OBSERVATIONS SUR LES CONJECTURES DE KANT
auraient transmis à leur postérité un penchant héréditaire à des transgressions semblables; car des actes volontaires n'ont rien de transmissible par l'hérédité. Il reconnaîtra, au contraire, qu'il peut s'attribuer en toute justice ce premier délit et s'accuser, par conséquent, de tous les maux que l'abus de la raison a fait naître; car il sentira fort bien, s'il veut réfléchir, que dans les mêmes circonstances il aurait agi de la même façon, et que, malgré l'avis de la nature, il eût commencé l'usage de la raison par en abuser. Ce qui regarde le mal moral étant ainsi réglé, les maux physiques apportés en compte dans la balance de nos mérites et de nos démérites ne pourront guère la faire pencher en notre faveur.
c( La philosophie, en essayant de trouver le commencement de l'histoire du genre humain, arrivera donc à ce résultat : qu'il faut être satisfait de la Providence et de la marche générale des choses humaines qui, loin d'aller du bien au mal, s'avancent insensiblement du pis au mieux, progrès auquel chacun est appelé par la nature même à contribuer selon ses moyens et ses forces. »
J'ajouterai ici quelques remarques sur la manière dont Kant, au commencement de ce petit traité, pose le point de départ de l'histoire conjecturale des premiers pas de l'homme dans la réflexion et la moi^alité. Il déclare d'abord que, pour ne pas se perdre « en vaines conjectures », dans l'impuissance où il est de donner une mère au premier homme, il le supposera « tout formé », en sas deux sexes, et commençant par un seul couple, afin de n'avoir pas à envisager, dès l'origine, la guerre entre des hommes qui seraient « des étrangers l'un à l'autre ». Kant supprime de cette manière une question qu'il devrait traiter et sur laquelle il ne reviendra pas d'une manière assez distincte et théorique : celle du commencement de la guerre et de la violation de la loi morale qu'un tel fait implique. Il ignore, au fond, s'il y a eu pohjgénie dans la pioduction de l'espèce humaine; supposé que c'ait été le cas il appelle étrangers les uns aux autres des hommes qui n'auraient pas une descendance commune; d'autre part, dans l'hypothèse de lamonogénie, qu'il préfère, il doit savoir que, après la dispersion d'une première famille, le temps vient où diverses branches de ses descendants ont perdu de vue leur parenté et se composent d'étrangers respectivement : si donc il désire laisser de côté la question morale de la guerre et de son origine, c'est qu'il n'admet pas dans l'enfance de l'humanité la conscience de la Loi morale. Et, en effet, il est de l'essence de cette loi de poser l'homme comme ne pouvant être pour l'homme un étranger.
L'initiation de l'homme à la notion de lui-même comme fm pour