NATURE DES TRADITIONS DU DÉLUGE
Rien n'est si aisé que de séparer de ce récit trois éléments, l'imagination, la religion et l'histoire vraisemblable. Il s'en faut qu'il en soit ainsi pour la plupart des mythes anciens, mais les légendes du monde sémitique font quelquefois exception, et nous le reconnaîtrons en avançant. La troisième narration dont il nous reste à parler en ce moment est celle de la tradition des patriarches hébreux, rapportée dans la Genèse. Elle provient visiblement de la même source que la précédente. Elle s'en distingue (je ne la rappellerai pas puisqu'elle est dans toutes les mémoires) par deux ciractères principaux : 1° une mise en scène plus exclusivement morale et religieuse, par conséquent plus éloignée de l'histoire, dans le sens positif du mot ; 2" une forme d'imagination absolue et violente^ imposée au fait de la catastrophe afin de jeter un abîme entre la famille de Noah et les races indignes de vivre.
Ainsi, sentiment profond de l'invasion du mal sur la terre et de l'indignité des hommes; résolution prise par Élohim oupar Jéhovah(i) d'anéantir l'œuvre de la création, à l'exception de la famille de Noah et des plantes et animaux destinés à leur service ; puis généralité de l'exposition, c'est-à-dire absence d'indications de lieux et de nations, Noah lui-même étant probablement regardé comme un nomade, et les races vouées à la destruction étant celles qui ont inventé les arts et fondé les villes ; universalité du cataclysme ; idées de physique primitive substituées aux phénomènes ordinaires (bondes des cieux, sources de l'abîme ouvertes) : impossibilité matérielle de l'arche ; exagération énorme de la hauteur des eaux et de la durée de la navigation du patriarche : tous ces traits logiquement liés sont propres à la version hébraïque du déluge. Comparés à la version chaldéenne, même altérée, comme nous l'avons sans doute, ils nous représentent beaucoup moins la réunion naturelle des souvenirs d'une race, avec part modérée faite à la légende. Ils trahissent plutôt le travail religieux accompli par des esprits très entiers et très exclusifs, d'abord sur l'impression, plus tard sur la tradition d'un grand malheur dont les principales victimes auraient été des hommes d'une race voisine et d'une société abhorrée.
Ce travail s'explique aisément dans la supposition de la vérité du fait du déluge. Les familles qui nous en ont transmis le plus merveilleux récit, sous l'interprétation la plus religieuse, vivaient à l'état pastoral et nomade; et de bien longtemps, on le sait, leur manière d'être ne changea point. Elles ne se trouvaient pas exposées aux effels
(1) La Genèse renferme, sur le déluge, uu fragment élohiste et uq fragment jéhoviste. L'esprit des deux morceaux, les principaux détails même sont concordants. Seulement, il y a un passage célèbre et très curieux, particulier au jéhoviste. Mais j'expliquerai ceci ailleurs.
des inondations les plus terribles, au moins comme l'étaient les peuples établis à demeure dans les plaines et au bord d'un grand fleuve. Demeurées plus simples de mœurs ainsi que d'idées, et aussi plus morales, elles ne pouvaient voir qu'avec un mélange de crainte, d'horreur et d'envie le déploiement d'une civilisation ardente où le travail, le crime et le plaisir avaient fait alliance et engendré des cultes en rapport avec les nouvelles mœurs. Des imaginations ainsi disposées reçurent le choc religieux d'an fait divin, au coup subit de la ruine, quoique passagère, des sociétés impies. Plus tard, quand se forma de tous côtés, dans la contrée depuis longtemps repeuplée, la légende naturelle du cataclysme, des peuples détruits, des familles sauvées, et du grand vaisseau abordant aux monts de l'Arménie, les mêmes tribus nomades, toujours pures et privilégiées à leurs propres yeux (comme en fait, à bien des égards, elles l'étaient), se racontèrent que leur ancêtre Noah avait été l'homme choisi pour régénérer l'espèce humaine, et que les fils et petits-fils de cet homme unique étaient les auteurs de toutes les races vivantes, c'est-à-dire situées sur l'horizon géographique du temps et du lieu.
La légende de Babel se rattache doublement à celle du déluge selon les Hébreux, et par le sentiment qui la leur inspira, qui est le même, et par la nécessité d'expliquer, dans leurs données, la prompte dispersion et les langages si vite incohérents des membres d'une seule famille. Ce sentiment, c'est toujours la haine des grandes constructions et des villes. La descente de Jéhovah, le miracle par lequel il confond les lèvres des travailleurs de la grande tour de briques sont une reproduction affaiblie de l'acte de la destruction des hommes^ et répondent à la persistance de la même cause, savoir la tendance aux grandes agglomérations urbaines, à la vie civilisée, à ses vices, à ses cultes multipliés. Il est possible que la légende ait trouvé en outre un appui, pour se former^ dans quelque événement naturel ou politique de l'ancienne histoire de Babylone. Ce qui est plus certain, c'est que cette ville fut de tout temps une sorte de rendez-vous des peuples en Asie, la cité polyglotte par excellence.
Je trouve dans le sens très simple que j'attribue à la seconde légende une confirmation, encore plus qu'une extension de mon hypothèse du fondement historique de la première. Il faut cependant arriver à une conviction plus positive. La chronologie nous le permet, ou plutôt nous y contraint. Les autres sciences intéressées dans la question, la géographie, la météorologie, n'excluent point la possibilité d'une seule et même suite d'intempéries naturelles qui, régnant sur le continent asiatique, à la fois dans les régions de l'Himalaya et dans celles du Caucase, aurait amené des phénomènes diluviens en
Chine et en Mésopotamie. Je remarque en passant que les Phéniciens, peuple sémitique, mais dont le pays n'est pas arrosé par des fleuves de grand cours, ne paraissent pas avoir recueilli la tradition du déluge.
La chronologie chinoise nous porte pour la date du déluge d'Yao aux premières années du xxiii" siècle. Les annales babyloniennes ne nous sont malheureusement point parvenues avec la précision désirable en ce qui concerne la haute antiquité (1) ; mais si nous partons de la date du renversement de l'empire d'Assyrie, soit de l'an 788 (2), et si nous ajoutons à ce nombre celui de 526 pour la durée de la dynastie assyrienne à Babylone selon Bérose, puis ceux de 245, 458, 48 et 224, que le même historien, si éminemment autorisé, afTecte aux temps de quatre périodes antérieures (3), nous nous élevons à l'année 2289, c'est-à-dire au premier quart de ce même xxiii" siècle. La vérification est satisfaisante, puisque là s'arrête tout ce qui a le caractère historique dans nos fragments de Bérose, et qu'ainsi la suite authentique des règnes babyloniens commencerait huit ans après l'époque du déluge selon les Chinois.
Cette rencontre suffit. Mais ajoutons les inductions qui naissent du sujet. Bérose plaçait entre le déluge de Xisouthros et la dynastie médique, à laquelle nous venons de remonter avec lui, une série de 86 rois et de plus de 30,000 ans, sans préjudice des 10 rois antédiluviens
(1) L'état des choses est fort changé à cet égard depuis la publicatiou de la ire édition du présent ouvrage. Voyez ci-après le chap. xxi.\ sur les Origines chaldéennes.
(2) Date adoptée par MM. de Saulcy (Recherches sur la chronologie des empires, etc.) et Oppert [Rapport au Minisire de l'Insiruclio?i publique, m-àiiS^^Q). On ne pourrait, dans tous les cas, la faire descendre au-dessous de l'aa premier de l'ère de Nabonassar, qui répond à l'an 747 avant l'ère vulgaire, et notre calcul donnerait encore un résultat suffisamment approché. Mais cette date, et celle de 1314 (= 788 -\- 526) pour l'époque de la conquête de la Babylonie par un roi assyrien (ninivite) sont confirmées aujourd'hui par la lecture des inscriptions cunéiformes.
(3) Je ne dois pas dissimuler que l'un de ces quatre nombres est assez contestable, n'étant connu que par une addition à la marge du manuscrit arménien de la Chronique d'Eusèbe, où se trouve une lacune à cet endroit. Mais il vaut mieux l'accepter, sans pouvoir en contrôler forigine, que de le corriger arbitrairement. Ce nombre 48, dont il s'agit ici, paraît choquant, parce qu'il se rapporte, suivant le compilateur de Bérose, à une période occupée par onze rois. Mais ce n'est pas une rencontre impossible à une époque troublée, telle que dut être celle qui sépara une dynastie médique (étrangère) d'avec une dynastie chaldéenne, probablement plus ualionale ou plus facile à établir dans le monde sémitique. — Je donnerai plus loin quelques détails sur ces dynasties de Bérose, visiblement appelées à jouer dans l'histoire de TAsie moyenne le rôle que celles de Manéthon ont conquis, après un long dédaiu, dans fhisloire de l'Egypte. Malheureusement, l'ouvrage de Bérose est perdu, et les compilateurs ont abrégé les renseignements qu'ils nous eu ont transmis, encore plus qu'ils ne fout fait à l'égard de Manéthon.
et des 43,2000 ans de leurs règnes. Ces chiffres grossièrement fabuleux (1), après comme avant le déluge, sont l'indice assuré de la fin des annales authentiques et de l'apparition des mythes qui les précèdent chez tous les peuples, sans même en excepter les Hébreux. Or, la première dynastie réelle est qualifiée de médique', elle est dite apportée par Vinvasion, soutenue par la tyrannie des Mèdes. La computation sérieuse des temps a donc son origine dans la conquête de la Babylonie par un peuple étranger, laquelle est postérieure au déluge. L'invasion s'explique par l'affaiblissement d'une nation que le ravage des eaux a une fois dispersée, et dont las tribus principales ont peut-être regagné le haut pays. Et l'interruption des traditions régulières va de soi. Les Lettres sauvées par Xisoulhros, suivant la légende, si elles existèrent, n'étaient apparemment que des mythes en hiéroglyphes ; d'autres mythes prirent place entre l'invasion et le déluge (2).
Ne négligeons pas un autre rapprochement d'où sort une confirmation. Les anciens ont beaucoup parlé d'une suite d'observations astronomiques faites à Babylone pendant une durée de 1903 ans avant Alexandre, et transmises par Callisthène à Aristote. On a pu douter avec raison de l'intérêt scientifique de ces notes, non peut-être de leur existence. Les 1903 ans ajoutés aux 331 que comporte la date de l'entrée d'Alexandre à Babylone nous ramènent encore au xx!!!"" siècle et aux premiers règnes de la dynastie médique (3).
Enfin, il est bon d'observer que les époques assignées par les historiens de l'antiquité au commencement de Vernpire d'Assyrie, aux rois fondateurs de Babylone et de Ninive et à leurs conquêtes, tombent constamment au-dessous du xxiii*^ siècle, et s'éloignent du temps que je crois être celui des grandes inondations de l'Asie d'un intervalle sensiblement égal à la durée de la dynastie médique, c'est-àdire étrangère.
Je passe aux annales des Hébreux. Leur chronologie, après lasortie d'Egypte, offre de nombreuses difficultés^ dont la cause principale
(1) Je n'iguore pas que M. Oppert croit pouvoir expliquer le chiffre postdiluvien et le réduire à des propositions acceptables. Mais une correction de texte, toujours un peu arbitraire, me paraît ici moios vraisemblable que la supposition qui place le terme initial des annales réelles au point au-dessus duquel commencent les nombres fabuleux (Voyez plus loin, chap. xxix).
(2) Voir les fragments de Bérose, éd. de Richter, p. 61, et l'Eusèbe arménien-latin, éd. Au cher, t. I, p. 40.
(3) Voir Oppert, ouvrage cité, p. 33, 34, et les articles de M. Vivien de Saint-Martin, Revue germanique, t. XIX, et Revue archéologique, févr. 1862. Toutefois le chiffre de 1903 ans paraît pouvoir être contesté. Alors la preuve accessoire disparaîtrait. Mais la preuve principale subsiste et je l'invoque en faveur de la leçon douteuse des 1903 ans.
est l'incertitude des traditions, tantôt insuffisantes, tantôt altérées et fabuleuses, qu'ils ont recueillies de la période des Juges. D'un autre côté, la chronologie des patriarches, depuis Sem jusqu'à Joseph, apporte pour les quatre derniers, Térach, Abram, Isaac et Jacob, des âges de génération anomaux et inadmissibles. Il semble donc interdit à la critique d'extraire des livres des Juifs un calcul raisonnable des temps (I).
Heureusement les études égyptiennes apportent un secours précieux. Nous trouvons un point fixe dans la date de V Exode, qui se place à l'an 1321 avec une assez grande probabilité, selon le calcul d'un égyptologue des plus autorisés (2). Partons donc de celte date et de celle de l'inondation des Chinois, soit 2297, et voyons si les points principaux de l'histoire primitive d'Israël permettent les concordances nécessaires. D'abord, la différence de ces deux nombres donne 976 pour l'intervalle du déluge à V Exode. Or, le texte hébreu compte du déluge à la vocation d' Abram 367 ans; du départ d' Abram de la Mésopotamie et de son voyage en Egypte à la naissance de Joseph, 174; puis, pour la vie de Joseph jusqu'à son ministère sous le Pharaon, 30, et pour la durée du séjour de la race de Jacob en Egypte, 430; total, 1001. La concordance a lieu à 25 ans près^ et c'est bien tout ce qu'on a le droit d'attendre de la comparaison de trois chronologies antiques indépendantes les unes des autres dont aucune n'impose à la discussion un point fixe indubitable (3).
(1) Observons cependant que le chroaologiste autrefois le plus estimé parmi ceux qui croyaient devoir subordonner tout aux nombres de la Genèse, Petau a admis pour la date du déluge des Hébreux l'an 2328 qui ne surpasse que de 31 ans celle de la grande inondation d'Yao.
(2) Brogseh, Histoire de VÈgypte, t. T. p. loo et )~6et suiv. — M. de Rougé place l'Exoiie sous le règne de Menephta comme Brugsch et par conséquent à la même époque ou environ. M, Maspero la croit postérieure, de l'intervalle d'une géuératiou [Histoire ancienne des peu/des de l'Orient, p. 258).
(3j 11 résulte, cerne semble, de cette discussion, et de la chronologie établie avec tant de vraisemblance, que le texte liébreu est celui des trois {hébreu, samaritain et des Septante) dont les nombres offrent le document le moins altéré. Au reste, le texte samaritain n'a jamais joui d'un crédit particulier, et sa date ne nous est point connue. Le texte, dit des Septante, eût-il été traduit d'un texte hébreu plus ancien que celui que nous avons, ne devrait pas pour cela posséder plus d'autorité, car il n'y a aucune raison pour que l'agrandissement et les proportions fabuleuses des nombres ne se soient prévalus d'une tradition déjà antique. Mais la considération qui domine tout, à mes yeux, c'est que des éléments historiques sérieux doivent être supposés de préférence dans celle des versions qui offre le plus de supputations raisonnables. Les leçons adoptées dans le samaritain et les Septante paraissent obtenues tout simplement en ajoutant le nombre rond de 100 ans à ceux des nombres relatifs aux vies des patriarches dont la modération contrastait avec l'exagération de quelques autres. J'expliquerai plus loin cette exagération.