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DU DÉLUGE DANS LA TRADITION INDIENNE

qui s'arrête sur la montagne. Les légendes de Xisouthros et de Noah se reforment autour du nom de Deucalion. L'Athos ou l'Etna remplacent l'Ararat. Zeus a le rôle d'Élohim ou de Jéhovah.

Le même procédé fut employé dans l'Inde^, où pénétra, nous ne pouvons bien savoir à quelle époque, la tradition chaldéenne du déluge. Le Dieu y devint Brahma, l'homme sauvé un Manou, et la montagne l'Himalaya, Mais la trop riche imagination indienne broda le sujet d'un dessin monstrueux ; puis l'exégèse brahmanique eut à classer le nouveau cataclysme dans la série de ceux que comportait la doctrine sacrée des Ages. Toute la subtilité des commentateurs y vint échouer. C'est cequi résulte de l'un des beaux travaux d'E. Burnouf(l)-.

L'ancienne exégèse biblique aurait voulu rencontrer dans les Livres de l'Inde et de la Perse une légende authentique (non communiquée} du déluge., afin de lier les Aryens aux Sémites dans une antique tradition commune. Mais il n'existe rien de pareil. Nous possédons le plus ancien Véda, et nous y trouvons pour tout déluge la grande description mythique de l'orage et de la lutte d'Indra contre les Asouras (ci-dessus, § xiv). Il faudrait beaucoup d'aveuglement pour y reconnaître le cataclysme des Écritures sémitiques. Nous avons aussi une suite de productions religieuses des Aryens de la branche iranienne; mais pour trouver là quelque mention du déluge, on doit descendre jusqu'au Boundehesch, le plus récent des livres du Zend-Avesta. La légende y est on ne peut plus altérée, et rendue conforme aux croyances mazdéennessur les bons et les mauvais esprits. Ce résultat presque négatif est étonnant, quand il est certain que les rapports de ces familles aryennes avec les populations de la Mésopotamie remontent à des temps très anciens. Mais le mazdéisme fut une religion cohérente, exclusive, protégée par un sacerdoce contre l'invasion des données étrangères. Le déluge des Indiens reste donc seul à discuter.

On a deux versions différentes, et une troisième, intermédiaire entre les deux autres. Le fond du sujet est l'incarnation d'un Dieu- Sauveur en Poisson. Dans la version la plus ancienne, celle du Mahabharata, le dieu est Brahma ; dans la version du Bhdgavata Pouràna, postérieure à l'autre de bien des siècles, et du temps de notre moyen âge, le Dieu est devenu Vichnou, le Sauveur par excellence. La première met la scène dans une région septentrionale de l'Inde, la seconde vers le sud^ centre plus moderne de population. Les principaux traits de la légende sont ceux-ci : apparition d'un poisson divin parlant au roi pieux Satyavrata; annonce d'un déluge au bout de sept

(1) Bhâgavata-Purâna, t. 111, p.xxm-uv.

jours; ordre de monter avec les sept Richis et la collection de tous les êtres vivants dans un vaisseau qui s'offrira; réalisation des choses prédites ; amarrage du navire à la corne du Poisson, démesurément grandi, et à l'aide d'un Serpent gigantesque servant de corde; sauvetage du Véda, c'est-à-dire de l'Écriture, ou plutôt, ici, de la Parole brahmanique flottant sur les eaux. On reconnaît, sous ce travestissement original, la forme chaldéenne du déluge et, de plus, une imitation du Dieu-Poisson de Babylone, dont je m'occuperai ailleurs. Et voici où se trahit l'emprunt.

Satyavrata, le héros du déluge, e&inn Manou, c'est-à-dire un personnage mythique régnant sur l'âge actuel du monde. Le cataclysme a lieu sous son règne : ainsi l'exigeait l'adoption d'une légende humaine qui supposait des hommes avant la catastrophe, et y survivant. Or, ceci est incompatible avec la doctrine indienne des Agi s et des cataclysmes. On verra ailleurs que cette doctrine, oeuvre propre et caractéristique des Brahmanes, admettait deux espèces de renouvellement des êtres, à d'immenses intervalles : l'une impliquant la destruction brusque et absolue, à la fin de chaque Jour de firalima', l'autre, une décadence progressive et une décrépitude suivie d'anéantissement partiel, à chaque changement de règne des Manous. Les grands renouvellements n'ont ainsi rien de commun avec une légende de déluge. Les autres en dilTèrent d'une manière essentielle par la durée et les signes précurseurs. De là les contradictions relevées chez les grands compilateurs-poètes, qui ne savaient où placer dans le corps des mythes nationaux une tradition apportée du dehors. De là les doutes et l'emban^as des commentateurs. Un des plus illustres et des plus orthodoxes n'y échappa qu'en soutenant que le déluge de Satyavrata était un fait dénué de réalité, un spectacle magique offert par la grâce du Dieu-Sauveur, pour l'édification du Manou régnant sur la présente période du monde. L'explication est conforme au génie de la spéculation indienne, et n'en est que plus instructive.

Concluons que la légende du déluge, spécialement celle de Xisouthros, fut reçue et élaborée par les peuples de l'Inde, mais comme un produit étranger dont l'assimilation ne devint jamais complète.

Et concluons, de l'ensemble de notre étude, que cette légende suppose un fait historique, intéressant trois des nations de l'ancien monde qui nous ont laissé mémoire d'elles et de leurs temps antiques, un événement par lequel s'est longtemps ouvert, en ce qui les concerne, l'ère formelle de l'histoire, et dont l'époque peut se fixer avec assez de précision au premier quart du xxni^ siècle.

Ce résultat général implique une sorte de confirmation de la chronologie des patriarches hébreux, depuis Noah jusqu'à Joseph; je

veux dire la preuve de l'existence d'un fondement pour cette chronologie. On ne saurait, d'ailleurs, méconnaître que le caractère historique se laisse dégager des annales delà Genèse, autant pour le moin? que d'aucun document pareil venu de la haute antiquité, et l'on sait quel appui Thistoire exhumée de l'Egypte est venue apporter à celle des premiers Israélites et aux légendes des patriarches térachides. C'est donc un problème fort limité, et qui ne doit pas être des plus difficiles, de savoir comment une durée de 539 ans, qui résulte des renseignements chronologiques de la Genèse, depuis la naissance d'Arpaxad, fils de Sem, deux ans après le cîe/î<^e, jusqu'à la naissance de Joseph, fils de Jacob, peut ne renfermer que 11 générations de patriarches, supposer par conséquent le chiffre impossible de 49 ans par génération, et cependant satisfaire (à '25 ans près) aux synchronismes de différents peuples.

La question est, en d'autres termes : Que doit-on penser des vies démesurées attribuées aux patriarches, puis des intervalles excessifs, placés parfois entre leurs naissances et celles de leurs enfants? Ce sont deux points à distinguer. Je commencerai par écarter le premier. 11 n'y a rien, en effet, dans la supposition d'une longévité fabuleuse, qui, en soi, nuise à un calcul chronologique exact, reposant exclusivement sur la suite et les époques des générations. Par exemple, Sem peut être censé vivre 502 ans après le déluge, voir Abram, Isaac et Jacob, sans infirmer le compte des successions. Serait-ce donc qu'une fable suffit pour ôter tout crédit aux faits où elle se mêle ? Alors l'histoire primitive et les religions poseraient sur le vide; l'antiquité entière, devenue mythes ou légendes, n'offrirait point d'événements réels qui aient fourni la matière légendaire, et les hommes n'auraient pas appliqué leur imagination à des réalités pour les embellir et les idéaliser 1 Et remarquons bien que la longévité imaginaire est une des plus simples et des plus innocentes merveilles que race quelconque ait jamais pu joindre aux traditions sérieuses de son berceau. Elle est dans le génie sémitique, comme elle est dans le génie chinois. Même, en y regardant de près, on trouvera que le sentiment patriarcal, les mœurs patriarcales où elle a sa source, et dont elle est un signe et une preuve, s'offrent précisément en garantie de l'attention et de la fidélité toutes particulières apportées à l'enregistrement des générations dans la mémoire. Mais certaines crises de la vie de tribu peuvent jeter du désordre, amener des ruptures en quelques points des généalogies. Une de ces crises, dont on ne niera pas la gravité, fut l'établissement des nomades hébreux en Egypte, et nous expliquera ce qu'il y a d'embarrassant pour nous dans le calcul des filiations antérieures à cette époque.

Je pars donc du fait, car c'en est un dans son genre, de la donnée

caractérielle de ces nomades. Leur caractère est d'abord un goût, que j'appellerai généalogique, dont les autres peuples ont à peine approché ; c'est ensuite la sobriété d'une imagination forte, mais étroite, bornée à l'homme, étrangère aux mythes naturalistes; c'est enfin la tendance monothéiste (1) dont une propriété immédiate est de donner satisfoction à l'amour du divin et au goût du merveilleux dans les choses qui peuvent le moins porter atteinte aux réalités de l'histoire. Je ne trouve pas trop extraordinaire qu'une tribu de cet esprit ait conservé et transmis pendant cinq cents et quelques années, à'Arpoxad à Joseph, la mémoire à peu près exacte du temps écoulé depuis le déluge, et les noms des générations successives, sauf omission de quelques-unes ou moins saillantes ou appartenant aux temps les plus troublés, et que venait alors remplacer dans la tradition la longue durée accordée à quelques autres. On doit d'ailleurs comprendre, sans que je m'étende sur ce sujet, aujourd'hui fort trituré, que les générations dont il est question sont celles des chefs de clans ou de tribus, et que tout un petit peuple se trouve ainsi résumé dans une famille et identifié avec elle, conformément à l'idée patriarcale. Gela posé, il est à observer que des onze générations mentionnées, de la naissance d'Arpaxad, deux ans après le déluge, iusqu'k la naissance de Joseph, sept se conforment rigoureusement à la vraisemblance (2). Je ne parle pas des âges de génération de Sem et de Noah, car ces personnages sont enveloppés dans la légende du déluge et s'y revêtent de merveilles. On est à la limite de l'histoire de cette famille. On la voit du moins, parvenue à ce point, consentir à l'abandon de ses souvenirs propres pour se représenter, non seulement dans Noah la souche commune de tous les hommes vivants, mais dans Sem lui-même le père (3) de plusieurs peuples différents d'elle. Au

(1) Je n'enteuds point ici par le monothéisme la doctrine philosophique de ce nom et la théologie des Juifs qui prévalut, grâce au prophétisme, et se formula définitivement après hi captivité, mais bien une disposition religieuse qui en est la source populaire, c'est-à-dire l'exclusivisme en matière de dieux, l'adoration d'un seul, la haine ou le mépris des autres, pour autant que l'on croit que d'autres nations en ont réellement un à elles qui les favorise.

(2) Arpaxad engendre à 35 ans, Schélah à 30, Iléber à 3i, Péleg à 30, Réhou à 32, Saroug à 30 et Nahor à 29 : moyenne environ 31 'i/lO. Voir Genèse, c. xi {Fragment élohiste).

(3) Au moins dans Genèse, c. x, frarpnent jéhoviste. 11 est permis de croire que la tradition élohiste ne considérait dans Sem que le premier père connu de la famille oîi Abram naquit, dix générations après Noah. La généalogie élohiste commence en effet par Sem (Genèse, c. xi, 10), se place, dans la compilation de la Genèse, à la suite d'un fragment avec lequel elle n'a aucun rapport, et ne fait point mention des fils de Sem en dehors de la ligne aboutissant à Abram. Tout ce morceau porte un vrai caractère traditionnel et historique (longévités à part) quand on le compare à ceux qui le précèdent dans

408 CnRONOLOGIE DES PATRIARCHES HÉBREUX

dessus, en remontant, viennent les générations antédiluviennes, dont je parlerai plus loin. Ainsi, après sept successions dont les nombres sont admissibles, la dérogation aux lois naturelles et historiques commence avec Térach engendrant Abram à Tàge de 70 ans, et se continue par Abram, Isaac et Jacob, qui deviennent pères à 100, à 60 et à 89 ans (ce dernier nombre pour la naissance de Joseph). Mais l'explication que j'ai préparée me semble maintenant facile.

Térach émigré de Our en Ghaldée, avec sa famille, emportant la mémoire de sept générations régulières. Abram quitte les siens {Gen., c. xii). A partir du moment de sa vocation, les légendes que nous avons, leur fond plus ou moins historique témoignent partout de l'existence errante et troublée des Abramides, qui ne se trouvent réunis en partie, et capables de recueillir et combiner leurs souvenirs, que deux siècles plus tard, en Egypte, lorsqu'un homme des leurs y exerce l'autorité durant la domination sémitique. Cet établissement des nomades devient plus tard un état de servitude par l'effet de la restauration nationale des Égyptiens. Il n'est pas étonnant que, dans ces circonstances, le peuple Israélite, auquel on peut donner maintenant ce nom, ait été hors d'état de recomposer toute la suite des générations nécessaires pour combler l'intervalle de Térach à Joseph ; que, de dix patriarches, par exemple, Térach, l'émigré de Chaldée, avec sa tradition, puis Abram, Isaac, Jacob, liés aux faits nationaux ou religieux les plus importants, quatre en tout, aient dominé l'oubli; et que, pour réparer cette perte en tenant pour exacte la supputation du temps écoulé, l'imagination légendaire ait altéré les âges de génération, par une conséquence assez naturelle de la fiction universellement reçue de la longévité des pères.

Si ce n'est là qu'une hypothèse, on conviendra qu'elle a les caractères de l'induction historique la moins hardie et la plus légitime. Il ne lui manque même pas la vérification qui peut se tirer des nombres traditionnels. En effet, si nous regardons Térach comme résumant deux générations, Abram trois, Isaac deux, Jacob trois jusqu'à Joseph, les nombres 70, 100, 60 et 89 se prêtent merveilleusement à notre point de vue. Leur moyenne donne, pour dix géné-

la compilation, savoir avec le c. x entier et le commencement du c. xi. Ceux-ci représentent visiblement un travail postérieur du jéhovisme pour expliquer la diversité des races et des langues après un cataclysme supposé universel.

Quoi qu'il en soit, je placerai ici une remarque utile sur l'emploi des mots sémite et sémitique \i\& désignent, pour la critique moderne, des peuples dont le caractère commun est donné par une famille originale de langues: hébreu, phénicien, arabe, etc. Il ne faut doue pas avoir égard eu ceci au système visiblement artificiel des àocnmenls, je liovis les. Ou serait conduit, eu les suivaot, à trouver dans la lignée de Sem des races parlant une langue sémitique et d'autres non, et de même dans la lignée collatérale de Cham.

rations au lieu de quatre, le nombre 31 9/10 très voisin de la moyenne des âges des pères avant Térach, et les écarts vont de 35 à 29 ans environ, ce qui est encore exactement conforme à la liste de ces mêmes âges dans la généalogie du fragment éloliiste.

Le résultai de cette recherche n'importe pas seulement en ce qu'il restitue une très ancienne page de chronologie et d'histoire. Il rend à la réalité des personnages dont on a été tenté de faire des mythes, quelquefois des mythes astronomiques. Il nous permet d'envisager, plusieurs siècles avant les Israélites d'Egypte, l'existence des familles patriarcales au sein desquelles la conception d'Élohim, commune à tous les Sémites, atteignit un degré d'élévation extraordinaire, pendant que commençait, en la supposant d'une antiquité moins élevée que l'élohisme, la religion collatérale de Jéhovah (1).

La question est sensiblement différente pour les patriarches antédiluviens, ainsi que je l'ai déjà indiqué. Les deux espèces principales de documents où nous sont parvenues les plus anciennes traditions hébraïques s'accordent sur la nature et l'universalité du déluge, sur le renouvellement de l'humanité, sur le nombre et les noms des propres fils de Noah. Le jéhoviste ne se sépare de l'élohiste (2j qu'en se servant de certaines descendances inconnues à l'autre, pour expliquer, au moyen des lignées des trois frères, l'existence et la distribution géographique des peuples de son horizon. L'élohiste demeure donc plus confiné au pur point de vue sémitique. 11 se contente d'accepter sans développements la division générale de Sem, Cham et Japhef. Mais cette division se rapporte à une donnée qu'il ne pouvait manquer de posséder : celle de trois grandes races qui furent connues dans l'Asie moyenne dès la haute antiquité. Gela seul prouverait donc que ses informations sur les temps antérieurs au déluge sont assez confuses pour qu'il puisse, lui aussi, rattacher à la postérité de Noah tout ce qu'il a d'hommes sous les yeux. Et pourtant quand je consulte cet écrivain, quand je le compare au jéhoviste, je suis forcé d'avouer qu'il conserve mieux les apparences historiques, et cela pour les générations antédiluviennes, aussi bien que pour la généalogie des fils de Sem. Il ne me parait plus tout à fait impossible qu'il ait reçu, bien que fort altérée, et abrégée par le système des longé-

(1) J'entends par l'antiquité relative, ici et dans tous les cas semblables, celle que j'attribue aux idées mêmes et à l'origine d'une tradition donnée, non celle dont on jugerait d'après l'époque de la rédaction écrite, encore moins d'après celle de la compilation du document par lequel elle nous est transmise. Voyez l'éclaircissement de ce point au chapitre xxiv, ci-après.

(2) Voir pour les fondements de cette distinction capitale le commencement du chapitre suivant et le chapitre xxvi.

vités, la tradition d'un certain nombre de patriarches antérieurs à celui qui vit le déluge, et que même le compte des temps auquel il accommode sa liste, en se contentant d'emprunter le nombre dix consacré dans la fable chaldéenne, ait pour lui quelque fondement non mythique.

En effet, le jéhoviste, après avoir conté l'extraction de la première femme, tirée par Jéhovah du flanc du premier homme, puis la première tentation et le péché de désobéissance dans Héden, puis le premier crime humain, qui est le meurtre d'un berger par un laboureur, rapporte cinq générations successives, de Kaïn à Lémek son descendant, et s'attache à marquer à chaque pas l'origine d'une civilisation qu'il réprouve. Le caractère mythique, sous la forme morale propre au jéhovisme, est sensible dans tous ces traits. Au contraire, l'élohiste, partant de la création de l'Adam mâle et femelle, procède aussitôt à l'exposition de l'arbre généalogique. Il commence à Seth, progéniture première du couple créé parÉlohim, et parvient de Seth à Noah^ sans s'étendre sur les générations collatérales, par une suite de patriarches auxquels il accorde des durées de vie de dix à douze fois aussi longues que les plus longues durées normales. Son genre d'idéal est satisfait par cette fiction, à laquelle s'ajoute seulement, — trait moral et religieux remarquable qui rappelle, avec ce caractère moral en plus, le don d'immortalité fait à Xisouthros, l'homme du déluge, dans la légende chaldéenne, — l'enlèvement d'Hénoch par Elohim. Quant aux âges de génération, dans celte lignée antédiluvienne, ils varient entre deux et six fois l'âge ordinaire, et peuvent passer pour des multiples de ce dernier : ce qui s'expliquerait également bien dans la supposition d'une généalogie réelle, dont plusieurs degrés perdus seraient remplacés par l'amplification convenable des âges, et dans la supposition (que d'autres considérations rendent beaucoup plus probable) d'une composition tout artificielle de descendance patriarcale dont le point de départ, cette fois, ne pourrait plus se déterminer.

Pourrions-nous croire que l'élohiste nous a transmis ainsi les degrés véritables d'une lignée remontant à VAdam, au premier homme connu de sa tradition, rattaché immédiatement à Élohim, au moment où la mémoire perdue voulait être suppléée par une origine première? Après tout, les cinquante générations que ceci supposerait avant Noah ne nous feraient pas même tout à fait remonter jusqu'au commencement de la civilisation égyptienne. Mais il y a de graves obstacles à ce que nous prenions ce parti. Quand nous voyons le nom du premier ancêtre signifier l'Homme en général, et la terre rouge, le limon, et les noms de ses descendants exprimer souvent aussi des idées générales, non de celles que l'on voit partout devenir

des noms propres, mais des idées d'humanité, de paternité, de filiation (1); quand nous remarquons que les patriarches, depuis Adam jusqu'à Noah, sont précisément au nombre de dix, comme depuis Sem jusqu'à Abram, nous sommes portés à penser que la première série a été construite à l'instar de la seconde, à l'époque où Abram était devenu le patriarche par excellence, le fondateur religieux de la famille des Térachides. Il faut avouer pourtant que les nombres des deux listes n'offrent pas entre eux des rapports d'arrangement simples et faciles à apercevoir.

La question n'a pas, au fond, l'importance qu'y attachent les mythologues. L'intérêt porte sur la comparaison des procédés narratifs de l'élohiste et du jéhoviste, l'un d'une simplicité extrême avec des caractères de réalité pris du concept de la famille et naïvement exagérés, l'autre complexe et profondément psychologique. Or, le con- 'traste est le même, soit que l'élohiste ait composé de toutes pièces une famille patriarcale mythique, soit qu'il en ait emprunté les éléments à la tradition, — à la même tradition réelle, quoique obscure, à laquelle le jéhoviste appliquait ses procédés particuliers.

Mais on n'a pu se défendre de viser à un autre genre de résultats. Admettant comme prouvée la nature toute mythique de la généalogie antédiluvienne, et j'admets qu'elle le soit, on a voulu spéculer sur les analogies qu'elle présenterait avec la suite des âges divins que d'autres peuples ont projetés en avant de leurs temps historiques. L'école de Dupuis et de Volney espérait ainsi démontrer l'existence d'un mythe unique et très ancien, fondé sur l'observation astronomique. Aujourd'hui que les bases de ce système sont ruinées, on tiendrait pour d'autres motifs à retrouver les principes communs d'une doctrine des âges chez la plupart des nations de l'antiquité. Il est vrai que beaucoup d'entre elles se sont donné des chronologies fabuleuses. Mais les nombres en sont généralement différents, ou n'ont de commun que l'emploi des facteurs 2, 3, 4, 5, 10, 12. Cet emploi est naturel et a pu quelquefois fournir naturellement certains grands nombres identiques. La fiction des âges anté-historiques n'a non plus rien en soi qui n'admette la spontanéité et doive absolument s'expliquer par des emprunts. J'en dirai autant du concept des âges cosmiques ou humanitaires. Une critique désintéressée n'admettra l'origine commune de ces sortes de doctrines qu'à la double condition de leur reconnaître des rapports très précis, qui ne puissent passer ni pour tout accidentels, ni pour liés naturellement, au contraire, à

(1) Seth, fondement et rétablissement; Éaos, homme; Kaïii, formation, acquisition; lared, descendance. Il est vrai que d'autres noms ont un autre caractère: Méthouscéla siguilie ,7Me?'ner; Léiuek, âne sauvage.

un tel ordre d'idées ; puis de s'assurer que ces rapports ne se sont pas établis à des époques récentes.

Ce qui tranchera pour nous la question, c'est que l'esprit créateur du concept des âges varie d'un peuple à l'autre, encore plus que les nombres et les périodes imaginés. Les Égyptiens, les Indiens, les Grecs, les Hébreux, dont nous parlons en ce moment, ont eu des hypothèses de ce genre ausii différentes les unes des autres que le permet l'exercice de l'intelligence sur un seul et même sujet, et avec des données naturellement les mêmes en partie. La plus frappante ressemblance à laquelle on puisse s'arrêter est sans doute celle que je dois mentionner ici, comme concernant ma présente étude. Je veux parler d'une analogie souvent remarquée entre la chronologie généalogique antédiluvienne de l'élohiste hébreu, et la série fabuleuse des dynasties de Babylone avant Xisouthros, rapportée par Bérose. Certes, il ne faudrait pas s'étonner s'il y avait ici quelque chose de plus qu'accidentel, un emprunt véritable d'un côté ou de l'autre. En tout cas, il s'agit de l'élaboration des antécédents, soit traditionnels, soit mythiques, d'un même événement, et à peu près dans la même contrée. Et pourtant toute l'analogie se réduit à ce que l'Hébreu compte avant Noah dix générations longèves, et le Chaldéen, avant Xisouthros, dix dynasties dont la moindre dépasse une myriade d'années. Le nombre dix a pu être adopté à l'imitation des Chaldéens par les Hébreux, d'autant plus facilement qu'il se trouvait symétrique du nombre auquel ils réduisaient d'autre part leurs générations post-diluviennes. Mais le total de la période comprend 432,000 ans selon Bérose et 1,654 ans selon l'écrivain élohiste. Les divisions suivent des deux parts des lois différentes et impénétrables. H est toujours facile d'obtenir des rapprochements et de faire à tout prix un système. Il ne l'est pas ici d'affirmer avec fondement, quelque chose de plus que cetle vérité vague : à savoir que des mythes de génie différent ont pu résulter d'un travail double appliqué à des croyances partiellement concordantes.

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