CONJECTURES SUR LE COMMENCEMENT DE L HISTOIRE DU GENRE HUMAIN
« Il est sans doute permis de semer des conjectures dans le cours d'une histoire pour remplir les lacunes qu'y laissent des documents imparfaits. En regardant ce qui précède comme cause éloignée et ce qui suit comme effet, on peut procéder avec quelque certitude à la découverte des causes intermédiaires, et raisonner sur l'intervalle avec assez de probabilité. Vouloir faire une histoire entière avec des conjectures n'est guère autre chose, au contraire, que tracer le cadre d'un roman. Ce n'est plus une histoire probable, mais un simple jeu de l'imagination. Cependant ce qu'on ne doit point hasarder dans le cours de l'histoire des actions humaines, on peut le tenter peut-être pour le commencement de cette histoire, en ce qu'il est l'ouvrage de
la nature. En effet, il ne doit plus être pris dans l'imagination, mais déduit de l'expérience, en supposant que la nature alors n'était ni pire ni meilleure qu'aujourd'hui, supposition qui n'est ni gratuite ni téméraire. Montrer comment le germe de la liberté placé par la nature dans le cœur de l'homme commença à se développer est toute autre chose qu'écrire l'histoire de la marche de cette liberté, chose qu'on ne peut exécuter que sur des documents authentiques.
« Au reste, nul ne doit réclamer trop hautement l'assentiment général en faveur de ses conjectures. Loin de les annoncer comme une chose très sérieuse, il ne faut les présenter que comme un exercice de l'imagination et de la raison, propre à entretenir la santé et la vigueur de l'intelligence. 11 faut surtout se garder de mettre de telles conjectures en comparaison avec cette histoire qui raconte le même événement^ et qui est présentée et reçue comme document authentique; ce n'est point sur les simples bases delà philosophie naturelle qu'on peut en faire l'examen. Mais en déclarant ici que je ne veux entreprendre qu'un voyage d'amusement, ne puis-je pas demander comme une faveur de me servir de ce texte sacré comme d'une carte? Ne me sera-t-il pas permis de me figurer que le chemin que je parcours sur les ailes de Fimagination, mais sans abandonner le fil conducteur de la raison et de l'expérience, se rencontre exactement avec la route que l'Écriture me trace historiquement? Que mon lecteur ouvre le texte sacré [Genèse, ch, ii-iv), et qu'en me suivant pas à pas il voie si le chemin que la philosophie se fraie d'après ses principes s'accorde avec celui que l'histoire a indiqué.
« A moins de vouloir se perdre en vaines conjectures, nous partirons d'un fait que la raison humaine ne saurait déduire d'aucunes causes naturelles antécédentes; nous admettrons l'existence de l'homme; nous le supposerons adulte, tout formé, puisque nous ne pouvons lui donner les soins d'une mère; nous admettrons un couple, afin que l'espèce humaine puisse se propager, et nous n'en admettrons qu'wn, de peur que la guerre n'éclate aussitôt entre des hommes qui, bien que voisins, seraient étrangers l'un à l'autre ; et aussi pour ne faire pas son procès à la nature sur ce que, n'établissant pas l'unité de famille entre les hommes, elle aurait négligé le meilleur, incontestablement, des moyens de génération, au point de vue de la sociabilité, qui est la haute fin de la destination humaine. Nous placerons ce couple dans un lieu à couvert des animaux féroces, et richement pourvu par la nature de tout ce qu'il faut pour se nourrir, c'est-àdire comme dans un jardin situé sous un climat d'une température douce et toujours égale. Et ce n'est pas tout; car, pour ne pas offrir au lecteur trop de conjectures avec fort peu de probabilités en essayant de combler une lacune qui embrasse, à ce qu'il semble, un
très long espace de temps, je ne prendrai point l'homme au degré le plus rudimentaire de sa nature. Je supposerai qu'il a déjà fait un pas considérable dans l'art de se servir de ses facultés : il saura se tenir debout et marcher , il saura parler [Genèse, il, 20) (1), c'est-à-dire s\'noncer en concepts liés, par conséquent penser. Mais toutes ces choses consistent en des arts qu'il a dû lui-même acquérir (car, si elles nous étaient innées, nous les posséderions héréditairement, ce qui est contraire à l'expérience). Mais je suppose qu'il en est déjà pourvu, afin de m'occuper seulement du développement de la moralité dans sa conduite, moralité qui ne peut exister sans cette supposition.
« Le nouvel habitant de la terre doit être conduit d'abord uniquement par l'instinct, cette voix de Dieu à laquelle tous les animaux obéissent. Cet instinct lui permettait certains aliments et lui en interdisait d'autres [Genèse, m, 2 et 3). Il n'est pas même nécessaire d'admettre pour cela un instinct particulier qui se serait perdu depuis. C'était assez de l'odorat, de son alliance avec le goût, et de la sympathie connue de celui-ci avec les organes de la digestion pour former en quelque sorte une faculté de distinguer les aliments salutaires ou nuisibles; on en voit même encore des exemples. Il ne faudra pas non plus supposer ces sens plus subtils chez le premier couple qu'aujourd'hui; car on sait quelle différence existe, dans la subtilité des perceptions, entre les hommes qui ne sont occupés que de leurs sens et ceux qui, s'occupant aussi de leurs pensées, perdent du côté des sensations.
« Tant que l'homme obéit à la voix de la nature, il s'en trouva bien; mais la raison ne tarda point à remuer; elle voulut étendre ses connaissances des aliments au delà des bornes de l'instinct, en comparant aux aliments déjà éprouvés par le goût ceux qu'un autre sens auquel l'instinct n'était pas attaché, par exemple celui de la vue, lui faisait juger semblables aux premiers {Genèse, m, 6).
c( Cet essai pouvait n'être pas malheureux, si l'instinct, qui n'avait plus l'initiative, n'eût pas du moins été contredit. Mais c'est une propriété de la raison que, avec le secours de l'imagination, elle pro-
(1) Kant place ici en noie une curieuse remarque sur la tendance naturelle de l'homme à se manifester par la voix : « Par l'efTet de Vardeur de se communiquer, l'homme encore seul doit nécessairement être poussé d'abord à manifester son existence vis-à-vis des natures vivantes qui sont hors de lui, principalement de celles quL émettent des sons qu'il peut imiter; et ces sons peuvent ensuite devenir des noms. Nous voyons encore à présent un semblable effet de celte ardeur, chez les enfants et chez les idiots, qui, par des bruits, des cris, des sifûements, des chants et autres occupations bruyantes (souvent aussi des imprécations), troublent la partie pensante de la république ; car je ne leur vois pas un autre motif que la volonté de manifester au long et au large autour d'eux leur existence. »
voque artificiellement des désirs qui non seulement ne sont pas fondés sur les besoins naturels, mais qui même les contrarient directement. La première occasion qui rendit l'homme infidèle à l'instinct de la nature put être peu importante en elle-même, mais le résultat de cette première tentation l'était extrêmement. Il donnait à l'homme, dans la conscience de sa raison, celle d'une faculté capable de s'étendre au delà des bornes où tous les animaux sont retenus. Ce pas était décisif pour la conduite de la vie.
« Ainsi quand même l'objet de cette tentation n'eût été qu'un fruit, pareil, au coup d'œil, à d'autres fruits agréables déjà éprouvés; quand même l'exemple d'un animal, pour qui ce fruit était salutaire, aurait excité l'homme à s'en nourrir malgré la répugnance de son instinct naturel, cet incident, futile en apparence, n'aurait pas moins offert à la raison la première occasion de chicaner avec la voix de la nature {Genèse, m, 1) et de faire, en contradiction avec elle, le premier essai d'un libra choix, essai qui, par cela même qu'il fut le premier, ne dut pas avoir un succès très favorable. Que le mal qui en résulta ait été aussi léger que possible, il n'en fut pas moins cause que l'homme ouvrit les yeux [Genèse, m, 7). Il découvrit en luimême la faculté de choisir sa manière de vivre, au lieu d'être lié à une seule et unique manière comme les animaux. Il dut éprouver du contentement en se reconnaissant cet avantage ; mais la crainte et l'anxiété suivirent bientôt. Comment allait-il se servir de cette faculté nouvellement découverte, lui qui ne connaissait ni les propriétés secrètes des choses ni leurs effets éloignés? Il se trouvait en quelque sorte au bord d'un abîme; car, au lieu de quelques objets que linstinct seul avait indiqués à ses désirs, il en voyait maintenant une infinité dans le choix desquels il ne savait comment se conduire; et cependant, après avoir goûté de l'état de liberté, il lui devenait impossible de rentrer dans celui de servitude, c'est-à-dire sous l'empire de l'instinct.
« Après l'insfinct de la nourriture, par lequel la nature conserve l'individu, le plus important est Yinstinct du sexe, par lequel les espèces se perpétuent. La raison, une fois mise en mouvement, ne tarda guère à y exercer son influence. L'homme reconnut bientôt que l'attrait du sexe, passager et le plus souvent périodique chez les animaux, pouvait se prolonger et même s'augmenter chez lui par le secours de l'imagination, qui agit moins vivement peut-être, mais plus constamment et plus également lorsqu'on dérobe aux sens l'objet qui les occupe. Il reconnut que par ce moyen il pourrait prévenir la satiété qui accompagne toujours la satisfaction d'un désir purement physique. La raison se manifesta donc d'une manière encore plus visible dans la feuille de figuier [loc. cit.) que dans le premier degré
de sa marche. Donner à un penchant plus de force et de durée, en dérobant aux sens son objet, montre déjà le sentiment de quelque empire delà raison sur les inclinations, et non pas seulement, comme dans le premier cas, le pouvoir de les servir dans une sphère plus ou moins grande. Refuser fut le secret qui fit jouir l'imagination de charmes destinés aux sens, qui conduisit peu à peu du désir purement physique à l'amour, et, par l'amour, du sentiment de l'agréable au goût de la beauté, d'abord seulement dans l'homme, et ensuite dans toute la nature. La pudeur, ce penchant à mériter l'estime par la décence (en cachant ce qui pourrait exciter le mépris), peut être considérée comme la base de la véritable sociabilité : ce fut elle qui annonça d'abord que l'homme pouvait être formé par la morale. Ce faible commencement fit époque; il donna une nouvelle direction à toutes les idées, et il eut en cela plus d'importance que toute la succession des progrès suivants.
« Le troisième pas de la raison après s'être ainsi occupée de nos besoins immédiats fut Y attente réfléchie de l'avenir. C'est le privilège le plus caractéristique de l'homme, que celte faculté qui ne se borne point à jouir du présent, mais qui embrasse un avenir souvent éloigné, pour méditer des entreprises dont le but est également loin de lui. Mais ce privilège est en même temps une source intarissable d'inquiétudes et de soucis sur l'incertitude de cet avenir, dont les animaux sont exempts [Genèse, m, 13-19). L'homme, chargé maintenant de sa nourriture, de celle de sa compagne et des enfants qui en devaient naître, prévit les fatigues toujours croissantes de ses travaux. La femme vit les peines réservées à son sexe, et celles dont l'homme, plus fort qu'elle, l'accablerait ; tous deux, après une vie pénible, aperçurent au fond du tableau le sort commun de tout ce qui respire, la mort qui frappe les animaux sans que son idée les ait tourmentés, et ils l'aperçurent avec effroi. Ils se reprochèrent alors d'avoir fait de la raison un usage qui leur attirait tant de maux. La seule chose qui les consola fut peut-être l'espoir de vivre dans leur postérité, qui pouvait être plus heureuse, et qui, du moins, plus nombreuse, pourrait par des secours mutuels adoucir son sort.
« Le quatrième et dernier pas par lequel la raison acheva d'élever l'homme au-dessus des animaux fut de lui faire comprendre, quoique obscurément, qu'il était véritablement le but de la nature, et que rien de ce qui vit sur la terre ne pouvait en cela le lui disputer. Lorsqu'il dit pour la première fois à la brebis : «. Ta toison ne t'appar- « tient pas, c'est pour rnoi que la nature te l'a dominée »; lorsqu'il l'en dépouilla et s'en revêtit [ibid., 21), il se reconnut le privilège de ne plus regarder les animaux comme ses convives au banquet de la création, mais comme des moyens et des instruments abandonnés par la
nature à sa volonté, pour s'en servir selon ses vues. Cette idéerenferm til, quoique obscurément encore, la proposition opposée : qu'il ne pouvait tenir ce langage à un autre homme, mais qu'il devait le regarder comme un commensal revêtu des mômes droits que lui-même. Ainsi il était préparé de loin aux limites que la raison devait mettre un jour à l'exercice de sa volonté envers ses semblables : préparation beaucoup plus nécessaire à l'établissement de la société que l'amour et la bienveillance.
« Voilà comment l'homme devint Végal de tous les êtres raisonnables, de quelque rang qu'ils puissent être [Genèse, m, 9,2), en cela qu'il put prétendre comme eux à être son but à lui-même, à être reconnu par eux comme tel, à n'être employé par aucun d'eux comme un moyen d'arriver à quelque autre but. C'est là, et non dans la raison considérée comme le moyen de satisfaire nos désirs, qu'il faut chercher le fondement de cette égalité de l'homme avec les êtres les plus élevés, qui, d'ailleurs, peuvent le surpasser infiniment par leurs facultés, mais dont aucun n'a le droit de disposer de lui à sa fantaisie. Ce pas fait, l'homme dut nécessairement être mis hors du sein maternel de la nature, changement honorable sans doute, mais également périlleux. Il sortait par là de l'état innocent et tranquille de l'enfance, et en quelque sorte d'un jardin (pii le nourrissait sans travail {ibid., '23) pour êlie jeté dans un monde où tant de soucis, de peines et de maux inconnus l'attendaient, Souvent, au milieu des chagrins de la vie, son imagination lui représentera un paradis, séjour de la paix et de l'indolence, où il désirera de couler ses jours dans les jeux et l'oisiveté. Mais l'inexorable raison qui le pousse sans cesse au développement de ses facultés se placera toujours entre lui et cette demeure imaginaire, et ne lui permettra point de retomber dans cet état de simplicité et d'ignorance dont elle l'a fait sortir [ibid., 24); elle l'excite à supporter patiemment la peine qu'il hait, à poursuivre ardemment de ])rillantes chimères qu'il méprise, et à oublier la mort même, devant laquelle il frissonne, pour l'amour de ces chimères dont la perte l'effraie encore plus.
« Quel est le résultat de cet exposé du commencement de l'histoire de l'homme? Que la raison lui présente un paradis (;omme le berceau de son espèce, mais que sa sortie de ce paradis n'est autre chose que son passage de l'élat de brute à l'humanité, des lisières de l'instinctà la conduite de la raison, en un mot de la tutelle de la nature à l'état de libet lé. il ne s'agit plus de demander si l'homme a perdu ou gagné à ce changement, quand on admet que la destination de son espèce est la viarcJie vers la perfection, malgré le peu de succès qu'ont pu avoir pendant longtemps les efforts de plusieurs générations succès-
sives. Mais cette marche, qui, pour l'espèce entière, va du pis au mieux, n'est pas précisément la même pour les individus. Avant le réveil de la raison, il n'existait ni piécepte ni défense, et par conséquent il n'y avait pas de transgressions. Mais lorsqu'elle commença à agir, et que, faible comme elle est, elle eut à combattre contre l'animalité et toutes ses forces, il dut en résulter des maux et, ce qui est pis encore, des vices qui étaient tout à fait étrangers à l'état d'ignorance et d'innocence. Le premier pas que l'homme fit hors de cet état fut donc moralement une chute, et physiquement une peine, puisqu'il fut suivi d'une infinité de maux physiques inconnus. L'histoire de la nature commence par le bien, carelle estïouvj^age de Dieu; l'histoire de la liberté par le mal, car elle est Vouvragede l'homme. Pour l'individu qui. dans l'usage de sa liberté, n'a que soi-même en vue, ce changement fut une perte; il fut un gain pour la nature, qui n'a en vue que l'espèce. Ainsi ce n'est pas sans raison que l'individu attribue à sa propre faule et les maux qu'il souffre et le mal qu'il fait ; mais, en môme temps, comme partie d'un tout, comme membre d'une espèce, il doit admirer et louer la sagesse de l'ordonnance générale. De cette manière, les assertions si souvent mal comprises, et même en apparence contradictoires, de J.-J. Rousseau peuvent être mises d'accord entre elles et avec la raison. Dans ses discours surl'/nfluence des lettres et sur V Inégalité, il montre fort bien la contradiction de la civilisation avec la nature du genre humain, considéré comme une espèce animale où chaque individu doit remplir entièrement sa destination. Dans son Emile, au contraire, dans le Contrat social et autres écrits, il cherche à résoudre un problème bien plus difficile : à faire voir comment la civilisation doit procéder pour développer toutes les facultés de l'homme considéré comme espèce morale, de manière à lever la contradiction qui existe entre ses deux deslinations. C'est, en efïet, de cette contradiction, que V éducation n'est pas encore parvenue à lever, entre les penchants nécessaires de l'homme physique et sa vocation à l'état de citoyen, que naissent tous les vrais maux qui désolent la vie humaine et les vices qui la déshonorent (1). Les penchants qui nous portent aux vices, et que l'on con-
(1) Dans une note intéiessante, omise par le traducteur, Kant développe ici trois exemples du désaccord entre la desLiualiou de l'homme naturel et celle de l'iiomuie cultivé et moral. Ce sont en abrégé :
1" L'écart (de dix ans peut-être) qui existe entre l'âge naturel du mariage et l'àgri que Téducation et les conditions économiques de la vie civilisée réclament pour l'établissement d'une famille : de là un grand désordre des mœurs.
2" Le retard et le trouble causés dans le progrés de l'homme et de l'espèce par le fait que la mort de chaque individu se place au moment où il pourrait le mieux mettre à profit son expérience et ses connal^sauces acquises.
3° Les luttes et les retours de barbarie auxquels donue lieu l'inégalité civile, fait étranger à la nature et né de l'élat légal et politique.
damne parcelle raison, sont cependant bons en eux-mêmes et convenables au but de la nature; mais, ne se rapportant qu'à l'état de nature, ils sont contrariés par la marche delà civilisation qu'ils contrarient à leur tour, jusqu'à ce que l'art, arrivé à perfection, se convertisse lui-même en nature, ce qui est la fin dernière de la destination de l'espèce humaine.
c( Reprenons l'histoire primitive du genre humain au moment oii nous l'avons laissée. L'époque suivante fut celle où il passa de l'état d'aise et de paix à celui de travail et de discorde, prélude de la réunion en société. Ici nous serons obligés de franchir encore un grand espace. Il fallut quelque temps sans doute pour que le chasseur de bêtes sauvages se mît en possession d'animaux domestiques; pour que l'homme qui avait vécu de racines arrachées à la terre, ou de fruits qu'il ramassait, sût varier et assurer sa nourriture en semant et en plantant [Genèse, iv, 2). Supposons qu'il a déjà fait cet apprentissage, et nous verrons que dès lors les querelles durent naître entre des voisins auparavant bons amis, et qu'il dut en résulter la séparation et la dispersion de ceux qui ne menaient pas le même genre de vie. En effet, non seulement la vie pastorale est douce, mais c'est encore celle qui donne la subsistance la plus assurée dans les pays vastes et peu habités où l'on ne peut manquer de pâturages. Vagriculture, au contraire, est très pénible; elle est moins sûre, en ce qu'elle dépend de l'inconstance des saisons ; elle exige de plus une habitation fixe, la propriété du sol et une force capable de le défendre. Cette propriété est odieuse au berger, parce qu'elle borne sa liberté de pâturage; et le laboureur, par les raisons que nous avons dites, put envier le berger comme plus favorisé du ciel [Genèse, iv, 4). Au moins le voisinage de ce dernier lui était-il très incommode, car les troupeaux n'épargnent pas les plantations. Or, après de pareils dégâts, il était facile au berger de se soustraire à tout dédommagement, en décampant avec ses troupeaux, puisqu'il ne laissait rien derrière lui qu'il ne pût retrouver ailleurs. Il est donc probable que ce fut le laboureur qui employa d'abord la force contre ces empiétements, et qui, ne pouvant en prévenir le retour, prit enfin le parti de s'éloigner autant que possible de ceux qui menaient la vie pastorale, afin de ne plus perdre les fruits de ses longs travaux [Genèse y IV, 16). Cette séparation forme la troisième époque.
« Lorsqu'on tire sa subsistance d'un terrain cultivé, et surtout planté d'arbres, il faut des demeures fixes ; et, pour défendre ces demeures contre toute attaque, il faut le secours de plusieurs hommes réunis. Ceux qui avaient choisi cette manière de vivre ne purent donc point se disperser par familles. Il fallut qu'ils demeurassent
ensemble et qu'ils formassent des villages, improprement nommés villes, pour défendre leurs propriétés contre les chasseurs sauvages et contre les hordes errantes des pasteurs. Il put alors s'établir un échange des différentes choses nécessaires à la vie, que les uns et les autres se procuraient par leurs différents genres d'occupations [Genèse^ IV, 20). De là dut naître la civilisation; là commencèrent les arts et d'amusement et d'utilité [Genèse, iv, 21, 22); et, ce qui est le plus important, on vit alors les premiers linéaments d'une constitution civile et d'une justice publique qui, à la vérité, ne s'occupa d'abord que de réprimer les plus grands excès, dont la vengeance ne fut plus laissée aux particuliers, comme dans l'état sauvage, mais confiée à une puissance légitime, à une sorte de gouvernement qui maintenait l'union de tous, et au-dessus duquel il n'existait pas d'autre puissance. [Genèse, iv, 23, 24). De ces premiers germes grossiers purent naître dans la suite et se développer insensiblement tous les arts propres à l'homme, parmi lesquels celui de V établissement social et de la sécurité civile est le plus important. Le genre humain put se multiplier et envoyer, comme d'un centre commun, de nombreux essaims de colons civilisés qui se répandirent par toute la terre. A celte époque commença aussi Vinégalité parmi les hommes, cette source de tant de maux, mais qui est aussi celle de tout bien.
« Tant que les hordes errantes des pasteurs, qui ne reconnaissaient que Dieu pour maître, inquiétèrent les agriculteurs, habitants des villes qui reconnaissaient l'autorité d'un homme, d'un gouvernement (Genèse, vi, 4); tant que les ennemis-nés de toute propriété territoriale attaquèrent les propriétaires territoriens et en furent haïs, il y eut entre eux, il est vrai, guerre perpétuelle, ou, du moins, le danger de la guerre ne cessa jamais; mais les uns et les autres jouirent en revanche, dans l'intérieur, d'un bien inestimable, de la liberté. La crainte d'un ennemi ne permet point qu'elle soit tout à fait opprimée. On ne peut soutenir la guerre, chez un peuple très avancé, que par la richesse, fruit de l'industrie; chez un peuple pauvre, par l'esprit public; et sans la liberté on n'a ni Tun ni l'autre. Mais, avec le temps, le luxe augmenta parmi les habitants des villes; leurs femmes, habiles dans l'art déplaire, éclipsèrent les filles grossières du désert. Ce double et puissant appât [Genèse, vi, 2) engagea les pasteurs à s'allier avec eux, à se laisser entraîner dans la brillante misère des villes. Ces deux peuples, jusqu'alors ennemis, se confondirent en un seul ; la guerre finit, mais avec elle finit aussi la liberté.
« Que pouvait devenir le genre humain dans cet étal de civilisation à peine commencée, opprimé d'une part* sous le despotisme des tyrans, avili de l'autre par la dissolution la plus brutale, par l'esclavage le plus abject? Il ne put que s'écarter de plus en plus du
chomin qui lui était tracé par la nature pour arriver au développement de ses dispositions au bien. Il jouissait brutalement^ il rampait servilement, au lieu de régner sur la terre, comme la nature l'y appelait; il devint indigne même de l'existence [Genèse, vi, 17).
« La revue de tous les maux qui accablent l'espèce humaine, et même en apparence sans qu'elle puisse espérer un meilleur sort, produit dans l'homme qui pense un chagrin que les autres ne connaissent pas, et qui peut dégénérer en perversité profonde; elle le rend mécontent de la Providence qui gouverne en général. Cependant il est très important d'être satisfait de la Providence, non seulement pour conserver du courage au milieu des peines de la vie, mais encore de peur que, en accusant le destin de tout, nous ne perdions de vue que nous sommes aussi la cause et peut-être la cause unique de nos malheurs, et que nous ne négligions de nous corriger.
« Il faut avouer que les plus grands maux qui affligent les peuples civilisés nous viennent de la guerre, et non pas tant d'une guerre passée ou présente que des préparatifs permanents aux guerres prochaines, que l'on augmente sans cesse, loin d'y rien diminuer. C'est à cela que les forces de l'État sont employées ; c'est pour cela que l'on consume les fruits de la civilisation, qui pourraient servir à la perfectionner encore; c'est une source d'occasions où la liberté est violée; c'est par là que les soins paternels de l'État se changent pour quelques-uns de ses membres dans une exigence inexorable et cruelle,, et qui cependant est justifiée par la crainte des dangers extérieurs. Mais ce que deviendraient et l'étroite union des classes dans la république, et la multitude des hommes, et ce degré de liberté qui, bien que resserré par les lois, nous est encore laissé, si, la guerre, toujours attendue, n'arrachait pas à la volonté des chefs le respect du genre humain, on peut s'en instruire par l'exemple de la Chine, dont la situation est telle qu'on peut bien y craindre une incursion imprévue, mais non un ennemi puissant : il n'y reste plus aucune trace de liberté, d'où l'on conclura qu'au degré de civilisation où le genre humain est arrivé, la guerre est un moyen indispensable de l'élever plus haut, et que la paix perpétuelle ne nous serait salutaire qu'après que nous en aurions (qui sait quand?) atteint le point de perfection, duquel seul celte paix pourrait être la conséquence. A cet égard, nous sommes donc cause nous-mêmes des maux dont nous nous plaignons si amèrement, et le saint document a pleine raison lorsqu'il nous montre des peuples, dont la civilisation commençait à peine, devenus incapables de la porter plus loin, et tombés dans une corruption incurable pour s'être réunis trop tôt en un seul corps social, ce qui les affranchissait de toute crainte de la guerre.
« Un second sujet de plainte pour l'homme, c'est l'ordre de la nature qui a fixé la courte durée de la vie. Sans doute il faut en apprécier bien peu la valeur pour désirer qu'elle fût plus longue ; car que serait-ce que prolonger un jeu embarrassé de difficultés, de peines toujours renaissantes ? Cependant il ne faut pas trouver mauvais qu'avec un jugement puéril on craigne la mort sans aimer la vie ; que des gens qui ont tant de peine à passer d'une manière supportable chacun de leurs jours n'aient jamais assez de jours pour recommencer cette corvée. Mais aussi que l'on songe à tous les soins dont on se tourmente pour se procurer les moyens de passer doucement cette courte vie: qu'on se rappelle combien il se commet d'injustices dans l'espoir d'une jouissance future et si peu durable; et l'on devra raisonnablement croire que, si les hommes pouvaient se promettre une vie de huit cents ans et plus, le père serait à peine en sûreté auprès de son fils, le frère auprès de son frère, l'ami avec son ami ; on pensera qu'une race d'hommes d'une vie si longue dut tellement multiplier ses vices et ses crimes qu'elle mérita d'être balayée de la terx'e par un déluge universel [Genèse, vi, 12-13).
« L'objet d'un troisième désir ou plutôt d'un vain regret (car on sait bien qu'on ne peut l'atteindre), c'est l'image de cet âge d'or tant vanté par les poètes, où l'on serait débarrassé de tous les besoins imaginaires créés par le luxe, où l'on se bornerait à pourvoir à ceux que la nature avoue, où les hommes, en un mot, parfaitement égaux et toujours en paix les uns avec les autres, couleraient dans la paresse une vie exempte de soins et variée seulement par des jeux innocents et par les rêves d'une imagination enfantine. Ce regret, qui prête tant de charmes aux voyages de Robinson et aux îles de l'océan Pacifique, prouve en même temps combien l'homme qui réfléchit se sont dégoûté de la vie civilisée, lorsqu'il n'en cherche le prix que dans \q?, jouissances, et lorsqu'il appelle la paresse k son secours pour se soustraire aux avis d'une raison importune qui lui montre ce prix dans les actions. On voit combien est vain ce désir de rentrer dans l'ancien état de simplicité et d'innocence, quand on a appris, par le tableau que nous en avons fait, qu'il est impossible à l'homme de s'y maintenir, puisque cet état ne peut lui suffire, et qu'il est lui-même encore moins disposé à y retourner jamais : d'où il suit que c'est toujours à lui-même et à son libre choix qu'il doit s'en prendre des peines et des misères de son état actuel.
« L'exposé que l'on vient de lire de l'histoire primitive de l'homme lui est donc utile et salutaire, en ce qu'il y apprend à ne point accuser la Providence des maux qui l'affligent, et même à ne pas attribuer ses propres délits à un délit originaire de ses premiers parents, qui