CHAPITRE III
Les conditions intellectuelles.
On commence à comprendre qu’il ne s’agit pas de faire le monde présent à sa guise, mais de savoir comment il se fait.
Henri de Tourville.
S’il est déjà malaisé de satisfaire effectivement, — autrement qu’en paroles et en bonnes intentions — aux conditions morales d’une véritable étude scientifique des phénomènes sociaux, on trouvera qu’il n’est guère plus facile de satisfaire aux conditions intellectuelles ^ : un long apprentissage sera ici nécessaire, et comme il faudra triompher d’habitudes invétérées et de résistances doctrinales en apparence justifiées, une entière et minutieuse bonne volonté ne sera pas moins indispensable que la persévérance.
Les conditions intellectuelles requises sont principalement les suivantes.
I. Dans une très belle page du Cours de philosophie positive^ Aug. Comte montre pourquoi l’étude des phénomènes sociaux doit être réservée exclusivement aux plus hautes intelligences scientifiques « mieux préparées que toutes les autres par une sage et forte éducation à supporter la continuité des plus grands efforts spéculatifs et s’appliquant même sans relâche, plus scrupuleusement qu’en aucun autre cas, à seconder habituellement leur essor rationnel par une plus parfaite subordination des passions à la raison ». T. iV^ Schleicher éditeur, p. 187.
LES CONDITIONS INTELLECTUELLES
Il faut en premier lieu débarrasser entièrement son intelligence de toutes les idées et théories communément reçues sur les institutions sociales, et se mettre résolument en un état de méfiance vigilante et tenace à Tégard des suggestions du bon sens et des apparences. Cette première recommandation, qui paraîtra naturelle à toute personne vraiment cultivée, parce qu’elle y reconnaîtra aussitôt la méthode de tous les grands philosophes et savants, les Bacon, les Descartes, les Male branche, les Auguste Comte, les Le Play, les Claude Bernard, les Ollé-Laprune, les Pasteur, semblera au contraire paradoxale à toutes les personnes insuffisamment entraînées aux études scientifiques, et en tout cas elle correspond si peu aux penchants naturels de notre esprit, elle s’oppose à tant de forces et de courants coalisés contre elle, qu’il est indispensable d’attirer sur elle toute l’attention du lecteur, et de rappeler une fois de plus les raisons qui la justifient.
Puisque toute science a pour objet de nous faire faire des découvertes, il est admis que le simple bon sens ne suffit pas à nous faire connaître la nature exacte du réel. Aussi bien exagérerait-on à peine en disant que Phistoire des sciences et de la pensée humaine n’est que le récit continu des contradictions et des humiliations infligées au bon sens et au sens commun. La rotondité de la terre et sa rotation, la circulation du sang et la théorie des vaccins, la téléphonie et l’aviation, les rayons Roentgen et la télégraphie sans fil déconcertèrent le sens commua qui, parfois même, par ses opiniâtres résistances, re-
LES CONDITIONS INTELLECTUELLES
tarda l’heure de leur découverte, ou du moins celle de leur application bienfaisante h
Or, si une science des phénomènes sociaux est possible, il faut s’attendre à ce qu’elle expose aux mêmes mésaventures notre orgueilleux bon sens, et on n’aperçoit aucune raison qui justifierait ici, en sa faveur, un privilège qu’aucune science n’est plus disposée à lui reconnaître. En fait, bien que la sociologie soit encore assez proche de sa prime jeunesse, l’événement a déjà largement répondu à cette prévision, et le bon sens a déjà reçu de l’observation sociologique de dures leçons qu’il peut ajouter à sa collection toujours ouverte. Quelques conclusions qui suivent suffiront, à elles seules, pour les esprits bien formés, à montrer l’inestimable valeur et l’impérieuse nécessité de l’analyse méthodique.
I. — Les pays à population rapidement croissante comptent une proportion plus grande de célibataires adultes.
II. — En maintes circonscriptions de nos sociétés occidentales, le taux élevé de la nuptialité a pour principale cause l’abaissement des moeurs, et le premier effet de leur relèvement serait de diminuer le nombre des mariages.