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CHAPITRE II

Les conditions morales de l’étude scientifique * des phénomènes sociaux.

« Il nous faut, au milieu du monde actuel, beaucoup d’ermites, sachant porter l’isolement d’idées nouvelles et d’une vie où Ton veut se suffire. »

Henri de Tourville.

Il est manifeste que, s'il existe une science sociale, celle-ci réclame, au même titre que toutes les autres sciences, certaines qualités morales bien connues de tous ceux qui ont quelque expérience des disciplines scientifiques: la défiance du sens propre et Tamour tenace du contrôle, Phumilité ^ et le sens des complexités mystérieuses, la probité scrupuleuse et la loyauté totale, qui jamais ne permettront que les conclusions dépassent les prémisses ou que la partialité vienne altérer les appréciations.

Mais, comme l'ont d'ailleurs signalé depuis longtemps les philosophes et les moralistes, toute science qui a pour objet principal l'homme et les faits humains, réclame des qualités morales particulières. Lorsqu'un chimiste ou un physicien constate une loi, l'intelligence

I. Puisque, dans certains milieux, on persiste à dauber avec intempérance sur l’orgueil de la science, je signale aussi combien il serait utile de prémunir contre l’orgueil de Pignorance, qui n’est pas moins nocif tant s'en faut, et qui est malheureusement, et pour cause, beaucoup plus répandu.

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ne peut que s’ouvrir avec joie à l’enseignement qui lui est donné ; la connaissance est infiniment supérieure à l’ignorance ou à l’erreur, et souvent même de substantiels profits matériels sont la conséquence de la vérité découverte ou mieux connue.

La science sociale partage, avec les autres sciences, ce précieux privilège de fécondité et de progrès, et je suis même convaincu qu’on en retirera, dans un avenir prochain, d’immenses profits matériels et moraux dépassant toute espérance ; mais, comme elle étudie la société et ses mécanismes, et non pas seulement l’individu, la famille, la profession ou la région, il lui arrive fréquemment de constater que telle ou telle pratique individuelle, familiale ou professionnelle est directement en opposition avec le bon fonctionnement des mécanismes collectifs ; aussi l’individu, qui se sent atteint dans sa wie privée, familiale ou prolessionnelle, devient-il très vite peu favorable à une science aussi indiscrète. On peut être un homme de mœurs dissolues ou un ambitieux vulgaire et être néanmoins un mathématicien de ' grand talent ou un excellent médecin, mais un pareil tempérament moral gênerait beaucoup celui qui voudrait étudier les conditions du bon fonctionnement de la vie privée ou des pouvoirs publics. 11 faut, d’ailleurs, avouer que cette indiscrétion est allée s’aggravant, par le progrès môme des études sociales. Aussi longtemps qu’on put croire que la sociologie avait principalement pour objet l’étude des mécanismes généraux de la vie collective ; la division du travail, le libre échange et le protectionnisme, le système monétaire et les impôts, la constitution des pouvoirs publics, etc. on pouvait sans danger s’adonner à une étude qui ne semblait pas plus compromettante que celle de la végétation des grami-

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nées ou des anaeaux de Saturne. Mais les sociologues en sont venus à attacher une souveraine importance aux attitudes et aux gestes de la vie privée, dans le double domaine qui lui est réservé, celui de la famille et celui du travail. S’il demeure vrai, aujourd’hui comme hier, que la désorganisation des pouvoirs publics est un grand mal qui nuit beaucoup à la prospérité des peuples, il est vrai aussi que la désorganisation de la vie privée est un mal pire, singulièrement plus difficile à guérir et plus nocif.

Cette constatation inattendue a jeté un grand trouble : d’une part, elle a frappé de discrédit les dissertations où se complaisait la faconde d’un certain nombre de politiciens, de littérateurs ou de pseudo-sociologues ; d’autre part, elle a rendu beaucoup moins sympathique à plusieurs une science aussi peu rassurante pour les apathies égoïstes et les routines avantageuses. Sans doute, on a la ressource du précepte connu : « Faites ce que je dis, et non ce que je fais » ; toutefois on accordera qu’il est souvent plus commode de « penser à autre chose » et de tourner d’un autre côté sa curiosité intellectuelle.

11 faut en prendre son parti : la sociologie, ainsi conçue — et on ne saurait la concevoir autrement — exige de ceux qui la cultivent certaines conditions morales.

D’abord elle réclame une tenue générale de la vie et des mœurs, afin que l’esprit conserve son entière liberté à l’égard de tous les problèmes sociaux, quels qu’ils soient. Certes on ne peut exiger que tout sociologue soit un ascète ou un saint. Mais, de même qu’un employeur cupide et exploiteur serait en mauvaise posture pour étudier les problèmes du travail et du salariat, de même le bourgeois matérialiste qui a suivi avec per-

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sévérance les prescriptions de l’infécondité systématique pendant les trente années de son mariage, serait peia qualifié pour disserter sur les conditions d’un bon recrutement de la race et d’une vie familiale bien organisée. Jamais la profonde parole ne fut plus vraie : qui facit veritatem^ venit ad lucem; celui qui élabore (en sa vie personnelle) la vérité, vient à la lumière.

En second lieu, le sociologue devra apporter un soin particulier à se dégager des partis-pris, des préjugés^ des étroitesses qui encombrent les avenues de son intelligence, et à en libérer sa pensée. Pour y parvenir, non seulement il devra faire un effort spécial et persévérant de loyauté, de probité et d’impartialité, mais encore ii fera bien de pratiquer au début cette vita purgativa, cette vie purgative dont nous parlerons bientôt, mais que nous visons déjà ici à cause du caractère spécifiquement moral qu’elle revêt, des renoncements et abnégations qu’elle suppose, renoncements et abnégations si marqués qu’un de nos meilleurs sociologues a pu en comparer les efforts à ceux que réclame le dépouillement du vieil homme, pratiqué par les mystiques, et « qu’on pourrait citer ici, en y changeant à peine quelques mots, des pages entières de Saint Jean de la Croix. Les clartés d’autrefois, la paix logique, le repos de l’esprit ont cessé dans cette inquiétude qui donne au caractère du savant une si éminente dignité » h

Les doctrines sociales auxquelles nous adhérons ne sont pas seulement pour nous des théories abstraites ; autour d’elles s’agglutine tout un ensemble d’attitudes, de pratiques et de gestes, des relations mondaines ou professionnelles, des castes et des cliques, des classes

I. Devoir et durée, par Joseph Wilbois, Paris, Alcan, 1912, p. 114..

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et des clans, des amitiés ou des alliances. Et l’intolérance n’est pas petite de ces groupements, restreints ou larges, où l’on fait bonne garde autour des préjugés qui cimentent l’accord'et où, sur certains sujets déclarés tabous, le groupe ne laisse d’autre droit que celui de répéter les formules usuelles apostillées par les gardiens de l’intérêt commun K II faut donc savoir, en certains cas, briser avec soi-même et briser avec les autres, et cette double rupture peut être fort pénible. Sans doute, comme nous le verrons, la science n’apprécie pas, elle ne prononce pas de jugements, mais cette abstention n’est pas une sauvegarde pour notre indépendance, puisque la constatation d’une relation causale, entre certaines pratiques et des effets notoirement nocifs, aboutit automatiquement à la condamnation de ces pratiques, et ne fait que donner plus d’autorité à un jugement implicite rendu avec une .si parfaite sérénité.

Pour tous ces renoncements et toutes ces ruptures, le courage sera souvent nécessaire, puisqu’aucune considération ne devra arrêter le véritable savant, pas même la préoccupation d’un certain conformisme moral ou patriotique.

Le 8 décembre 1870, dans Paris assiégé, un grand savant, qui était aussi une haute conscience, Gaston

I. Que de détails savoureux on pourrait relever ici, notamment en matière scolaire, et empruntés à la lois à renseignement officiel et à l’enseignement privé.

Cette crainte de la vérité, ce souci d’empêcher qu’elle éclate se manifestent dans les réunions d’études, les congrès, les « semaines, » de manière hautement comique. 11 est toujours stipulé que la vraie question ne sera pas posée et on lit sur les visages l’effarement de tous, lorsque par accident un malotru, un brutal, un « individu sans éducation » vient jeter une grosse pierre dans la mare aux grenouilles. Aussitôt le président canalise et réduit, très pénétré du danger d’une discussion mordante où l’on mettrait à nu les plaies et les tares.

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Paris inaugurait par cette déclaration son cours au Collège de France : « Je ne crois pas, en général, que le patriotisme ait rien à démêler avec la science. Les chaires de renseignement supérieur ne sont à aucun degré des tribunes ; c’est les détourner de leur véritable destination que de les faire servir à la défense ou à l’attaque de quoi que ce soit, en dehors de leur but spirituel. Je professe absolument et sans réserve cette doctrine que la science n’a d’autre objet que la vérité et la vérité ellemême, sans aucun souci des conséquences bonnes ou mauvaises, regrettables ou heureuses, que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, par un motif patriotique, religieux et même mo al, se permet, dans les faits qu’il étudie, dans les conclusions qu’il tire, la plus petite dissimulation, l’altération la plus légère, n’est pas di^ne d’avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d’admission plus indispensable que l’habileté. »

Admirables paroles que Le Play confirmait par avance, lorsqu’il écrivait en 1863 : « Je ne connais rien de plus dangereux que les gens qui propagent des idées fausses, sous prétexte que la nation ne voudra jamais y renoncer. Si elle n’y renonce pas, elle périra; mais ce n’est pas un motif pour accélérer la décadence en adoptant l’erreur. 11 n’y a d’autre règle de réforme que de chercher le vrai et de le confesser sans réserve, quoiqu’il arrive. Je conçois qu’un homme prudent se taise momentanément sur le vrai, bien que je condamne cette prudence ; mais je repousse tout homme qui se rallie par politique à l’erreur ‘ ».

Enfin, s’il faut un dernier témoignage, je citerai encore

ï. Frédéric Le Play, Correspondance, i863.

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celui de M. Emile Durkheim : « S’il existe une science des sociétés, écrit ce sociologue, il faut bien s’attendre à ce qu’elle ne consiste pas dans une simple paraphrase des préjugés traditionnels, mais nous fasse voir les choses autrement qu’elles n’apparaissent au vulgaire ; car l’objet de toute science est de faire des découvertes, et toute découverte déconcerte plus ou moins les opinions reçues. A moins donc qu’on ne prête au sens commun, en sociologie, une autorité qu’il n’a plus depuis longtemps dans les autres sciences, — et on ne voit pas d’où elle pourrait lui venir — il faut que le savant prenne résolument son parti de ne pas se laisser intimider par les résultats auxquels aboutissent ses recherches, si elles ont été méthodiquement conduites. Si rechercher le parodoxe est d’un sophiste, le fuir, quand il est imposé par les faits, est d’un esprit sans courage ou sans foi dans la science » h

Telles sont les robustes qualités morales indispensables au sociologue. Celui qui n’en apprécie pas la valeur €t n’est point préparé aux persévérantes disciplines qu’elles réclament, ne doit pas prétendre au titre de sociologue. Comme les moyens sont multiples de servir la société et la patrie, il n’aura que l’embarras du choix entre les modes de bon service social, mais nous lui demandons en grâce de renoncer à toute étude sociologique. Quant aux autres, qu’ils ceignent leurs reins et. s’arment de courage, car il n’est pas vrai que l’homme aime naturellement la vérité.

I. Les Règles de la Méthode sociologique, septième édition, Paris, Alcan 1919, préface, p. i.

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