‹ Introduction à la méthode sociologiquecChapitre 9 sur 58 · I. Vide infra, quatre pages plus loin · texte numérisé non relu

I. Vide infra, quatre pages plus loin

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appartiendra aux sociologues, aux moralistes et aux hommes politiques de chercher à en diminuer ou la fréquence ou la gravité, et, en fin de compte, de déireiopper dans les cœurs les énergies morales capables de la faire éviter ou de la faire accepter. La constatation d’un inconvénient, même très grave pour l’individu, doit-elle nécessairement aboutir à une prescription qui sacrifie l’intérêt général ? Encore une fois, la première condition pour porter remède à un mal est d^en connaître l’existence, et, en se refusant à constater le réel, on ne fait que multiplier les souffrances ou les trahisons.

On le voit, l’objection prétendue terrifiante n’a rien de redoutable, et il suffit d’un peu de loyauté^ et de méthode pour exorciser le sphinx.

Cette comparaison empruntée aux études médicales dispense de toute autre argumentation, car elle fait comprendre l’autonomie nécessaire pour le sociologue €t l’attitude qu’il doit prendre. Le sociologue a pour mission exclusive d’observer méthodiquement ce qui ‘Cst, ce qui se fait, et d’en rechercher les causes et les conséquences ; il doit donc oublier provisoirement les principes et les doctrines qui lui sont le plus chers, et se confiner loyalement sur le terrain de l’analyse et de

I. C’est en eflet le côté attristant de cette querelle. Si on presse les adversaires et si on les met au pied du mur, les sommant de dire clairement qu’ils veulent que le médecin, dans son enquête médicale tienne compte des prescriptions morales, ils sont les premiers à se récrier et à dire qu’ils ne le veulent pas, et tout de même, ils agissent comme s’ils le voulaient. Et, ainsi on demeure dans l’éternel gâchis, par impuissance à penser, à étreindre et à conclure ; on reste dans l’équivoque, faute de vigueur intellectuelle, de méthode et de ■sincérité. Qui dira les ravages causés par ce fléau, qui ne sévit pas moins parmi les Enfants de l’esprit nouveau que parmi les Enfants de ila tradition ?

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Tobservation. 11 étudie les phénomènes sociaux simplement pour les comprendre et les connaître, comme le font les chimistes ou les physiciens à Pégard des phénomènes chimiques ou physiques, et en cet état Tinsertion d’un principe extrinsèque et a priori qui serait « tabou » à ses yeux, n’a aucun sens et est proprement inintelligible. Certes, il n’est pas facile de demeurer indéfectiblement fidèle à cette consigne, si souvent violée, en fait, à droite et à gauche. Aussi bien cette violation est-elle l’une des causes principales de l’effroyable désordre intellectuel au milieu duquel nous nous débattons, puisqu’elle a arrêté à la fois le progrès des études de sociologie et celui des études de morale et de philosophie. Sous prétexte de maintenir un concordisme puéril, on se privait des lumières hautement bienfaisantes que la contradiction eût projetées h

ï. En matière bibiique, Tabandon du- concordisme — doctrine aujourd’hui universellement discréditée — a enfin débarrassé certaines sciences de la nature d’affirmations puériles qui arrêtaient leurs progrès, et d’autre part il était la première condition de l’élaboration de doctrines rationnelles sur l’inspiration divine.

En matière sociale, cette conlusion des genres a eu des conséquences désastreuses. Je n’en citerai que quatre exemples. Pendant la période 1876-1884,011 se poursuivit la campagne Alfred Naquet-Alexandre Dumas fils, qui devait aboutir à la loi de 1884 sur le divorce, la faiblesse lamentable de l’argumentation sociologique des adversaires de la réforme a beaucoup contribué au succès des assaillants et leur préoccupation dominante — quoique presque toujours inavouée bien entendu — de sauvegarder un principe religieux et confessionnel a faussé leur résistance, en les obligeant à méconnaître des arguments intéressants, et surtout en les rendant incapables de porter le débat sur le seul terrain où la résistance pouvait être sérieuse, et peut-être victorieuse.

De même, les doctrines de providentialisme puéril, adoptées par certains pourfendeurs bien intentionnés de la grande démonstration malthusienne, ont beaucoup contribué à assurer le succès de la campagne néo-malthusienne.

Sur l’autre rive du fleuve, les conséquences de la confusion n’ont pas été moins malfaisantes. Qui dira par exemple les dommages infligés aux études socioiogicjucs de M. Emile Durkheim, par le postulat ratio-

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La fixité certaine de quelques grands principes de la morale éternelle ne doit pas voiler à nos yeux Pextrême diversité des préceptes moraux suivant les temps et les lieux ; et notamment les grandes nouveautés survenues depuis un siècle et demi dans le régime du travail et de

naliste abusivement posé à leur origine? De quelles lumière il les a privées! En voici un échantillon. C’était en igoS : les frères Magueritte poursuivaient leur ardente campagne en faveur du divorce par consentement mutuel et même par la volonté d’un seul M Emile Durkheim connaissait trop bien les mécanismes de la vie sociale pour ne pas être résolument hostile au divorce par consentement rnuiucl, mais, d’autre part, ses convictions rationalistes ne lui per ettaiept pas de voir dans le mariage autre chose qu’un contrat civil, et un contrat civil peut toujours être rétracté par la volonté des contractants. La contradiction était nette, et elle mettait en demeure de reprendre l’analyse ; si on l’eût reprise, sans théorie préconçue, on eût vu, en elfet, que le mariage est tout autre chose qu’un contrat civil; analysé en sa réalité mystérieuse et inexprimable, il établit entre les individus des liens sacrés, sur lesquels la volonté des hommes ne peut plus avoir de prise, mais à une telle analyse la philosophie rationaliste oppose son veto. Aussi M. Emile Durkheim se réfugie-t-il en des raisons à côté, qui seraient du plus haut comique, si la matière n'était si grave. Revue Bleue, b Mai igo6.

Pendant la période i8go-igo5, diverses grèves survenues en de grands centres miniers et industriels, furent accompagnées d’une violente propagande révolutionnaire et libertaire qui se traduisit par un fléchissement très brusque et considérable de la natalité. M Jacques Bertillon, frappé de ces chutes, et fort embarrassé de les expliquer sans en rendre responsables les doctrines de rationalisme libre penseur, qui lui étaient chères — corrélation indéniable et aujourd’hui admise par tous — imagine tout-à-coup une diversion curieuse et saute sur les statistiques des premières années de la Révolution, statistiques qu’il retourne d’ailleurs dans un sens opposé à leur signi* fication. Quel rapprochement peut être fait entre la population parisienne de I7g3, et une agglomération minière du Centre de la France en i8g7, personne ne le voit, mais il n’importe, 1 essentiel est qu’on puisse écrire que tandis que le développement des idées socialistes a eu pour effet de diminuer très notablement la natalité à Montceau-les- Mines, à la Grand-Combe et ailleurs, aux environs des années igoo, au contraire sous la Révolution Française, l’avènement des idées démocratiques a coincidé, à Paris tout au moins, avec une augmentation très brusque et très marquée du nombre des naissances, pendant quelques années. Ainsi, les deux arguments s’annulent et la conclusion sociologique que l’on redoutait est écartée. {Compte rendu de V Académie des Sciences morales. Année igiq, p. 2o3.)

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la propriété, dans la constitution de la famille et l’organisation des pouvoirs publics, ont conduit à déclarer licites, et même recommandables, des gestes et des pratiques que les siècles antérieurs eussent vigoureusement blâmés et condamnés b On nuisait donc à la fois à la morale et à la sociologie, lorsqu’on frappait d’interdit certaines innovations favorables au progrès des sociétés humaines, et le crédit des prescriptions morales

I. Cf. le Lévitique et les textes de notre droit pénal avant 1789. Les crimes de lèse-majesté divine et de lèse-majesté humaine, réputés les plus abominables et punis des peines les plus sévères sont justement ceux que le plus souvent notre droit moderne laisse entièrement impunis. Consulter aussi les recueils de notre jurisprudence, sur l'interprétation de l’art. 6 du Code civil, et les décisions de la Congrétation romaine de la Penitencerie.

On peut citer aussi le cas célèbre du pape Léon XIII révisant, à la demande du cardinal Gibbons, la condamnation prononcée par des Evêques américains contre les Chevaliers du Travail. Au mois de novembre 1921, j’assistais à Rome à une audience publique du pape Benoît XV. Suivant l’usage, les personnes présentes étaient rangées en fer à cheval autour de la salle d’audience, et quatre religieuses se trouvèrent placées, près de la porte, par où déboucha le Saint Père. Les deux premières s’inclinèrent pour baiser la mule, mais le Pape s’empressa de modérer leur zèle, et personne ne baisa la mule. Le geste était simple et bien naturel, et pourtant le temps n’est pas encore loin où un catholique eût été considéré comme commettant une faute grave en refusant de baiser la mule, et où un Pape n’eût pas cru possible d’en dispenser les fidèles... Et bientôt il ne se trouvera plus un Pape qui puisse tolérer le baisement de la mule.

Citons encore ce fait: les premières femmes et les premiers prêtres qui osèrent aller à bicyclette furent jugés sévèrement, et parmi les femmes tout au moins, il est possible que les initiatrices ne fussent point parmi les plus qualifiées pour prétendre au titre de rosières. Que reste-t-il de ces condamnations et les honnêtes gens ont-ils du moins quelque idée des réflexions bienfaisantes que ces revirements devraient leur suggérer ? — De même quelle révolution dans les mœurs familiales et sociales que ce vote des femmes qui sera bientôt, il faut l’espérer, admis en France, comme il l’est en trente autres pays.

On voit donc par ces exemples, qu’il serait facile d’appuyez de centaines d’autres, que si la morale est éternelle, elle est aussi contingente, et si l’ont tient à la formule, encore faut-il s’en servir avec quelque humilité et beaucoup de culture, et non pas comme d’une triqué dont on assène un coup sur la tête des gens.

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se trouvait compromis par ce refus opiniâtre de prendre conscience des besoins nouveaux.

Enfin, en terminant sur ce point, il faut signaler que ce souci de lier le travail scientifique du sociologue à des prémisses invariables de morale ou de philosophie atteste en réalité qu’on a peu de confiance dans ses principes moraux et dans leur capacité de résistance à un examen critique. Veut-on soutenir que parmi les prescriptions de la morale religieuse ou philosophique, il s’en trouve qui sont contraires au bien de la société ? Non certes, jet personne ne se souciera de prendre à son compte pareille assertion. Mais alors à quel danger s’expose-t-on en laissant au sociologue l’indépendance nécessaire à son étude, et de quel droit prive-t-on les prescriptions morales du très précieux concours apologétique que leur apporterait une étude purement scientifique et sincère.^ Si la prescription morale est aussi essentielle qu’on veut bien le dire, l’analyse sociologique ne peut manquer de la retrouver au fond de la cornue, et comme on n’aura pas commencé par l’y mettre, cette constatation aura une immence valeur documentaire. Ainsi un 'véritable croyant, un véritable philosophe méprisera et rejettera comme mesquines et déshonorantes pour sa foi ou ses convictions ces précautions enfantines, se tenant assuré que, si son affirmation est juste, l’investigation scientifique ne pourra que la confirmer, et que, si le contraire se produisait, la contradiction même ne pourrait conduire qu’à un progrès nouveau de sa foi ou de ses convictions h

I. N’est-il pas évident par exemple que la formule Coeli enarrant gloriam Dei a pris une signification bien autrement puissante et splendide depuis les découvertes de l’astronomie purement scientifique, et

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Lorsque ces deux premières conditions se trouvent loyalement et exactement observées, on est en bonne posture pour satisfaire à la troisième, qui est de traiter exclusivement les phénomènes sociaux comme des choses, c’est-à-dire comme des réalités objectives qu’il s’agit de connaître, et dont on peut pénétrer la nature par l’observation et l’analyse, pénétration qui n’est justement possible qu’en dépassant le cercle restreint et assez pauvre des impressions subjectives que le phénomène éveille en nous.

Une science nouvelle se constitue au moment où l’esprit humain décide d’aller, à l’égard d’une certaine catégorie de phénomènes, au-delà des impressions sub-* jectives qu’ils éveillent, de sortir de soi-même en quelque manière, et de se comporter en enquêteur uniquement soucieux de connaître, par une observation fidèle, la réalité objective qui se trouve devant lui et en dehors de lui h Dire qu’une science des sociétés humaines est possible, c’est donc dire qu’il faut traiter les phénomènes

de même le temps est proche où l’on s’apercevra de Pinappréciabie enrichissement que l’admirable démonstration malthusienne fournit à la formule Crescite et multiplicamini Mais, a ce moment aussi, ou s’apercevra sans doute que la théologie la plus orthodoxe n’oblige plus de soutenir, comme je l’ai entendu soutenir de mes propres oreilles, le i3 décembre 1920, que « du point de vue surnaturel une naissance est une catastrophe » ou, comme on l’a enseigné aussi, que « l’enfant, dans le sein de sa mère, est pour Dieu un objet d’horreur. »

X. Le cas des phénomènes gustatifs et olfactifs est ici très démonstratif. Nous nous contentons de savoir que telle odeur est agréable ou désagréable, que tel aliment flatte notre goût ou lui est antipathique , Le )Our où l’on sentira le besoin et la possibilité de dépasser ce domaine de la subjectivité, deux sciences nouvelles seront constituées.^-

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sociaux comme des choses % extérieures à la personne qui les étudie, détachées des êtres conscients qui se les représentent et devant être abordées du dehors ; c’est affirmer qu’on apportera toute vigilance à saisir, à enregistrer les moindres détails, bien décidé que l’on est à s’attacher exclusivement aux caractères vérifiés, aux effets reconnus, aux causes constatées, sans aucun égard aux catégories et aux définitions préconçues.

De multiples raisons expliquent que la science des sociétés humaines ne devait se constituer qu’après beaucoup d’autres, mais aussi aperçoit-on que le mouvement logique des progrès de l’observation méthodique devait inévitablement aboutir à sa constitution. A ce point de vue, on peut dire que le mérite d’A. Comte et de Le Play fut modeste, car cette extension nouvelle de l’analyse était si naturelle qu’elle était inévitable. Quel obstacle infranchissable pourrait, en effet, empêcher qu’on soumette à un enregistrement méthodique des pratiques et des usages de travail, de propriété, de salaire, de mariage, de fiançailles, d’éducation, de transmission du patrimoine, de voisinage, de groupement corporatif, d’organisation religieuse, de constitution des pouvoirs publics locaux, régionaux, ou nationaux, etc. etc., qu’on en observe les effets et les causes, les liaisons déterminées et les répercussions On ne le voit pas, et, d’autre part, on constate que, partout où cette observation sociologique a été appliquée, elle a donné les mêmes résultats que dans les autres sciences d’observation, et s’est trouvée capable de substituer la rigueur

î. Je prie le lecteur de surseoir à toute interprétation du mot « chose 5, et en général de toutes les formules consignées dans cette page, jusqu’à la lecture des chapitres suivants où seront données les délicates précisions qui sont nécessaires.

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et la précision des connaissances à Tillusionnisme bavard et incompétent.

Mais l'observation ici réclamée devra être spécialement rigoureuse et attèntive, car les faits à observer,

• loin de s'offrir au sociologue sous cette forme massive et en quelque sorte physique, que supposent encore trop de personnes mal informées, sont essentiellement d'ordre psychologique. Ce sont des raisonnements et des combinaisons psychiques qu’il faut analyser, ce sont des états et des dispositions d’âme qu'il faut connaître, et seule une observation aussi fine que minutieuse pourra parvenir à la connaissance de pareils éléments. Or il est attristant de constater que cette nécessité de subtile analyse a été très souvent méconnue par de prétendus sociologues, aussi éloignés que possible du véritable esprit scientifique : à juste titre, leurs « études )) sociales ou économiques n’ont obtenu aucun crédit auprès des véritables savants des autres disciplines. Mais au lieu de disserter plaisamment, avec Ernest Renan, sur l’infériorité, en apparence incurable, « de ces bonnes petites sciences conjecturales » qu’on appelle les sciences morales, on eût sans doute mieux fait de se demander s’il existait une science de la nature physique qui pût se contenter des analyses grossières et informes dont se sont contentées tant de personnes qui aiment à disserter sur les phénomènes sociaux. Quand on sait quelles précisions rigoureuses sont exigées dans les observatoires d’astronomie ou les laboratoires de physique, de chimie ou de biologie, où l’on mesure des longueurs ou des poids au dix millième de millimètre ou de milligramme, où l’on observe la vie de ces infiniments petits « dont il faut trente- cinq millions pour faire un millimètre », on n’éprouve aucune fierté à se

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dire sociologue, et on se demande avec effroi par quelle aberration les représentants des sciences morales ont pu se croire autorisés à des pratiques dont la légèreté et l’incohérence ne seraient pas un instant tolérées en d’autres laboratoires. Il est trop clair que les phénomènes sociaux se présentent à nos regards sous l’aspect d’une immense forêt vierge où vivent côte à côte les plantes et les animaux les plus divers ; là aussi se sont superposés les règnes et les civilisations, et dans l’invraisemblable imbroglio et l’inextricable enchevêtrement, il sera toujours possible d’alléguer des faits qui paraîtront justifier les conclusions les plus contradictoires et les plus folles. A une distance suffisante, quatre vaches normandes ou bretonnes accroupies dans la prairie peuvent ressembler à un amas de briques ou à un tas de charbon. Si nous ne sommes pas préparés à cette observation minutieuse et patiente, abandonnons tout espoir de connaissance véritable des phénomènes sociaux.

Cette minutie est d’autant plus nécessaire que les phénomènes sociaux présentent au maximum ce caractère de complexité circulaire que plusieurs sociologues ont signalé avec perspicacité et qui en rend l’étude particulièrement délicate. Aussi nulle part ce qu’on a appelé l’intellectualisme, c’est-à-dire la tendance à ramener le complexus touffu de la vie à des raisonnements schématiques linéaires, aisément maniables, n’a été plus funeste. Ce fut un des mérites d’A. Comte, et peut-être le plus digne d’éloges, que d'avoir le premier pris conscience de cette extrême complexité ; reliés les uns aux autres par des liens aussi tenus qu’innombrables, les phénomènes sociaux ne peuvent être étudiés isolément,

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sans une connaissance suffisante de la structure des autres compartiments de la vie collective ; comme en un immense filet, on ne peut exercer une traction sur une maille sans qu’aussitôt toutes les autres participent au mouvement. (( Les stoïciens disaient, écrit M. Gaston Richard, qu’il suffit de lever un doigt pour ébranler l’univers : dans la société, toute mesure législative ou administrative, toute invention industrielle, toute découverte scientifique, toute maxime morale, toute méthode éducative produit des conséquences qui vont bien audelà du fait et de l’instant présents. D’ailleurs une société (ou une communauté) n’est pas un être éphémère : elle se compose toujours de trois générations qui sont étroitement dépendantes. C’est ainsi que les phénomènes sociaux peuvent présenter la forme circulaire sous laquelle ils sont toujours donnés à l’observation. Nous prenons ici le terme circulaire avec le sens qui lui est donné en médecine, car l’analogie ainsi limitée se trouve fondée. Une maladie du cerveau en s’étendant au système nerveux peut retentir sur le cœur : elle détermine des troubles de la circulation qui aggravent l’état cérébral. La maladie affecte alors le caractère circulaire. C’est-à-dire que l’effet réagit sur sa cause, le conditionné sur sa condition. Or l’explication sociologique doit toujours compter avec des phénomènes de ce genre. La causalité y est toujours réciproque » h

I. Sociologie générale et lois sociologiques. Paris, Dcin, p. 69.

« Sans admirer ni maudire les faits politiques, et en y voyant de simples sujets d’observations, la physique sociale considère chaque phénomène sous le double point de vue de son harmonie avec les phénomènes co-existants et de son enchaînement avec l’état antérieur et l’état postérieur du développement humain ; elle s’efforce de découvrir les relations qui lient entre eux tous les faits sociaux ; chacun lui paraît expliqué quand il a pu être rattaché soit à l’ensemble de la situation correspondante, soit à l’ensemble du mouvement précé-

SI

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Cette vigilance minutieuse dans l’observation devra d’ailleurs se retrouver tout le long des raisonnements que l’on croira pouvoir appuyer sur les constatations consignées. Notre infirmité de raisonnement est si grande, il est si fréquent que des conclusions qui nous semblent logiques et fondées apparaissent plus tard comme erronées, que nous ne saurions être trop méfiants, et le sociologue peut se comparer à un aveugle qui chemine le long des rues et, à chaque paS;, vérifie de son bâton la justesse de la direction. Chaque raisonnement et chaque induction devront être contrôlés par des observations nouvelles, et par ce regard circulaire qui cherche à l’entour s’il n’aperçoit aucun fait qui infirme la conclusion. (( On n’a pas assez remarqué combien la portée de la déduction est faible dans les sciences psychologiques et morales... Bien vite, il faut en appeler au bon sens, c’est-à-dire à l’expérience continue du réel, pour Infléchir les conséquences déduites et les recourber le long des sinuosités de la vie. La déduction ne réussit dans les choses morales que métaphoriquement, pour ainsi dire » L

dent, en écartant toujours toute vaine et inaccessible recherche de la nature intime des phénomènes ». Auguste Comte, cité dans Deploige, Le Conflit de la Morale et de la sociologie, Paris, Alcan, igia, p 126.

I. Bergson, Evolution créatrice, p. 23i-232. — Cette déformation du réel par le logicien qui ne sait pas se maintenir en contact intime avec la vie n’avait pas non plus échappé à Newmann : « Le logicien, écrit-il, change de belles rivières sinueuses et rapides en canaux navigables... Ce qu’il cherche, ce n’est pas à vérifier des faits dans le con- <cret, mais à trouver des termes moyens, et pourvu qu’entre ces termes moyens et leurs extrêmes, il n’y ait pas place pour trop d’équivoques <et que ses disciples puissent soutenir brillamment une discussion, il lî’en demande pas davantage ». Grammaire de V assentiment, p. 216. V. aussi E. Sorel, Réflexions sur la violence. Paris, Marcel Rivière, 3910. Paul Gemahling, Procès de V Intelligence, Paris, Bloud et Gay,

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Minutieuse et patiente, l’observation du sociologue devra encore être vigoureuse et profonde, et sa perspicacité devra être à la hauteur de sa finesse. Il est étrange que des sociologues, après avoir montré, à juste titre, que « la vie sociale consiste tout entière en représentations », aient cru pouvoir connaître ces représentations en s’arrêtant aux monuments, aux règles de droit, aux proverbes, aux dictons, en un mot aux diverses expressions externes en lesquelles elles se seraient traduites. J’ose dire qu’à mon sens on n’aboutirait ainsi qu’à une caricature de la vie sociale, très éloignée d’une analyse exacte et fidèle, et je suis persuadé qu’il faut enfoncer beaucoup plus profondément et pénétrer jusqu’au centre même de ce psychisme intérieur, conscient ou non, où s’élaborent les désirs, les souhaits, les résolutions, les gestes qui formeront le tissu même de la réalité sociale. Pour pénétrer jusqu’en ces recoins cachés, il se peut qu’il faille s’engagerd’abord dans les larges avenues ouvertes au dehors, mais ce n’est qu’une première démarche, une première prise de contact, préparatoire à l’opération réelle d’enquête et de pénétration.

La vie sociale est tissée non pas d’apparences, d’adhésions verbales, de sentiments affichés, de déclarations inscrites sur les monuments, de formules prononcées du bout des lèvres, mais de dispositions psychologiques réelles et profondes, si réelles et si profondes que d’elles jaillit, tout le long du jour et tout le long de notre vie, la série indéfinie de nos gestes et de nos actes. On connaît la parole de l’Evangile. « Ce ne sont pas ceux qui crient : Seigneur, Seigneur, qui

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entreront au royaume des cieux, mais ceux qui accomplissent la volonté du Père ». Le sociologue doit, en la transposant, se répéter cette belle parole et se dire : « ce ne sont pas les déclarations et les pensées avouées ou affichées qui forment la trame de la vie sociale ; une seule chose compte : les actes et les pensées profondes^ les convictions enfoncées qui les expliquent ».

Il s’en faut de beaucoup, que la vie sociale véritable corresponde aux apparences, et elle est au contraire comme recouverte de deux voiles épais qui la cachent à notre regard. Le premier de ces deux voiles répond aux besoins de la psychologie administrative qui, dans tous les compartiments — économique, artistique, religieux, gouvernemental, politique — multiplie les formules les plus rassurantes pour celui qui les émet et pour l’auditoire qui les écoute, et cette multiplication est d’autant plus dense que, par ce procédé tout mécanique, régisseurs et régis espèrent in petto s’auto-suggestionner agréablement et se dispenser de voir, dans sa clarté lumineuse, une réalité qu’ils savent moins favorable. Le second voile est soigneusement entretenu par notre insincérité personnelle qui ne s’abandonne, quand nous sommes interrogés, qu’aux explications les plus avantageuses de notre conduite et laisse dans l’ombre les mobiles les plus effectifs de nos actes h Percer cette écorce, dépasser cette croûte, se dégager de la piperie des mots et des formules, telle est la première tâche du sociologue observateur, toujours soucieux de voir clair dans ce psychisme intérieur, alors même que

I. Lorsqu’on « dirige », on n’aime à n’évoquer que de nobles sentiments et de plaisantes perspectives, et les dirigés savent aussi gré au directeur de son habileté à évoquer un idéal élevé, tout en ne troublant en rien leurs petits arrangements égoïstes.

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le milieu social observé est partiellement dupe ou complice b

Ici l’exigence des conditions intellectuelles rejoint celle des conditions morales, puisque ce sont aussi bien les défaillances de la probité intellectuelle qui privent l’observateur de cette vigueur d’approfondissement, sans laquelle aucune étude méthodique ne peut aboutir à des conclusions valables. A lire certains travaux de sociologues conservateurs, rationalistes ou socialistes, on dirait que l’auteur a eu peur de saisir et d’étreindre, jusqu’en leur intimité troublante, certaines réalités ; il semble qu’il ait redouté l’épreuve de la vie et craint d’être entraîné par elle à dépasser une certaine ligne qu’il ne veut pas franchir. Ainsi tel sociologue ne se résoudra jamais à faire une enquête méthodique sur la situation du travailleur manuel, et tel autre, qui déplore hautement le fléchissement de la natalité française et en signale les périls, n’a jamais osé parler de morale conjugale, pas plus que son voisin qui fulmine contre les avortements n’a montré l’étrange voisinage qui, en droit et en fait, rapproche ces pratiques de l’usage des

I. Que d’exemples il faudrait citer pour illustrer ces lignes. En voici un entre mille. Si l’on se réfère aux statistiques d’avant-guerre, les seules qui se prêtent à des études méthodiques, on constate que 299.000 mariages furent enregistrés en iqiS. En 1827, le nombre avait été de 256. 000. A-t-on réfléchi, comme il conviendrait, à la duperie du mot mariage dans cette statistique, et à 90 ans de distance, nous rangeons sous la même rubrique des actes sociaux entièrement différents, différents par les combinaisons psychiques auxquels ils répondent, et donc différents aussi par les effets sociaux qu’ils produisent. Le malheur est que, tandis que notre jobardise s’en donne à cœur joie, la réalité sociale est moins accommodante et ne se paie, elle, ni de mots, ni d’illusions. En i865,la France comptait Soo.ooo mariages et un million de naissances : 3.33 naissances par union. En 1920, elle compte 834.000 naissances pour 5oo.ooo mariages en 1919 : 1,66 naissance par union. Croit-on que le mot mariage exprime la même réalité sociale dans les deux cas? Mais notre pharisaïsme bavard est satisfait et cela suffit.

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procédés anticonceptionnels, et pourtant ceux-ci ne sont qu’un avortement anticipé.

Le véritable sociologue n’aura ni ces réserves intéressées, ni ces effrois. Il n’a pas à s’inquiéter où le mèneront ses recherches ; une seule chose importe, c’est que ses enquêtes, intégralement probes et impartiales, soient aussi pénétrantes et approfondies que le permettent sa vigueur intellectuelle, sa finesse et sa perspicacité. Je l’ai déjà noté, jamais on n’eût autant d’écoles de psychologie, de psychiatrie et de pédagogie, et jamais on ne fut si éloigné de la véritable connaissance du cœur humain dont on persiste à vouloir ignorer les misères et les roueries h

Le sociologue doit être avant tout un psychologue, et ses analyses psychologiques ont toute raison d’être, mordantes et étreignantes, puisque, par elles seulement,, il pourra saisir les causes réelle*s des faits sociaux qu’il constate. Exempt de toute doctrine a priori^ il saura se préserver de tout finalisme tendancieux, qui ne: ferait qu’arrêter le bel élan de sa sincérité. Comme ledisait plaisamment Ernest Renan, on n’appauvrit pas un homme, lorsqu’on débarrasse son portefeuille des mauvaises valeurs qu’il renferme. ^ Chacun de nous

1. Que de sociologues rationalistes ont peur de voir se dresser devant eux le grand problème religieux ou, s’ils en ont aperçu, comme M. Emile Durkheim, l’immense portée, ils se croient autorisés à donner de la croyance religieuse une explication si superficielle et si vainc qu’elle n’aboutit plus qu’à une caricature du fait social qu’on prétendait expliquer. — Comme il fait bon en quittant la lecture de certaines études sociales, relire quelques pages de William James, ou de. quelques mystiques chrétiens ou de l’admirable pédagogue Fr, W. Foerster. On ne saurait trop recommander aux sociologues la lecture des ouvrages de ce profond psychologue qu’est M. le professeur Fr. W. Foerster. Sous sa conduite, ils apprendront à connaître « le tragique de la vie », et « le côté diabolique de la nature humaine », Cf., notamment: Autorité et Liberté, Lausanne, Edwin Francfurter, 1920.

2. Je n’ai signalé, dans ce chapitre, que les principales conditions

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doit avoir une si belle confiance dans la valeur de ses convictions qu’il n’ait jamais le souci de les « sauver » quand il institue une enquête scientifique. Si elles sont vraies, notre étude la plus probe ne peut que les confirmer ; si elles sont fausses, pourquoi tant y tenir

intellectuelles requises. Pourtant je veux signaler encore le grand bienfait de cetre curiosité intellectuelle de bon aloi qui poussera le sociologue à se transformer en un enquêteur perpétuel, toujours à l’affût de faits nouveaux, parce qu’il sait qu’ils seront pour lui l’occasion de redresser et d’affiner ses conclusions antérieures. Précieuse chasse de Pan, dont Bacon et Descartes nous ont donné le modèle. D’elle on peut répéter ce que Platon dit de la dialectique ; « le jeune homme qui se sert pour la première fois de cette méthode est transporté de joie jusqu’à l’enthousiasme... 11 n’est point de sujet qu’il ne remue... il ne fait quartier ni à son père, ni à sa mère, ni à aucun de ceux qui Pécoutenl ; il attaque non seulement les hommes, mais en quelque sorte tous les êtres, et je réponds qu’il n’épargnerait aucun barbare, s’il pouvait se procurer un truchement ».

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