MORALE DES ÉGYPTIENS
de facultés artistiques et de quelque puissance de réflexion, reçoivent l'inspiration de leurs sentiments religieux communs, et l'impulsion d'un pouvoir entouré de prestiges. Il est des conditions plus essentielles de la constitution d'une nation que toutes ces conquêtes industrielles ou scientifiques, conséquences et non causes de l'établissement national : ce sont les vertus morales, que précisément on a coutume d'oublier.
Les inscriptions et les peintures les plus anciennes nous montrent les Égyptiens encore très rapprochés des mœurs patriarcales, et dominés par les affections de famille ; et les premiers textes connus où il soit fait mention de fonctions publiques témoignent d'un sentiment du devoir énergique et élevé. Aussitôt que la religion du peuple eut mis les rois à leur place, en les subordonnant à des dieux plus grands, l'obligation de l'équité et de la bienfaisance leur fut imposée, et cela peut-être sous la sanction du jugement après la mort. On sait que ce jugement, d'abord spontané sans doute, devint une institution véritable. Or, l'accomplissement du devoir, attendu des rois, le fut à plus forte raison des sujets, selon leurs rangs et leurs attributions. L'établissement des castes, qui, en d'autres contrées, se trouva la suite fatale de la guerre entre des races et de la conquête, en Egypte, au contraire, paraît avoir procédé d'une pensée d'ordre et d'organisation sociale. Aussi ne fut-il ni accompagné de la croyance a une origine différente, ni suivi de ce mépris indicible d'une caste pour l'autre, dont l'Inde a donné et donne encore le désolant spectacle.
La caste égyptienne avait pour principe l'appel du fils à la fonction du père : cela probablement dans l'intérêt de l'enseignement et de la profession, dans celui de la stabilité des fonctions et de l'État. Mais cette hérédité n'était point une règle absolue, surtout dans les classes supérieures^ car il est prouvé par les monuments que les fonctions sacerdotales, militaires et civiles, pouvaient se cumuler, qu'il y avait des alliances entre les deux premières castes, et qu'enfin une même famille fournissait des fonctionnaires de diiïerents ordres. Il y a donc très loin de la caste égyptienne à la varna de l'Inde. La varna ne pouvait admettre d'exceptions, parce qu'elle était proprement la couleur; mais les classes sociales de l'Egypte n'étant pas séparées par le violent préjugé de la peau, leurs barrières s'abaissaient naturellement devant les relations des familles de la haute société ; et Pintérèt des prêtres et des gouvernants les portait en outre à s'immiscer réciproquement dans leurs fonctions. Toutefois il ne faudrait pas conclure de là, comme on l'a presque fait, que la basse société n'était pas tenue dans un éloignement plus radical et plus systématique de l'autre qu'elle ne l'a été et ne l'est encore par le fait des mœurs chez
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la plupart des nations; ni que beaucoup de fonctions de l'ordre réputé inférieur ne formaient point le lot exclusif de certaines familles. Ce serait s'inscrire en faux contre le témoignage unanime des anciens.
L'antiquité tout entière et de nombreux historiens modernes n'ont su trop admirer la force organisatrice d'une nation qui arriva par ce système, et grâce à une passion religieuse ardente que réglait un sacerdoce puissant, à se donner des institutions qui eurent cinq mille ans de durée en traversant quatre fois la domination étrangère. Le devoir peut seul expliquer ce grand phénomène, comme aussi l'absence du droit rend compte de ce que la même civilisation renfermait de moralement inférieur. Ni la crainte ni le fanatisme ne seraient des causes suffisantes d'une ténacité pareille, accompagnée d'ailleurs du courage militaire et de l'énergie productive dans l'agriculture, l'industrie et l'art. Il y faut de plus l'attachement rélléchi du peuple à ce qu'il estime bon, et la volonté d'y conformer sa vie, une haute idée de la piété, une disposition du cœur à reconnaître, à adorer dans la divinité la bienfaisance, et à placer les œuvj es agréables aux dieux, non seulement dans l'exactitude des pratiques rituelles, mais encore dans l'obéissance aux lois de la famille et de l'État.
Ces qualités, auxquelles tous les monuments rendent témoignage, étaient compatibles avec la bassesse et avec l'atrocité de mœurs à certains égards, et devaient se corrompre dans les rangs élevés où la passion de tout dominer pervertit presque toujours la conscience. L'histoire a sur les Égyptiens des renseignements et des anecdotes bien étranges. Mais on peut affirmer que leur esprit a été solide, laborieux et réglé dès l'origine, à l'extrême opposé de ces peuplades sauvages, inconsistantes, mobiles, devenues presque irresponsables et, parsuite^ hors d'état de s'élever à la civilisation. Enfin, si nous recourons à un critère cité souvent et avec raison comme propre à faire juger de la moralité d'un peuple, nous recueillerons une indication toute à l'avantage de l'ancienne Egypte. Je veux parler de la condition des femmes. Dès la IP dynastie, et plus de quatre mille ans avant l'ère vulgaire, la femme était déclarée capable de régner. Elle avait sa place dans le sacerdoce et les fonctions des temples. La maternité fut de tout temps l'objet d'un respect religieux et social. A une certaine époque les relations civiles et domestiques des sexes étaient devenues assez différentes de ce qu'on les voyait être dans le monde ancien, et je ne dis pas dans l'Asie, mais en Grèce même^ pour qu'Hérodote, voyageur consciencieux et témoin oculaire, au v9 siècle, ait pu écrire sérieusement qu'en Egypte les hommes étaient les esclaves des femmes. A la vérité, l'esclavage domestique était très doux chez les Grecs.