RÉFUTATION DE LA THÉORIE DE KANT SUR LES ORIGINES MORALES
nous porte par l'instinct à notre conservation propre, à la propagation de notre espèce et à l'association entre nous. La seconde disposition, celle de Thumanité, abstraction faite de la loi morale, comprend cet amour réfléchi de nous-mêmes qui procède de la comparaison que nous faisons de nous à autrui, et engendre les rivalités et les concurrences. Enfin la disposition de la personnalité porte au respect de la Loi morale et l'érigé en un mobile suffisant de la liberté. Tous ces penchants innés sont bons de toute manière. Aux deux premiers se rapportent sans doute beaucoup de vices, vices brutaux, vices cultivés, mais qui naissent d'eux-mêmes et n'ont point leurs racines dans les tendances de la nature humaine.
On peut opposer déjà à cette division de fortes objections. L'humanité et la personnalité ne s'observent nulle part séparées de fait, et, en théorie, nos analyses nous ont montré dans la volonté libre un principe et une condition de la réflexion [Deuxième essai, § IX). Ensuite, c'est affaiblir l'idée du libre arbitre, que de considérer la personnalité non comme une donnée, mais comme une disposition de l'homme. Se fonder pour cela sur un principe subjectif qui, en nous imprimant le respect de la Loi comme une règle de conduite, nous achemine à la personnalité et constitue une disposition pour y atteindre, c'est faire appel à je ne sais quelle qualité métaphysique occulte. Mais je nie surtout la bonté attribuée sans réserve aux penchants primitifs. Il est vrai que avant la Loi le mal moral ne saurait exister; mais après la Loi, c'est-à-dire à l'égard de l'homme raisonnable et libre, les penchants qui étaient indifférents auparavant deviennent bons ou mauvais selon qu'ils secondent ou contrarient dans les cas particuliers la morale. Le langage commun fait foi sur ce point. Je sais bien que, si on envisage ces penchants dans leur nature générale, ils ne contrarient pas la Loi ; mais précisément ils cessent d'être applicables avec une généralité entière aussitôt qu'ils passent SOUS le règne de la Loi; l'amour de soi ne justifie plus tout ce qu'il justifiait, et pourtant il ne discontinue pas de porter la volonté aux mêmes actes qu'autrefois. Or, ne doit-on pas compter parmi les ?"acines du mal des dispositions d'où naît infailliblement, dans certains cas, la tentation de mal faire, de même qu'il faut les compter parmi les racines du bien, par la raison qu'ils tendent en partie à des fins justes et nécessaires, en partie à d'autres qui ne seraient pas moins irréprochables si l'on pouvait les prendre isolément?
Enfin, la troisième disposition que reconnaît Kant, et qui a pour fin la personnalité, n'est pas non plus bonne en ce sens qu'elle ne saurait produire le mal, puisque la liberté est au contraire un principe essentiel de toute action mauvaise. Le libre arbitre a beau supposer le sentiment moral parmi ses maximes, ce qui lui donne un
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caractère de bonté, il peut aussi le subordonner actuellement à d'autres maximes et tirer de là un caractère opposé. La plus haute des perfections, une volonté libre, est en même temps rorii,nne, la racine de tout mal. Tout ceci revient à dire que le bien et le mal sont attachés l'un à l'autre dans les puissances humaines. Il n'est pas étonnant que le philosophe qui ne pose d'avance que le bien en puissance arrive à rendre l'origine du mal incompréhensible. C'est ce que fait Kant.
Après avoir admis une disposition originaire au bien, dans la nature humaine, il est obligé de s'expliquer un pe ne ha^ii au mal dans la nature humaine. Ce penchant, il le regarde aussi comme inné, tout en s'etforçant d'en définir la nature et d'en reconnaître l'origine. Mais il traite celle-ci de mystère et ne parvient pas à nous faire pénétrer celle-là. Ce penchant consiste, dit-il, dans le principe subjectif delà possibilité que les maximes soient détournées de la loi morale; mais que pouvons-nous entendre du prétendu principe subjectif, dès qu'on nous parle d'autre chose que de la liberté même, laquelle n'est point un penchant? Il veut que ce principe ne laisse pas d'être une action, savoir un exercice de la liberté pour adopter dans L'arbitre les maximes fondainentales : sans cela le penchant au mal ne nous serait pas imputable, et il n'y aurait plus de péché originel au sens propre de péché. Mais une action de ce genre ne saurait être conçue nulle part comme etîective et portant sur l'ensemble de Ihumanité. Qu'est-ce, en effet, qu'une dicWon purement intelligible, non phénoménale, sans condition de temps'} C'est une action qui n'est pas.
Enfin, le penchant ne se trouve pas mieux défini par l'énumération des degrés qu'on y observe : fragilité, impureté, dépravation de la nature humaine ; car ces trois caractères se conçoivent aisément comme des manières générales d'exprimer que dans telle conscience libre, où des fins de natures diverses impriment des tendances opposées, le bien conforme à la Loi morale peut être subordonné souvent, ou mêlé à d'autres, ou habituellement rejeté; mais posés comme attributs d'une sorte de substance du penchant, ils ne nous offrent plus que de la mythologie.
Une explication simple et logique de la nature primitive du mal semblait indiquée, dans le système de Kant. Puisque, d'après lui, le mélange de mobiles étrangers à la Loi morale pure et abstraite, même de mobiles tirés de nos affections de bienveillance et de sympathie, suffit pour ôter tout caractère de moralité à l'acte; et qu'il s'échappe jusqu'à dire en propies termes que le cœur est impur quand des actions conformes au devoir n'ont pas été faites purement par devoir ^ il aurait pu, ce semble, assigner pour cause du mal les dispositions naturelles de l'amour de soi et de sociabilité, et toutes les affections