CHAPITRE X
Origines égyptiennes. — La théocratie. — La morale des Égyptiens.
Le contraste des civilisations morales de la Chine et de l'Egypte, précédemment indiqué, va ressortir maintenant d'une exposition rapide de cette dernière, telle qu'il est devenu possible de la présenter. Bien plus, il suffira de mettre en avant ce qui est égyptien de toute certitude et de haute antiquité en Egypte, pour que l'originalité du peuple du Nil se trouve établie et, par contre, celle des nations aryennes qu'on a prétendu si souvent avoir reçu de lui l'initiation religieuse ou la lui avoir donnée. Ce n'est pas qu'il n'y ait eu des rencontres dans les dogmes et dans les cultes; il serait bien étonnant qu'il n'y en eût pas ; mais alors les mêmes idées n'ont pas été vues de même et n'ont ni pris des formes pareilles ni produit de semblables conséquences.
Les Égyptiens se croyaient autochtones de la vallée du Nil. Nous ne saurions remonter, pour eux, à une origine qu'ils ne se connaissaient pas eux-mêmes au xl^ siècle avant l'ère vulgaire. On les fil longtemps descendre de l'Ethiopie, non sans apparence de raison. Cependant, quand on se borne à considérer les temps historiques, l'étude des monuments dont l'Egypte est couverte met un fait hors de doute, c'est que la civilisation a remonté le cours du Nil et ne l'a point descendu. Si l'on consulte les caractères ethnologiques, l'Égyptien et l'Éthiopien appartiennent tous deux à cette famille élevée de races noires qui se rapproche des formes des races blanches et arrive à la beauté. Nous n'en savons pas davantage. Certes, la différence est grande entre l'Égyptien et le nègre du Soudan, représentés l'un et l'autre sur de très anciens monuments. Mais on ne voit pas pourquoi des races africaines plus nobles que celles qui occupent la plus grande partie de l'Afrique seraient originaires de l'Asie. Et si elles le sont, ou totalement ou partiellement, par des croisements, il faudrait chercher la place de leurs ancêtres sur le continent asiatique, à une époque reculée de bien des siècles au delà
du temps où nous commençons à savoir quelque chose des races blanches et même des races jaunes.
Les recherches Hnguistiques ne donnent pas un résultat plus décisif. La langue égyptienne, qui est le copte ancien, se rattache, il est vrai, par sa grammaire aux langues sémitiques. Mais le vocabulaire en est tout autre, tandis qu'une origine commune voudrait lu communauté des radicaux. 11 est dès lors probable que les formes grammaticales ont été empruntées par les Égyptiens à ceux des Sémites avec lesquels ils ont eu de nombreuses et antiques relations (voir Renan, Histoire des langues sémitiques^ p. 446). Non que l'on puisse aisément concevoir la substitution d'une grammaire à une autre grammaire, œuvre originale d'un peuple indépendant, lequel conserverait, tout en la perdant, ses vocables accoutumés ; mais on comprend sans peine la communication des formes grammaticales, de la part d'une nation qui les possède, à une autre qui n'en possède à peu près d'aucune espèce Les Égyptiens étaient dans ce dernier cas. Leurs monosyllabes affectés à la signification des choses, c'est-à-dire des personnes et des attributs, états ou actions, se juxtaposaient simplement dans le discours, de même que leurs caractères idéographiques se juxtaposaient par écrit. C'était ensuite à l'intelligence et à l'usage de déterminer le sens de ces associations de mots qui tenaient un peu de l'énigme. Peut-être sans l'intervention de la culture sémitique, l'Egypte aurait suivi jusqu'au bout une voie analogue à celle de la Chine et sacrifié, pour ainsi dire, sa langue parlée à sa langue écrite. Mais la première de ces langues, s'étant développée, arriva à la prééminence sur l'autre, et il advint de là que les hiéroglyphes eux-mêmes, malgré la consécration que leur donnait l'usage religieux, tendirent souvent, et de plus en plus, à prendre une valeur phonétique, ou, en d'autres termes, à tirer leur signification de la parole et non des objets qu'ils avaient représentés primitivement. On est à peu près certain qu'ainsi se forma l'écriture vulgaire dite démotique, qui est presque tout alphabétique.
Les premiers faits historiques de l'histoire d'Egypte sont la fondation de Memphis, le redressement du cours du Nil et les luttes soutenues contre des tribus libyennes par le premier roi des annales humaines. Mena, originaire de Téni (Thynis), ville de la Haute- Egypte, vers l'an 4450 avant l'ère vulgaire [Canon chronologique du docteur Brugsch). Cinq dynasties se succédèrent, à partir de Mena, dans le cours de douze cents ans environ, et comptèrent quarantecinq rois, dont les noms ont été conservés par les abréviateurs de Manéthon et se déchiffrent peu à peu sur les inscriptions de leurs monuments funéraires. Les grandes pyramides de Gizéh appar-
tiennent à des rois de la IV* dynastie (vers 3G00), qui les firent élever à l'aide de grandes corvées imposées au peuple et les destinèrent à leur servir de tombeaux, c'est-à-dire à donner une durée éternelle à leurs corps embaumés. Les rois Ghoufou et Safra, auteurs des deux plus gigantesques de ces constructions, interdirent toute espèce de culte divin et fermèrent les temples (voir Hérodote, liv. II, 124 et suiv.);, ce que je ne saurais interpréter autrement qu'en ce sens : ils ordonnèrent que le culte de leurs personnes fût le culte unique de l'Egypte. Qu'est-ce en effet que cela, si ce n'est se diviniser, diriger sur soi tout le travail et toute la pensée des vivants, pour arriver à laisser sa propre relique en possession du temps indéfini? Nous voyons encore de nos jours de petits rois africains éprouver des accès d'orgueil qui ont à peu près le même caractère, avec de moindres proportions, faute d'organisation et de puissance. Des rois asiatiques et même des césars romains ont montré de semblables tendances. Manétlion nous apprend que le roi Ghoufou revint ensuite à des sentiments religieux et composa une théologie^ c'est-à-dire,, apparemment, qu'il rattacha son existence mortelle à quelque grande existence cosmique dont il prétendit être la représentation terrestre. Mais il laissa une mémoire détestée, accompagnée de légendes barbares (si toutefois ce ne sont que des légendes) sur l'origine d'une petite pyramide dont la prostitution publique de sa fille aurait fait les frais. Les deux règnes réunis avaient occupé un siècle environ lorsque le roi Menkaoura, de la même dynastie, rouvrit les temples et rétablit les sacrifices. Aussi obtint-il de la piété des Égyptiens une adoration plus volontaire; son nom divinisé entra dans le rituel sacerdotal. Ce roi ne construisit pas moins une pyramide^ encore immense, quoique moins grande, où son corps fut déposé, et qui ne fut pas la dernière élevée par les « Pharaons » avec la tolérance du peuple et du sacerdoce. Toutefois, on voit clairement par les récits des anciens, que les prêtres d'Egypte réprouvaient ces sortes de monuments, alors même qu'ils en tiraient vanité pour la grandeur nationale. C'est qu'ils devaient tenir à ce que les rois ne se fissent pas une part exagérée dans le partage admis de la nature divine entre leurs personnes et celles des dieux principaux de la croyance pubUque.
On dit communément que l'ère de la théocratie égyptienne s'étendit, antérieurement au roi Mena, dans des temps que représenterait le dogme légendaire du règne antique des dieux, dans la vallée du Nil, et prit fin par l'intronisation d'une puissance civile et militaire au-dessus de la puissance sacerdotale. A ce moment commencerait l'histoire. Mais ce système a quelque chose de simple et d'abstrait qui rend mal compte de la réalité probable. Disons d'abord que
la théocratie, quelle qu'elle fût, ne cessa point de régner de cela seul qu'il y eut des rois, puisque ceux-ci gouvernèrent avec un titre divin, reconnu des prêtres et du peuple dans toute la suite de l'histoire ; que l'autorité put sans doute se partager, mais conserva des deux côtés son caractère religieux; que le sacerdoce parvint à arrêter les princes sur ce penchant de l'absolutisme maniaque et de l'usurpation divine, dont nous venons de voir des exemples ; qu'il les soumit à des lois religieuses et morales; que sa puissance, fondée sur la propriété, l'éducation et les fêtes, demeura inébranlable et lui permit même de s'emparer du gouvernement direct à une certaine époque (à Thèbes pendant le xi'^ siècle); enfin, que le peuple égyptien ne parait jamais avoir distingué deux pouvoirs, l'un divin et l'autre non II faut bien appeler cet état de choses une théocratie^ surtout chez une nation éminemment hiérarchisée, enchaînée par des usages qui tenaient toujours au culte de quelque côté, et dont la pensée de la mort occupait presque toute la vie.
Mais qu'est-ce alors que cette autre théocratie qui aurait précédé les dynasties pharaoniques? Y verrions-nous un âge d'or sous le gouvernement des prêtres? Ce serait trop prendre au sérieux la légende des règnes divins, composée sans aucun doute au moment où l'Egypte, à l'apogée de ses institutions et voulant se rendre compte d'elle-même, entreprit de combler, avec les générations de ses dieux, l'abîme de ses premières traditions perdues. Tout nous prouve aujourd'hui que l'ancienne religion égyptienne a connu autant de dieux et de cultes que la terre de Ckémi comptait de tribus et de nomes. Or la variété n'a pu naître de l'unité chez ce peuple, tel que nous le connaissons; c'est plutôt l'unité qui a fait effort pour se constituer, sans arriver jamais à couvrir la diversité originaire. Ainsi nous ne croirons pas que l'Egypte, avant son premier roi, ait réuni ses habitants sous un seul dogme, une seule loi, un seul prêtre ou un seul collège de prêtres. Nous n'admeltrons pas même qu'elle ait eu alors une organisation politique : ce sei'ait méconnaître le sens de cet établissement de Mena, par où commencent la grande société, ses monuments et ses annales.
Il nous reste donc à penser que les Égyptiens menaient la vie de tribu, comme la mènent encore tant de peuplades africaines, plus ou moins semblables de sang, de culte et de mœurs aux peuplades leurs voisines, agglomérées ou divisées au hasard des conquêtes et des révoltes, et à qui ne manquent, pour devenir de puissants empires, qu'un peu de moralité, le génie de quelques hommes, des circonstances favorables. Dès lors, nous comprenons sans peine ce que pouvait être la théocratie égyptienne antérieurement à la première dynastie, vers le cinquième millénaire avant notre ère : c'était d'abord
le crédit sans bornes du prêtre, c'est-à-dire du devin, du fnaalique, du capable ou de l'inspiré sur des hommes animés de la passion du merveilleux, portés à l'adoration, ne demandant qu'à se prosterner devant des dieux vivants. C'était ensuite l'esprit corporatif de ces prêtres, qui se communiquaient leurs inspirations et leurs connaissances et préparaient la civilisation en jetant les deux fondements de la vie régulière et de la tradition sociale : la règle du temps par l'observation des astres, l'écriture par la recherche des symboles.
L'existence d'une théocratie de ce genre n'empêche point un prêtre de se faire roi, un roi d'opprimer des prêtres ; car il y a deux fonctions également prestigieuses chez les hommes irrationnels, et propres à sacrer à leurs yeux leurs chefs : la fonction sacerdotale et la fonction militaire. L'importance de celle-ci doit nécessairement s'accroître quand le développement dn travail agricole et l'extension des limites de la nation ont à la fois créé de grands intérêts, des besoins administratifs, et donné à la guerre un caractère nouveau. Les deux fonctions, dans un état de société développée, peuvent devenir et demeurer rivales ou ennemies, ou s'associer après une lutte. Ce dernier phénomène se produisit pour l'Egypte, et c'est au gouvernement régulier qui en sortit que l'on devrait, je crois, réserver ce nom de théocratie, dont l'application, aux temps antéhistoriques, est loin d'avoir la clarté désirable.
Je sais que l'éclat formidable avec lequel les premières dynasties ont jeté leurs monuments sur la terre, l'antiquité de l'écriture, celle des observations astronomiques, en Egypte, ont fait croire à plusieurs la civilisation plus ancienne que Mena lui-même. Une critique éclairée et sagace a réduit à leur juste valeur les connaissances mathématiques exigées pour l'érection des pyramides. Il est certain que les machines simples, le levier, le plan incliné, le rouleau suffirent à ces grands ouvrages, et que l'accumulation des masses de pierre fut avant tout due à l'emploi démesuré du travail des masses humaines. Les notions d'astronomie ne dépassaient pas non plus ce qu'on peut attendre de l'observation directe dans le cours de peu de siècles : en se précisant par la longue suite des temps, cette étude ne s'éleva même jamais au-dessus de l'empirisme, et l'astrologie seule se fit un jour des théories. L'écriture enfin, dont il serait permis de faire remonter les rudiments à l'époque où les tribus s'essayaient à la vie nationale, semble, d'après certains textes historiques, n'avoir reçu de perfectionnements décisifs que sous les premiers rois (voir Manéthon dans la Chronique d'Eusèbe). On s'inquiète beaucoup du temps nécessaire à un peuple pour se rendre capable de mesurer, de bâtir, de sculpter et de peindre. Ce temps est peut-être moindre qu'on ne pense pour des hommes qui, doués