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DOGME ET CULTE DES ANIMAUX DIVINS

nité, dont il porte en son propre cœur sa part inamissible. Peut-être en aviverions-nous quelque trace en rappelant la mémoire de nos impressions enfanti es, et les interprétant dans un sentiment philosophique primitif, o- ibliant nos doctrines et nos habitudes d'esprit, pour nous perdre ui moment dans la contemplation des admirables attributs de la bête : tendances constantes, fins assurées, passions tantôt douces, tante t fougueuses, toujours simples, droites, toutespuissantes, transmis es sans variations à l'inflexible et identique postérité; et cette prédoQiinancedes deux grands appétits, l'alimentation, le sexe; cette suprême naïveté dans la colère ou dans l'affection ; ce machinisme sublime d'un amour qui s'évanouit au moment précis où l'intelligence lui deviendrait nécessaire; ce fatalisme, cette innocence, ce sérieux continu^ cette imperturbable sagesse. L'homme des anciens temps put bien trouver quelque chose d'imposant et de merveilleux dans cette bête aux voies infaillibles qu'il comparait à lui, être déjà complexe, incertain, agité, et le merveilleux, l'imposant, œuvre de la nature ou nature même, il put bien l'appeler divin, et le divin, c'est ce qu'on adore. Lorsqu'en même temps cet être, entré dans la carrière d'une lutte pénible pour s'assurer des ressources alors si chancelantes, avait conscience de l'indispensable secours des animaux coopérateurs, comme le Taureau ou le Chien, et aussi de ceux-là qu'il voyait à l'état de guerre sans trêve avec ceux qui lui eussent rendu la terre inhabitable, l'intérêt et la reconnaissance se joignaient à ses autres sentiments et contribuaient à lui suggérer la notion du divin dans celle du bienfait reçu.

Ainsi naquirent sans doute les cuUes du Chat, de l'Ibis, etc. et l'on comprend que les mêmes motifs aient agi pour certains végétaux éminemment utiles et populaires, causes très efficaces de la multiplication humaine sur une surface donnée; comme aussi que les diversités locales aient amené des préférences de culte, et des rivalités, et jusqu'à des luttes sanglantes. L'histoire en a mentionné, même encore sous l'administration romaine. A peine ai-je besoin de dire que la puissance des habitudes devint un jour la cause à peu près exclusive de ce que des sentiments spontanés avaient autrefois produit. Mais parmi ces sentiments, je ne dois pas omettre celui qui certainement se maintint jusque très tard et alimenta l'esprit des cultes toujours populaires des animaux générateurs. La génération et la fécondité, concepts enfermés dans les emblèmes concrets du Taureau ou du Bélier, réunissaient sous un point de vue religieux commun l'humanité, l'animalité, toute la nature vivante, puisque le principe de la vie est inséparable du mystère de sa propagation. Ainsi, le sentiment de la nature comme divine, en celle de ses manifestations qui est la racine des autres, inspirait le premier et le plus fêté des cultes ren-

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dus aux animaux. Ceci doit achever de nous faire pénétrer au fond de la pensée égyptienne, et cependant nous ne sommes pas au bout : si tout devait se borner là, la religion ne se développerait que dans une sphère encore assez voisine du fétichisme; mais l'Egypte a poussé la spéculation plus loin. L'incarnation de Hésiri, le dieu bon, a sanctifié pour elle le culte du Taureau.

Avant de parler de Hapi, je mentionnerai pourtant la part de latrie accordée à des animaux nuisibles à l'homme. Les affections nobles furent le mobile dominant de l'adoration, mais non le seul. La puissance, même malfaisante, la brutalité, la stupidité, quand elles se manifestaient avec une redoutable énergie, durent avoir un genre de prestige, exercer une fascination, et à titre d'objets de terreur, diraije sublimes (c'est une sorte de sublimité de ces temps)? entrer en partage de la divinité. Sans doute, il fallait aussi conjurer le mal par la soumission et des actes de respect. Mais on remarquera que des deux animaux consacrés les plus monstrueux, l'un, l'Hippopotame, était le type de Séti (Typhon), objet d'exécration en même temps que de culte, et qui n'eut jamais que de petits temples et le strict nécessaire en devoirs rendus ; la critique moderne l'a quelquefois soupçonné de n'être autre que le terrible Bel des Sémites, originairement étranger à l'Egypte; l'autre, le Crocodile, personnifiait cette divinité de Seb, analogue au Kronos des Grecs, un ancêtre des dieux pour les rédacteurs de théogonies, mais dont la religion n'occupe qu'une place très restreinte aux époques historiques.

Au reste, le culte de ces sortes d'animaux était localisé (Hérodote), tandis que celui des chats, des chiens et d'un grand nombre d'oiseaux, génies familiers du foyer, s'étendait à presque toute la nation et s'encourageait, s'organisait comme un des objets les plus intéressants de la piété de l'homme. Le nombre des momies de cette espèce que les voyageurs découvrent journellement est en effet très considérable. Il faut joindre à ces animaux privilégiés entre tous le scarabée, dont l'image est partout sur les bijoux et sur les monuments. C'est pour nous une occasion de constater la variété des motifs de divinisation animale chez un peuple dont l'esprit avait pris cette direction, qu'entretenait d'ailleurs son système d'écriture symbolique. Le scarabée n'ayant point de sexe aux yeux des Égyptiens, qui n'avaient pas su lui en découvrir, symbolisait pour eux la vie divine et la perpétuité surnaturelle, dans cette puissance qu'ils lui voyaient d'engendrer mystérieusement l'existence en faisant naître son germe au sein d'une boule de vile matière stercorale.

En présence du culte populaire et universel du taureau Hapi, sachant d'ailleurs que ses adorateurs s'étaient élevés à l'idée supérieure

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des dieux générateurs ou constructeurs du monde, la critique avait des raisons de présumer l'existence d'un lien entre ces dieux et les animaux sacrés leurs représentants. Autrement les êtres de chair et d'os, objets d'une telle dévotion, n'eussent été pourtant que de pauvres synil)oles, et les dieux eux-mêmes auraient perdu quelque chose de leur réalité. Mais déjà les écrivains de l'antiquité nous éclairaient sur cet intéressant sujet en nous apprenant, à travers l'inévitable variété de leurs formules, que les Hapis étaient des images de Hésiri et Hésiri lui-même, Hésiri animant de son âme un taureau et se manifestant aux hommes dans la succession perpétuelle de ces animaux marqués de signes particuliers. Ils ajoutaient que la conception de chacun des Hapis au sein d'une vache avait lieu par la descente d'une lumière céleste. Puis venaient les renseignements si connus sur la durée de la vie d'un Hapi, sacramentellement limitée à vingtcinq ans et terminée par un cruel sacrifice, sur les fêtes de déploration et de funérailles, sur la recherche du dieu successeur et la joie de sa venue. Nous savions, de plus, que la mère de Hapi avait part aux honneurs religieux rendus à son fils, et qu'on donnait aussi des épouses à ce dernier, mais vouées à une prompte mort (le dieu ne pouvant avoir de postérité naturelle).

Les monumenis ont confirmé ces connaissances et les ont rendues plus précieuses en nous livrant des formules significatives de l'incarnation de Hésiri (1). Non seulement les noms de Hésiri-Hapi et de Hapi-Hésiri se lisent sur des inscriptions, mais on -a. sur papyrus des légendes explicatives d'images de taureaux, qui parlent de Hésiri changé de face, orné de l'oreille du taureau, figure cachée qui s'est ornée de cornes. On apprend ailleurs que Hapi est invoqué comme celui qui na pas de père (charnel), de qui la mère, par conséquent, est demeurée vierge et n'a point conçu du taureau ; ailleurs encore qu'il est le Revivifié de Ptah (trad. de Brugsch), c'est-à-dire que Ptah est l'auteur du retour à la vie et de Tincarnation nouvelle de Hésiri. Cette intervention du grand Dieu-ouvrier de Memphis ne peut s'interpréter qu'en ce sens que la mère de Hapi aurait conçu parle travail, par ïopération de Ptah, comme on a parlé plus tard en voulant rendre un dogme très analogue et transporté de l'animal à l'homme. En effet, le titre de fils de Ptah est donné quelquefois à Hapi, et dès lors il est manifeste que l'éclair descendu du ciel sur la vache, et duquel elle conçoit (Hérodote), est le signe ou, mieux, l'acte sensible externe de l'œuvre du Feu constructeur dans le sein de la

(1) Voir les mouographies de Mariette sur le Sérapéuin de Memphis, qu'il a lui même découvert et exploré, et particulièrement le mémoire sur la Mère d'Apis.

mère du dieu Taureau. L'esprit de ce mystère et sa signification morale ressortent déjà de ce que nous avons dit des dieux de l'Egypte et du caractère de ses adorations, mais ce qui nous reste à dire de Hésiri en son rôle céleste achèvera de nous les manifester. C'étaient des sentiments de piété vive et sincère, ceux qui pendant plus de trois mille ans s'inclinèrent devant le Hapi, témoignage vivant et miraculeusement perpétué de la condescendance du bon Dieu, et invoquèrent la longue suite des Hapis aux corps embaumés dont les âmes avaient rejoint l'âme du Hésiri immortel (1).

L'intelligence enfin conquise du mythe de Hapi nous permet de fixer par induction la nature des cultes des autres animaux divins. Nous ignorons encore les dogmes particuliers, très probablement analogues, mais nous ne saurions douter que le taureau Mena (Mnévis) d'Héliopolis ne fût l'incarnation d'un autre dieu solaire (ou Ra ou Atoum), peut-être le Soleil du jour et des vivants, opposé à ce Soleil de la nuit et des morts qu'on adorait à Memphis. Un autre dieu Taureau, Ounouph, incarnait un dieu bon de la ville Hermopolite de Oun; et si le bouc célèbre de Ded, ou Mendès, ainsi que le Bélier d'Amoun ne correspondent pas à des croyances du même genre, on en retrouve au moins l'esprit dans la divinité du Taureau blanc de ce dernier dieu, sous le nom priapique de Min, et dans les hommages que Ramessou II (Sésostris) lui rend sur les sculptures du Ramesséion.

Avant de passer de la théologie à la psychologie religieuse et au dogme de la reviviscence humaine, nous devons nous fixer sur un point capital : De quelle espèce était le culte rendu aux divinités de l'Egypte? C'était essentiellement un culte de latrie : l'adoration y tenait la première place. L'offrande qui s'y joignait d'ordinaire était de celles qu'on a appelées pacifiques. An reste, les plus importants des animaux adorés étaient des phytophages; les Égyptiens leur offraient solennellement la nourriture; et la croyance aux incarnations les dispensait de cette fiction étrange et pourtant commune à tant de peuples, qui pensaient nourrir les dieux immortels euxmêmes avec la fumée des sacrifices et le liquide répandu des libations. Enfin, avec les offrandes venaient, comme partout, les prières, les implorations, peut-être l'aveu des fautes, et comme partout aussi, de la part du dieu, les grâces et la révélation de l'avenir, Nous man-

(1) Le culte de Hapi, sous uqb forme ou sous une autre, reroonte, par les monuments, à de très anciennes dynasties, et un abréviateur de Manéthon en rapporte l'institution à Kaiéchos, second roi de la deuxième (vers 4200). Le taureau Muévis et le bouc de Ded auraient la même antiquité.

quons malheureusement de données sur les procédés de la divination dans la plupart des sanctuaires. Mais nous savons qu'ils étaient aux mains des prêtres seuls, ce que les Grecs ne manquèrent pas de remarquer, eux chez qui les dons d'extase et de prophétie n'étaient point un privilège, non plus que beaucoup d'autres dons (Hérodote, liv. II, 83).

Il suffit de mentionner cette partie du culte qui consistait en processions, en démonstrations symboliques et en fêtes bruyantes ; mais la question du sacrifice réclame notre attention. L'acte religieux de l'immolation d'un être vivant parait n'avoir été ni fondamental ni continuel chez les Égyptiens, comme il le fut chez tant d'autres nations. Soit offrande, soit expiation, on voit communément celles-ci chercher pour les dieux des victimes précieuses. En Egypte, au contraire, il était de principe de ne vouer aux sacrifices sanglants, en temps ordinaire, que des animaux méprisés, dont on pouvait supposer les corps habités par des âmes basses et méchantes. De ce nombre étaient les bœufs roux, de la couleur de Séti, le dieu détesté, couleur commune chez les hommes de race sémitique et inconnue parmi ceux du pays de Chénii, la terre noire. Une notion qui se confond d'ordinaire avec celle de l'expiation, mais qu'on rendrait plus proprement par la formule faire justice du mal (justice passionnée et barbare même quand elle se couvre de rites symboliques), se témoignait clairement dans la cérémonie du sacrifice, car la tête de la victime était jetée dans le Nil ou vendue à l'étranger, après avoir été chargée de malédictions. Le même esprit éclatait dans cette fête sauvage où l'on voyait un âne honni et poursuivi par la foule, et poussé à la fin dans un précipice : un âne, c'est-à-dire encore l'animal de Typhon et le représentant de l'homme sémite. Et c'était bien l'homme, au fond, non la bête, qu'on maudissait et sacrifiait; un symbole frappant nous en offre la preuve : je veux parler du sceau que le prêtre scelleur imprimait sur le bœuf du sacrifice et qui représentait un homme lié, à genoux, le couteau sur la gorge. Tout ceci nous met sur la voie des sacrifices humains.

Que l'Egypte, en effet, les ait connus à une certaine époque, il n'est guère permis d'en douter en présence des monuments qui f-e prêtent à confirmer la déclaration formelle et désintéressée de plusieurs historiens. Et la légende de Busiris, ce roi égyptien imaginaire dont le nom signifie tombeau cVOsiris, ce roi barbare du bas Nil, qui immolait les étrangers poussés chez lui par la tempête, où peut-elle avoir pris naissance, si ce n'est dans l'antique réputation d'inhospitalité meurtrière du Delta? C'étaient encore des ii/phoniens, des roux, nous est-il dit, qu'on sacrifiait sur le tombeau de Hésiri. Mais cet usage et une autre coutume locale atroce que cite Plutarque

d'après Manéthon, celle de brûler vifs des typkoniens pendant l'ardeur des jours caniculaires et de jeter leurs cendres au vent, furent abolis, et les dernières traces des sacrifices humains disparurent au vie siècle avant l'ère vulgaire ; de sorte qu'Hérodote, ne les retrouvant point, put nier qu'ils eussent jamais existé. Il est d'ailleurs visible, sur tous les indices rapportés, que ces sacrifices étaient moins des actes religieux essentiels que des manifestations de haine et de vengeance contre la race dévastatrice des peuplades sémitiques qui avaient tenu l'Égyple sous leurs pieds. Et, disons plus, quand on se rappelle que les mêmes actes, très positivement religieux cette fois, ont caractérisé les cultes de la plupart des Sémites, on serait tenté de croire que les Égyptiens prirent un jour ces étrangers pour victimes de l'abominable superstition qu'ils tenaient d'eux avec le culte de Séli-Bel. Si cette conjecture était fondée, la religion de Bel, unique et sainte aux yeux des tribus qui la professaient, serait venue occuper en Egypte la place faite au mal dans le concept de la divinité. On a des exemples d'une semblable transformation.

La pensée de l'expiation et le sacrifice proprement dit ne se marquent donc que faiblement dans les rites dont nous venons de parler et dans les croyances qui les inspiraient. Mais s'il en est ainsi de l'immolation des animaux méprisés et des hommes abhorrés, la question change tout à fait de face à l'égard des animaux sacrés, qui sont de véritables dieux. Quand, par exemple, Hapi, après vingt-cinq ans révolus de sa vie terrestre, échangeait l'adoration contre une mort violente ordonnée par la loi religieuse, il fallait bien que cette fin de sa destinée fût un sacrifice divin ^ terme dernier et nécessaire de ce sacrifice que Hésiri faisait aux hommes en prenant un corps et acceptant une vie d'humiliation et de douleurs. Ceci est plus qu'une simple interprétation, c'est la seule pensée qui ait pu tomber dans l'esprit humain créateur d'un dogme et d'un rite pareils.

Nous savons aussi que les temps de calamités, telles que chaleurs meurtrières et épidémies, exigeaient des sacrifices d'animaux sacrés. Ici il faudrait bien s'étonner si le sentiment qui inspirait le prêtre d'un Dieu qu'on sacrifiait n'était celui-là même que toute l'antiquité a connu, qu'elle a manifesté quelquefois par le dévouement, volontaire de sa nature, plus souvent en vouant des victimes de prix, consentantes ou non, à la satisfaction de la colère céleste, et qu'enfin le christianisme nous rend familier par son dogme de Dieu même sacrifié à Dieu pour le salut des hommes. Ce sentiment est le vrai mobile des immolations auxquelles il conviendrait peut-être de réserver le nom à' expiatoires, afin de les distinguer de celles où un criminel connu est l'objet de la justice vengeresse, mais n'a point la même

vertu d'expier pour le peuplp. Et la racine doit en être cherchée dans l'idée d'une solidarité mystique, idée engendrée sous l'influence de la terreur, en violation de la conscience du droit et de la responsabilité personnelle.

Pour revenir maintenant aux Égyptiens, il n'est pas possible qu'une doctrine morale, la seule qui, outre le motif de l'oflrande à titre de don reconnaissant, a pu jamais expliquer la pratique des sacrifices, ait échappé au sacerdoce qui, dans les malheurs publics, au fond du sanctuaire, sans la participation du peuple, ainsi qu'on nous l'apprend, immolât des êtres que lui-même jugeait de nature divine. A la vérité, l'auteur ou collecteur de nos renseignements et de mille interprétations incohérentes, Plutarque, nous dit que le prêtre ne se décidait point au sacrifice du Dieu, qu'il ne l'eût d'abord sommé par menaces violentes, en lieu ténébreux, de mettre fin à la plaie du peuple. En ce cas, nous reculerions jusqu'à la religion des tribus les plus grossières^ et ce sacerdoce si vanté pour sa sagesse aurait pratiqué, même très tard^ à la connaissance des Grecs, des rites d'une extrême abjection. Mais n'oublions pas que la propriété des religions est de garder intactes les formes de leurs cultes, pendant que varient et se transforment les dogmes qui en fixent l'esprit. Il es* donc possible que la notion du sacrifice ait changé de sens et que des rites antiques se soient néanmoins perpétués. Ce changement de l'idée religieuse du socri/ice-exécution en celle du sacri/ice-dévouemenl doit avoir eu lieu très anciennement dans le culte de Hapi, en supposant qu'il y ait été nécessaire; et la popularité croissante de ce dieu dans toute l'étendue de l'Egypte s'expliquerait ainsi. D'autres cultes locaux pourraient, au contraire, avoir conservé plus ou moins longtemps des coutumes barbares improvisées en temps de calamités par les tribus primitives.

Toutefois je ne prétends nullement que la doctrine du sacrifice volontaire ait fait de grands progrès en Egypte avant l'époque où l'y développèrent à l'envi la leligion du Christ et celle de Sérapis. Les Egyptiens n'ont jamais connu ces dévouements à la divinité, ces tortures, ces supplices recherchés par les victimes elles-mêmes, non plus que ces pratiques de pénitence et de mortification dont l'Inde religieuse nous offre tant et de si épouvantables exemples. L'idéal de sainteté de cette dernière nation fut placé dans le renoncement absolu à la personnalité, et une multitude de solitaires l'atteignirent pleinement; mais celui du sacerdoce égyptien consista dans le règlement sage de la vie, qui est tout le contraire de la mortification. On a beaucoup parlé et les historiens ont multiplié les détails des abstentions et observances diverses des prêtres de Thèbes et de Memphis. Mais, à les étudier attentivement, on s'aperçoit que ces pratiques

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composent une diététique et non point une ascétique. La pureté, la propreté, les soins minutieux du corps, l'abstinence de tout ce qui peut exagérer les sécrétions, la recherche d'une raisonnable maigreur, tout cela est d'hygiène et difîère profondément, souvent même jusqu'à la contradiction, de ce que la haine de la vie et le désir d'offrir à un dieu leurs souffrances a, de tout temps, inspiré aux amis fanatiques de la douleur. En effet, tel régime augmente la force et la beauté de l'homme, et tel autre les diminue, tend à les détruire.

L'abstention du vin et de la chair des animaux, quand elle n'est point absolue, mais matière à règlements, ne caractérise pas non plus l'ascétisme, surtout sous le climat de l'Egypte ; et si nous voulons nous abstraire un moment des habitudes de régime que la raison peu à peu nous a faites, à notre grand profit, nous rappeler ce que nous savons de la voracité, de la saleté hideuse des hommes dégradés et de leur passion pour les boissons enivrantes, méditer sur la loi qui enchaîne les uns aux autres des vices en apparence hétérogènes et inégaux, songer enfln à l'influence que la diète d'un clergé doit exercer sur le régime d'un peuple, puisque ce qui est de précepte chez l'un est encore de précepte atténué ou de conseil pour l'autre, nous ne douterons pas que la règle de vie adoptée dès la plus haute antiquité par quelques familles sacerdotales n'ait été une cause première et active du degré de perfectionnement qu'obtint, dans la vallée du Nil, une race pauvrement douée sous quelques rapports.

Il serait temps d'aborder la partie la plus brillante et aujourd'hui l'une des mieux connues de la religion égyptienne : la doctrine des âmes et de la vie future. Mais je n'ai déjà que trop mêlé, dans les pages précédentes, les croyances de la plus haute antiquité religieuse avec les développements postérieurs, quoique encore si anciens, du dogme. Ici, la difficulté de distinguer deviendrait plus grande encore. De plus, le véritable sens de la théorie eschatologique, dont les éléments nous sont fournis par des travaux tout récents sur le livre égyptien de la Manifestation de l'âme à. la lumière^ ne saurait s'établir sans discussion. Et il en est de même de la signification ontologique et morale à attribuer à la théologie de ce livre sacerdotal, où nous chercherons l'expression définitive des dogmes originaux de l'Egypte. Je remets donc cette étude à un autre lieu, et je me borne, quant à présent, à signaler les principes. Tout développement écarté, ils remontent certainement en grande partie à l'époque des origines. Ce sont l'existence des âmes, leur faculté de revêtir des corps différents et de parcourir le monde dans une

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suite de métamorphoses, leur jugement, leurs épreuves continuées après la mort, l'action directrice et protectrice des êtres célestes sur les destinées humaines, les supplices des méchants, enfin la sanctification, l'illumination finale de l'homme sauvé par l'intervention divine, et l'admission des bons dans la société des dieux.

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