LE MYTHE EN GÉNÉRAL ET CHEZ LES ÉGYPTIENS
sulter la signification transparente des mythes égyptiens que nous venons d'indiquer, il semblerait qu'un symbolisme réfléchi les eût inspirés. Le symbole, tel que nous l'entendons aujourd'hui, et l'allégorie, sorte de symbole complexe en action et en mouvement, comprendraient alors toute la substance de l'histoire de Hésiri. Mais de semblables fictions excluent la réalité de leur matière; quiconque les imagine ou les accepte en ce sens ne peut point en être la dupe; il faudrait donc que l'Egypte n'eût pas cru à l'existence réelle d'Isi et de Hésiri ; je parle du peuple, auteur primitif de toute religion, non du prêtre, dont le for intime est inconnu aussi bien que le dogme ésolérique (si un tel dogme fût jamais, ce dont je doute). Ou il faudrait que des croyants naïfs se fussent appliqués froidement à composer pour ces êtres divins une histoire imaginaire, afin de se raconter par figures la vie de la nature et les évolutions régulières des grands phénomènes. A plus forte raison, sans doute, on penserait que les animaux divinisés ont été, pour ces mêmes croyants, de simples symboles des attributs de la divinité. Ces froides hypothèses sont inadmissibles. Les grands corps naturels que la mythologie envisageait et dont elle retraçait la vie, le premier d'entre eux qui est le Soleil, étaient certainement des dieux pour l'Egypte, et leur vie était la vie divine. Et les animaux aussi étaient de véritables dieux. Que l'homme de réflexion en soit venu, à une certaine époque, à connaître le symbole comme tel, et même à le remanier sciemment, cela doit être. Le sens religieux était alors perdu pour lui. Mais si nous tenons à tant soit peu comprendre le génie de l'homme primitif, dont l'instinct crée ce que la raison n'analyse point, et dont la croyance concilie ce que plus tard la raison jugera inconciliable, sachons que Hésiri, aux yeux d'un Égyptien, a pu être et a été effectivement tout à la fois un Pharaon conquérant et assassiné, un Soleil dans les cieux, un Juge chez les morts, un Taureau dans un sanctuaire.
Le mystère pour nous est de concevoir qu'une seule et même histoire ait pu être racontée de la vie du Soleil et de celle d'un personnage humain, sans provoquer ni incrédulité ni besoin de distinguer; bien plus, comme l'expression de la foi naturelle et commune d'hommes nos semblables. Je crois que l'étude de la création intellectuelle chez nos premiers ancêtres aryens, les mieux connus des peuples primitifs et de beaucoup les plus riches en mythologie, nous rendra cet étrange phénomène, je ne dis pas compréhensible, car nous sommes trop changés de ce que nous fûmes, mais enfin intelligible et, en tout cas, certain. Je me borne donc maintenant à poser le sens originaire du mythe osirien tel qu'il dut être, en ajoutant que les développements où nous sentons se jouer des allégories plus ou moins
INTRODL'CTION 19
290 PERSONNAGE DE TAOUT
confuses n'appartinrent peut-être ni anciennement ni tout d'abord en propre à la religion égyptienne. Le culte phénicien d'Adonis et d'autres cultes analogues, d'origine très probablement sémitique, soutiennent des rapports trop marqués avec celui d'Hésiri pour qu'on ne se trouve pas conduit à soupçonner des emprunts de la part de ce dernier. De religion solaire à religion solaire la communication et l'imitation paraissent faciles. Dans cette hypothèse, nous laisserions à l'Asie l'initiative du mythe composé où l'imagination brille, de ce mythe pour lequel l'Égyptien, avec son sens plus matériel et ses tendances qu'on dirait à certains égards fétichistes, semble n'avoir eu qu'un médiocre penchant.
Quoi qu'il en soit, il reste certain que ce peuple se distingua pa»' des produits religieux d'un autre nature, car nous ne confondons pas la mythologie dont il vient d'être question, et qui porte sur l'histoire des dieux et des phénomènes naturels identifiés, avec celle qui traile des pérégrinations, des séjours et de la destinée des âmes, et des divinités liées à l'humanité par leurs incarnations ou leurs gouvernements célestes ou infernaux. Ces deux branches de la spéculation religieuse peuvent s'entre-mêler sans doute, mais la dernière n'aura jamais aux yeux de la raison le caractère irréparablement chimérique de l'autre. Aussi voit-on, aux premièies lueurs de la réflexion, la mythologie astronomique et météorologique s'affaiblir, jusqu'à n'avoir même plus conscience de ce qu'elle fut : c'est alors que se préparent les systèmes exégétiques tels que révhémérisme ou le symbolisme de parti pris. Au contraire, la mythologie qui pose un ou plusieurs dieux régnants, simplement anthropomorphes, et des âmes immortelles, se montre capable de résistance vis-à-vis de l'analyse philosophique et témoigne de sa vie par des transformations qui ne la défigurent pas trop.
La religion égyptienne a le trait fondamental commun des autres religions antiques : l'énergie de la personnification divine. Elle l'a même au plus haut degré, mais pour n'en pas faire en tout les mêmes applications que les autres. Ainsi, tout en personnifiant et divinisant le soleil, ce qui ne lui est ni ne peut lui être particulier, et avec le soleil quelques autres grands objets qui la frappent, cette religion, comparée au polythéisme aryen, ne se complaît pas à traiter par le même procédé tous les phénomènes, ni à les lier et à les envelopper dans une série interminable de mythes. Elle se livre moins à l'imagination, elle est moins mobile, plus sérieuse, plus grave. Ses dieux, une fois institués, se distinguent par une stabilité que ne connurent guère ceux de l'Inde, par exemple, ce qui ne provient pas de la réalité palpable qu'ils tiennent de leurs incarnations animales,
PERSONNAGE DE TAOUT 291
mais aussi d'une vie ultramondaine du haut de laquelle ils président aux destinées des hommes, sans être, comme eux, sujets aux changements d état, aux transmigrations, à la déchéance. En un mot, la personne de Dieu est constante et en rapport constant avec l'humanité, qui lui a dû ses premiers biens et lui en doit la continuation journalière. Nous verrons que la théologie indienne s'abandonna à de tout autres spéculations et conçut la vie divine elle-même comme un jeu perpétuel.
C'est peut être ici le moment d'appeler l'attention sur un personnage mythique, un Dieu que nous avons à peine nommé jusqu'ici et qui est le type heureux de la civilisation humaine, un représentant, un garant dans le ciel de tout ce qui fit la grandeur du peuple de l'Egypte : je veux parler de ce Taout (Toth ou Hermès) devenu si célèbre entre les mains du néo-platonisme alexandrin et de la philosophie hermétique
D'autres peuples ont construit des personnifications analogues de l'intelligence humaine et du génie de la langue et de l'écriture. Mais le Vyasa des Indiens n'eut jamais la haute importance de Taout : beaucoup moins l'Hermès et le Mercure des Grecs et des Romains, dont les attributs sont si mêlés. On trouve dans les Védas, et jusque dans la partie la plus ancienne, des efforts plus intéressants pour établir une sorte de doctrine de ce que le christianisme a nommé le Verbe, mais ces efforts n'aboutissent qu'imparfaitement à des personnifications distinctes et stables. Seul le dieu Poisson Oannès, de la tradition chaldéenne, et, plus directement, le Taout phénicien rappellent le compagnon de Hésiri. Aussi une telle similitude a-t-elle fait présumer quelque antique transmission (on ne sait encore dans quel sens) de la culture littéraire entre les Égyptiens et les Sémites. La question porte et sur le mythe et sur l'invention première de l'écriture et de l'alphabet. Il y a plusieurs opinions, plusieurs solutions qu'on peut défendre. Ne pourrait-on penser, jusqu'à preuve contraire^ que l'Egypte et la Chaldéeont créé indépendamment l'une de l'autre l'écriture figurative, ainsi que l'a fait la Chine avec une incontestable originalité? que l'écriture phonétique s'est dégagée de part et d'autre spontanément, d'ailleurs non sans peine et plus ou moins incomplètement, comme on le voit pour l'Egypte? que les Phéniciens, connus avec certitude pour avoir été les courtiers de l'alphabet dans une partie du monde, sont ceux aussi qui ont su donner à l'écriture sa forme la plus utile et la plus propre à être vulgarisée, devenue vulgaire, en effet, depuis l'Inde jusqu'à l'Italie? qu'un mythe commun adapté à cet ordre de découvertes a partout accompagné le prestige qui s'y attachait, et qui n'appartenait pas moins aux autres œuvres de l'intelligence créatrice et civilisatrice? enfin,