MYTHOLOGIE PRIMITIVE DES GRECS
à la cristallisation de la fable. Mais on manquerait de bonnes raisons pour exclure absolument du nombre des origines possibles celle dont le sentiment a produit le système d'Évhémère. Il n'est d'ailleurs plus permis de chercher dans la mythologie primitive d'un peuple, et à plus forte raison de toutes les nations, un symbolisme unique, savant,, cohérent, fondé sur l'observation astronomique par exemple. Les mythes ont dû, par leur nature même, offrir ces variétés nombreuses et ces variations qui dépendent des impressions et des dispositions natives ou acquises des hommes, selon les lieux, les temps, les climats et d'autres conditions encore. L'esprit de système doit manquer dans ces œuvres spontanées dont les éléments tiennent originairement à la tribu et même à la famille, en sorte que la femme et l'enfant y réclament autant de part que l'homme, et dont la composition définitive résulte des mélanges d'idées de provenances diverses plutôt que du travail suivi d'une seule pensée.
Quelle que doive être la diversité de matière et de forme des mythes, on comprend qu'ils obéissent à certaines lois communes d'origine et de développement. Les mythographes peuvent donc se proposer de construire une mythologie générale, au moins aryenne, en formant des genres et des espèces de la production mythique et de ses arrangements et modifications, selon que l'imagination créatrice a reçu l'impression des phénomènes naturels :1e Soleil, le Nuage, la Nuit, l'Aurore, etc., etc., et a dû postérieurement évoluer sous telles ou telles conditions géographiques, biologiques, psychologiques. Telle est la tendance d'une école importante. Mais ce travail de rapprochement et de classification ne me semble ni assez avancé, ni toujours assez sûr, ni même embrasser tous les éléments d'une religion véritable, si primitive qu'on la veuille, autant qu'il le faudrait pour obliger toute l'histoire religieuse à s'y coordonner. Loin de là, les mythographes dont je parle sont sujets à abuser de Tanalogie, à se laisser frapper par des ressemblances de forme plus que par des différences de fond, et à tenir moins de compte des notions morales ou dogmatiques en elles-mêmes que des créations de l'imagination pure. Nous ne pouvons que louer l'auteur de V Histoire des religions de la Grèce, M. A. Maury, de cela même qui lui a valu les reproches de l'école des frères Grimm. Il n'a pas cru que toute religion ne fût que mythologie, il n'a pas réduit toute mythologie aux puérilités des contes de fée, et il n'a donné aux origines aryennes des mythes grecs que la part qui lui a paru bien établie au moment où il écrivait.
C'est que, lorsqu'il s'agit d'une nation telle que la Grèce, Tesprit qui a transformé les symboles divins primitifs importe plus que celui qui les a d'abord engendrés. L'anthropomorphisme et tout ce qu'il suppose ou amène d'idées neuves ont plus d'intérêt et caractérisent
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mieux les Grecs, leur civilisation, leur morale et leurs croyances mêmes que tout ce qu'on peut réunir, chez leurs écrivains, de mythes plus ou moins semblables à ceux de beaucoup de peuples enfants. « Celte conception particulière à la Grèce rend tout à fait secondaire la question tant controversée de 1 autochtonie de la religion hellénique... Faut-il chercher les origines du polythéisme grec seulement dans les traditions communes aux races indo-européennes? Qu'importe, fci la notion des Dieux en Grèce est radicalement différente de ce qu'elle a été chez tous les autres peuples; si, au lieu de chercher l'élément divin dans la nature comme les Égyptiens, au-dessus d'elle comme les Perses, la Grèce le trouve dans l'homme ? Une transformation si complète de l'idée première équivaut à une création. Cette transformation, qui marque le passage de l'enfance de l'humanité à sa jeunesse, s'exprime dans la mythologie grecque par la victoire des Dieux sur les Titans. Les Forces sont domptées parles Lois : lois d'ordre et d'harmonie qui se traduisent dans le monde moral parla justice, dans le monde physique par la beauté. Les puissances tumultueuses qui troublaient la paix du monde sont enchaînées dans le ténébreux Tartare. Les Dieux de la lumière se partagent équitablement leurs fonctions indépendantes. Chaque être, chaque citoyen de cette immense république de la nature a sa loi en lui-même, le plus humble comme le plus grand, l'homme comme les Dieux; et du mutuel accord de ces lois vivantes résulte cette divine et éternelle symphonie de l'univers que les Grecs appelaient Cosmos (1). »
En résumé, je ne voudrais point rabaisser l'intérêt des origines aryennes. Je trouve, au contraire, et j'ai montré dans ces origines le germe brillant de l'anthropomorphisme lui-même, germe qui n'eut son meilleur développement que dans la Grèce. D'ailleurs, plus la transformation est profonde, plus la forme première est instructive. Cette forme, à l'égard de bien des mythes grecs, on ne peut plus douter qu'elle ne soit védique. Quant aux autres, à ceux dont la philologie comparée ne démêle pas encore dans les radicaux sanscrits la signilication la plus ancienne, nous possédons au moins une donnée générale, celle de la nature des émotions et des instincts dont s'inspire la poésie populaire et oii tout le domaine de la fable a son principe. La fécondité mythologique s'est conservée chez les Grecs longtemps après leur départ de l'Asie; il ne faudrait pas s'étonner si un grand nombre de leurs créations n'offraient plus de traces saisissables des mythes aryens primitifs qui nous sont connus par le Rigoéda. Avec cela, quelques importations étrangères ne laissent pas d'être
fl)L. Âléuard, De lu morale avant les philosophes, p. 2d
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admissibles, même après que la critique a fait justice de celles qui s'attribuaient autrefois la première place dans le panthéon grec(l).
Je ne citerai qu'un seul des mythes particuliers dont l'explication remonte aux sources philologiques. C'est le mythe de Prométhée, qui peut servir d'exemple à la fois pour la nature des origines et pour celle des transformations.
Les Grecs paraissent avoir résumé dans leur conception des Titans et l'idée des forces primitives, tantôt aveugles et désordonnées, tantôt utiles et bienfaisantes, et celle des ancêtres et premiers éducateurs du genre humain, ainsi qu'ils nous sont présentés dans l'œuvre d'Hésiode. Parmi ces Titans et ces ancêtres, Prométhée occupa dans l'imagination grecque une grande place. Les idées d'invention et de prévoyance étant naturellement liées, et l'invention du feu pouvant passer pour la première et la plus importante dans la condition de l'homme, il put arriver que le nom de l'inventeur du feu, ou du moins de celui qui avait volé le feu aux immortels pour en faire don aux hommes, passât pour signifier le prévoyant, et cette étymologie était plausible. Pourtant les racines aryennes et l'analogie des mythes védiques en suggèrent d'autres, et de bien intéressantes. La ressemblance d'Agni avec Prométhée est frappante et s'étend à une foule de traits. Agni est l'ami des hommes comme Prométhée; Prométhée est un héros et un sacrificateur comme Agni. Agni est la vie de tous; Prométhée donne la vie au corps, au limon qu'il a modelé. Agni est un feu dérobé au ciel, caché, enchaîné dans le bois de l'Arani, puis délivré, en même temps qu'il est un premier homme et un égal, un rival des Dieux; Prométhée est aussi une puissance tantôt alliée, tantôt en lutte avec les Immortels, un homme, un martyr dans les fers, dont sonnera le jour de la délivrance. Il ne serait donc pas impossible que le nom de Prométhée fût une dérivation grecque de Brahmanaspati, le maître de la chose sacrée, ou mieux de Pramantha, le bois dont le frottement donné le feu (2).
Cette dernière étymologie nous fait remonter à la source la plus
(1) Sur la forme et l'origiue des mythes grecs, voir le substantiel petit traité de Max MûUer, Mythologie comparée, dans la Revue germaniqtie, t. II et III, et les ouvrages traduits postérieurement dans notre langue : La science du langage ; Nouvelles leçons sur la science du langage; Essais sur la mythologie comparée.
(2) J'ai choisi le type le plus curieux de ce genre d'exégèse des mythes, mais non pas peut-être le plus sûr pour les termes originels. On comprend que la méthode peut être juste (et elle se confirme en effet tous les jours) et comporter dans l'application quelques illusions qu'une étude plus avancée dissipera. Les grandes hardiesses d'interprétation appartiennent jusqu'ici au savant linguiste et mythographe Kijhn.