COMPARAISON DE LA THÉORIE AVEC LA LÉGENDE
individuelles, familiales, sociales, qui incontestablement motivent la presque totalité des actions des hommes. Le péché initial se serait ainsi présenté comme résidant essentiellement dans l'amour, devenu principe du mal. Une telle conséquence a sans doute arrêté Kant, bien que assez conforme à ses tendances ultra-rationalistes en morale. Il a donc pris le parti de déclarer les dispositions originaires bonnes, les vices qui s'y rattachent, nés d'eux-mêmes, toute impulsion physique à faire un usage quelconque de la liberté, soit en bien, soit en mal, une contradiction, parce que la nature physique et la liberté ne devraient avoir rien de commun, enfin le libre arbitre, une faculté qui, par son essence, devait ne se connaître d'autre mobile que la pure loi du devoir (et dès lors n'être plus qu'une nécessité).
Le fanatisme de la morale rationnelle pure et absolue, joint peutêtre au désir de se conformer en quelque manière aux traditions religieuses, a ainsi conduit le philosophe à se forger pour l'homme primitif et la liberté primitive les abstractions les plus singulières : Vhomine est méchant de sa nature, tout autant qu'il est bon, mais sa méchanceté, pour lui être imputable, doit être une action de son libre arbitre; et pourtant l'acceptation de maximes, d'où cette action procède, est antérieure à toute expériencelLe penchant au mal implique l'exercice de la liberté pour préférer une maxime à une autre, et pourtant le penchant au mal est inné ! Le mal n'a pu dériver que du mal, et pourtant la disposition originelle de lliomme {que nul n'a pu corrompre que l'homme, à cause de i imputabilité) est une disposition au bien!
Kant conclut de là c\\\'il n'existe point de source intelligible pour nous, d'oii le mal ait pu venir primitivement dans la nature humaine. Le récit delà Genèse lui semble professer cette incompréhensibilité du mal, en en reportant l'origine hors de l'humanité (dans le tentateur, incompréhensible lui-même). Évidemment, le fait delà séduction externe ne pouvait lui paraître moins inexplicable que le fait de la séduction interne, à lui qui n'admettait pas l'existence normale des mobiles de la liberté de l'homme moral autres que la Loi morale?
La comparaison de la théorie de Kant et de la vieille légende sémitique que lui-même s'assimile jusqu'à un certain point, pour qui veut s'y livrer attentivement, ne tourne pas à l'avantage du philosophe. La théorie repousse une partie du récit, où l'écrivain religieux, même en se trompant, est inspiré par un sentiment juste et des vues vraiment historiques dans le fond; et elle en approuve, au moins conditionnellement, une autre qui aujourd'hui nous répugne de tous points.
Ainsi, la théorie refuse d'accepter le commencement du mal dans le temps et veut qu'on admette, antérieurement aux actes humains pro-