OBSERVATIONS SUR LES CONJECTURES DE KANT
soi, notion rationnellement transmissible à autrui, et qui interdit d'user d autrui comme d'un simple instrument, est, selon Kant, l'un des pas (le quatrième) que fait hors de son pur état naturel cet être primitivement tout instinctif et progressivement parvenu à la raison, à la réflexion sur les possibles, à la prévision, au regret de ce qu'il n'a point été créé heureux, sans rétlexion, sans liberté. Mais comment comprendre cette évolution psycho-historique de l'homme?
Que chaque inlividu, dans l'espèce humaine, accomplisse, parallèlemenl à l'évolution physiologique dont les pas sont marqués par l'allaitement, la dentition, la puberté, etc., une évolution psychologique qui le conduit de la basse enfance à ce que nous nommons Vdge de raison, cest une loi dont nous ne voyons en aucune façon l'analogue se produire dans la succession des descendants d'une famille ou des générations consécutives d'une nation. Rien ne nous autorise à penser que les qualités spécifiques de l'homme aient subi un changement profond au cours de son histoire, — et je dis les qualités de l'homme, mais il faudrait dire alors de l'animal, d'un certain animal appelé à devenir homme, — à moins de nous jeter dans l'hypothèse générale de la transformation graduelle des espèces, ce que Kant ne fait point dans le texte que nous avons sous les yeux; car il demande à prendre Vhomme au point où il sait déjà se servir de ses facultés, parler et, par conséquent, penser, aussi bien que se tenir droit et marcher, pour de là nous expliquer par quelle voie sa moralité se développe.
Mais ce qui n'est pas dans le texte doit être à peu près dans l'esprit de l'auteur. Il dit vouloir éviter les conjectures, et cependant il suppose un ancien état del'homme;, uu état qui fut le plus rudimentaire de sa nature, où, sans être enfant par l'âge, il ne possédait pas encore les arts dont on vient de parler : « Il faut, dit-il, qu'il les ait acquis, car, s'ils étaient innés, il faudrait aussi qu'ils fussent transmis héréditairement, ce qui est contraire à l'expérience. » Il semblerait que Kant tombe ici dans une confusion bien singulière entre la transmission par l'hérédité des arts ou connaissances en puissance et la transmission de ces mêmes fonctions ou facultés en acte. Cette dernière n'existe pour aucun animal d'un ordre élevé, mais si bien la première; ils naissent tous, et l'homme comme eux, en possession de l'aptitude précise, mesurée et rigoureusement limitée, aux fonctions que doivent accomplir, en se développant, ceux de leur espèce. En ce sens, la parole et la pensée par concepts sont transmis héréditairement dans l'espèce humaine, non moins que les facultés physiques, qui ne viennent en acte pour les individus qu'à des âges déterminés, tout pareillement à ce qui a lieu pour les mammifères ou pour les oiseaux, qui sont si loin de naître avec leurs fonctions