L’illustre philosophe ne fait d’ailleurs que rejoindre ici l’auteur de la Politique positive. (( Loin de demander sa loi à l’univers et à la nature, écrit Auguste Comte, l’Humanité s’affranchit peu à peu des contraintes qu’elle subissait de leur part, et si elle apprend la discipline au spectable des portions de la réalité qu’elle est impuissante à modifier, elle apprend aussi sa force et son droit en travaillant sans cesse à perfectionner, pour son usage, celles que la science met en son pouvoir. Elle
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devient comme la Providence de ce petit coin du Monde qu’elle habite. C’est la nature qui se pénètre d’humanité h ))
Depuis le moment où ces lignes ont été écrites, les sociétés occidentales ont traversé de dures expériences et elles commencent à constater que l’humanité doit se pénétrer de divinité, si elle veut que la nature se pénètre d’humanité, : la première condition de l’action efficace est de se réaliser soi-même et l’humanité ne peut se réaliser qu’on se dépassant.
Retrouvant ainsi la conscience de notre force, dans la mesure où nous prendrions conscience du véritable problème à résoudre, nous retrouverions du même coup la foi, l’espérance et l’amour. Les croyants goûteraient de nouveau les allégresses de l’inexprimable fécondité de leur apostolat, et les rationalistes, remis en possession d’une doctrine de vie, n’exhaleraient plus ces plaintes désespérées que laissent entendre les plus sincères de leurs représentants. « On se demande, écrivait récemment sous le pseudonyme d’Allain un universitaire justement apprécié, comment raffermir cette humanité vacillante ? De quelle énergie nouvelle la vivifier } De quelle source l’abreuver pour lui redonner la croyance à la vie ? Et l’on ne voit pas.
« Les hommes de bonne volonté demeurent impuissants, leurs gestes devant l’étendue du mal sont ridicules, leur voix n’est même pas celle d’un enfant. Restent les religions.^ Mais où donc sont les religions de la terre Elles traitent toutes du ciel et de la vie future, elles ouvrent leurs portes vers les félicités éternelles, mais ne comptez pas sur les dieux pour soutenir les