EXTÉRIORITÉ DES ARYENS ET DES SÉMITES
dessus tout un air de famille dans leurs aptitudes essentielles et leurs traits extérieurs (1). »
Je ne sais si je me trompe, mais une telle explication me paraît plus cruelle pour l'hypothèse de l'unité que ne le serait la réfutation la plus rigoureuse. Les traits, les aptitudes dont on y parle sont l'unique argument, à y regarder de près, tl serait fort, si nous avions la moindre raison d'assurer que des traits et des aptitudes encore plus semblables ne peuvent avoir été déposés par les « causes analogues » chez d'autres que les enfants des mêmes parents; passons. La preuve que plusieurs philologues s'épuisent à tirer du langage est réduite à sa juste valeur, et consiste en analogies imperceptibles. Les ditîérences, trop visibles, nous les connaissons d'ailleurs. Restent les quelques idées communes. Elles sont bien affaiblies par un si de la critique : Si les traditions communes admises par MM. Ewald et Lassen ont quelque réalité! Il ne s'agit pas moins de faire comprendre cette origine commune dont la preuve semble excessivement incertaine et le moyen presque impossible. Il est interdit de faire parler la même langue aux deux frères, l'Aryen et le Sémite, parce qu'ils en auraient conservé les caractères essentiels; et il n'est pas permis de leur faire parler deux langues différentes, quand ils ont des parents qui sans doute en parlent une, et doivent la leur transmettre, comme cela se fait d'ordinaire. Il est donc nécessaire que les enfants, avant de se séparer l'un de l'autre et de leurs parents, n'aient pas ce qui s'appelle parlé, qu'ils aient, si l'on veut, bégayé. Encore faut-il qu'ils n'aient pas bégayé trop, nous dit-on, parce qu'on ne s'expliquerait plus les souvenirs communs qu'ils ont gardés de ce temps de confusion de l'esprit et des lèvres. Jamais problème ne parut plus sérieusementembarrassant que celui qu'il estquestion de résoudre par la comparaison des deux races à deux jumeaux, unis et séparés à des âges convenablement choisis.
Dans cette sorte de légende philosophique, la nature et les degrés de liaison et de séparation des jumeaux, c'est-à-dire des tribus de même origine, échappent à toute définition; encore plus l'inqualifiable idiome dont ils se seraient servis, sans le fi xer pour leurs descendants, avant l'époque où ils en ont rencontré un qui fûttransmissible. Il faut une période de communauté, menant à la séparation, et on ne la conçoit point; car ces enfants, qui sont des hommes, de quel langage ont-ils usé entre eux, et d'abord avec leurs ancêtres, avec la famille-mère? On est rejeté malgré soi dans l'hypothèse qu'on a répudiée, celle d'une époque anté-grammaticale du genre humain. Ni les jumeaux ni leurs parents ne doivent, en effet, ni avoir eu
(1) Renan, op. cit., p. 462 et48K
ensemble une grammaire, ni parlé ensemble une de ces langues, dites sans grammaire, dont la persistance spontanée indéfinie ne le cède pas à celle des autres, comme le prouve l'exemple de la langue chinoise. Si donc nous tenons à nous comprendre nous-mêmes, disons que, pendant la durée de leurs communications originaires, ils ont manqué de la parole distincte; ils n'ont point énoncé de propositions logiquement réductibles à une loi. Figurons-nous des hommes, des familles, des suites de familles, dans un état mental où le maître instinct des facultés et des relations humaines ne parvient pas à produire un effet de quelque portée sur l'habitude et la tradition. Et pourtant cet instinct, que nous voyons avoir été d'autant plus puissant et fécond que nous remontons plus haut dans l'antiquité, va produire tout à Theure ces merveilles de langage dont la raison s'est montrée si longtemps incapable d'entreprendre seulement l'analyse. Un accident inimaginable aura donné, on ne sait comment, à des sociétés séparées l'initiation de cet acte humain par excellence, refusé à la société primitive !
L'étude comparative des langues exige donc le maintien de l'unité des races sémitiques, et leur distinction d'avec les autres races, bien que leur caractère biologique soit peu tranché. L'examen des caractères intellectuels conduit à la même conséquence, et presque avec la même rigueur. Déjà le langage même, quand il est tellement propre à un groupe d'hommes, exprime une nature, des données et des tendances de l'esprit enracinées très profondément, quoique obscurément. Mais la sensibilité, l'imagination, l'entendement se montrent sans voiles, sous une forme visiblement originale et ingénue, dans les plus anciennes impressions et créations que certaines races nous ont transmises, et qui étaient résultées pour elles de l'excitation due au premier contact de la nature. A cet égard, les Sémites présentent des propriétés extrêmement accusées.
Je me garderais de parler de prop^nétés, s'il s'agissait de moralité et non d'intellect, si la caractéristique que j'ai en vue portait sur la notion de justice, ou sur les mœurs et les relations de famille et de tribu. Je n'y verrais pas alors des données primitives particulières : ce sont plutôt là des effets, si reculés soient-ils, de la première intervention de la liberté dans la sphère des passions ; ce sont les développements ou les altérations qu'un peuple de race quelconque apporte empiriquement à sa conscience morale, posée d'abord en quelques éléments simples et universels, antérieurs à toute application. J'ai justifié ceci ailleurs. Mais il y a plus. Alors même que des données différentes selon les races pourraieat exister en matière de moralité proprement dite, on n'en constatei'ait pas sans peine de telles entre les Aryens
et les Sémites. Toutes les inductions qu'il est possible de tirer des plus anciens documents à des temps plus anciens encore nous mènent à penser que les rapports moraux des hommes et la constitution de la famille étaient à peu près conformes aux mêmes lois de conscience, et sujets aussi à des égarements semblables chez les patriarches de la Bactriane et chez ceux de l'Arménie ; et j'ajouterai chez ceux du versant oriental des montagnes duThibet dans la Chine, et probablement enfin parmi les vieilles tribus chamitiques, dont l'origine s'enfonce pour nous plus avant dans la nuit des temps.
Mais on peut admettre l'existence d'un certain caractère moral, antérieur jusqu'à un certain point à l'usage de la liberté. Je parle des données passionnelles primitives. Elles varient d'une race à une autre, quoiqu'il ne soit pas aisé de les dégager des premiers produits du libre arbitre, et des plus profondes racines de l'habitude à la suite des premières épreuves. Ceci posé, si l'on compare les Aryens et les Sémites à l'égard de ce tempérament en partie acquis, en partie primitif, on reconnaît bientôt, chez les uns, un esprit plus abandonné vis-à-vis de la nature, plus expansif et sympathique vis-à-vis des hommes. On trouve chez les autres plus de concentration et de personnalité.
L'Aryen a souvent manifesté, dans toutes ses branches, une vraie tendance au renoncement de soi-même et au dévouement à la chose publique ; il a le sentiment de l'universel et il s'y subordonne, quand le Sémite, dominé par des sensations énergiquement individuelles, se fait centre de tout. L'homme de l'expansion a à la fois plus d'impétuosité et est capable au besoin de plus de discipline ; mais ces qualités se nuisent mutuellement, et d'ailleurs chacune a son revers : la discipline peut conduire à la perte de la liberté comme à l'envahissement de celle d'autrui, et l'ardeur sympathique se change volontiers en humeur conquérante et absorbante.
Ainsi, l'Aryen a les vertus militaires, et aussi les vices ; il a les vertus politiques, ou de gouvernement, et aussi les vices. Au contraire, l'homme de l'égoïté (pour ne pas dire de l'égoïsme, dont l'autre a sa part selon sa manière) est plus sage, plus prudent, moins léger et moins dangereux. Intéressé et calculateur, il pourra par là même avoir une idée plus stricte de la promesse et mettre plus de solidité dans ses contrats. La droiture sera son idéal, plutôt que le dévouement. Aussi l'altération, la perversion de l'idéal sera pour lui toute différente de ce qu'elle est pour l'autre, et il faudra craindre de sa part l'emploi des voies détournées bien plus que celui de la violence. Il suit de là que le Sémite apporte dans la grande mise de fonds des qualités humaines, sinon celles qui f mt les États (et qui les défont), au moins certaines conditions de durée et de prospérité des établisse-
ments politiques, l'esprit de calcul et de commerce, ajoutons d'industrie et de travail.
On a dit que le Sémite n'était pas travailleur. C'est qu'on n'a voulu considérer dans sa race que les branches nomades. Mais les nomades mêmes, à supposer qu'on veuille tenir la vie pastorale pour fainéante, sont plus d'une fois devenus sédentaires, et là où ils ne l'ont pas été, ils habitaient le désert ou des contrées plus propres à la dépaissance qu'au labour. En Arabie, en Egypte, quand elles l'ont pu, des tribus errantes se sont fixées. Les Abrahamides ont rêvé de très bonne heure, autant que nous pouvons en juger, un établissement territorial, et quand ils l'ont possédé, ils se sont assez appliqués à l'agriculture pour s'élever à une population considérable dans un petit pays médiocrement fertile et sans côtes maritimes. Ailleurs, et dès une époque beaucoup plus ancienne, les empires duTigreetdel'Euphrate, dont le fonds de la population était sémitique, ont eu besoin d'une grande production agricole, et il n'est point à présumer que les conquérants aryens, quand il en est venu, se soient chargés de se nourrir et de nourrir leurs sujets. Ces Aryens, qui, dans l'opinion que je combats, auraient eu seuls les goûts et les vertus du travail, on les voit, au contraire, dans le monde entier, ne devenir sérieusement cultivateurs que chez certaines branches de leur vaste famille. D'autres, et de très importantes, comme les Germains et les Celtes, restent le plus longtemps possible à l'état mobile si ce n'est nomade (au moins leurs classes supérieures), et préfèrent à la vie laborieuse les courses militaires sans fin et les ressources du pillage.
Le Sémite est donc travailleur. Mais il ne se livre pas seulement à la culture comme l'Aryen des branches les plus sages, il est industriel comme le Chamite, du moins là où il est passé de temps immémorial à la vie civilisée. On ne peut attribuer qu'à lui le grand développement matériel de Babylone et de Ninive, à lui ou en tout cas au peuple issu de son croisement avec d'autres races. Enfin, le Sémite est éminemment propre au commerce. Il suffit de rappeler le rôle des Phéniciens dans l'antiquité et celui des Juifs dans notre moyen âge. Si l'esprit mercantile a, malgré ses vices connus, été de quelque utililité pour le progrès des différents groupes humains et de leurs relations pacifiques; si tout trafic suppose et applique la confiance et la bonne foi, dans une certaine mesure, et appelle la paix; si l'invention du crédit, si les usages et les institutions qui en sont nés et en naissent encore ont une importance considérable dans le monde moderne, et destinée à grandir encore dans les âges futurs, il est impossible de ne pas lendre aux nations qui ont pris pour elles l'apostolat du gain et de l'intérêt la justice que leur ont toujours refusée celles qui ont préféré la civilisation par le sabre.
Et combien ce jugement est fortifié quand nous songeons à ce qu'on oublie trop, au service capital rendu à l'humanité par les Sémites inventeurs et propagateurs de l'écriture alphabétique ! Ce moyen d'expression et de communication exacte de la pensée fut peut-être recommandé à leurs yeux par les facilités qu'il donne à la pratique, beaucoup plus que par ses services dans la spéculation transcendante, mais il s'est trouvé être la condition par excellence du travail intellectuel et du progrès des idées.
Les qualités de race que je viens de passer en revue appartiennent à cet ordre passionnel qui occupe en quelque sorte le milieu entre les aptitudes intellectuelles et les déterminations morales. A la rigueur, on pourrait y voir moins un tempérament moral inné que le produit des aptitudes sans doute, mais aussi des circonstances, et des premières décisions et des antiques effets de la liberté. Mais ce point de vue n'est vraiment plus soutenable devant d'autres caractères opposés que présentent les deux races que je compare. Il s'agit des formes qu'affectent leurs intuitions respectives du naturel et du divin, des phénomènes et de leurs causes. Ici^ les langues, en nous donnant un moyen d'atteindre les idées primitives, nous y révèlent une divergence radicale dans l'imagination et dans Tentendement, deux emplois vraiment contraires de la raison, deux principes appliqués à l'exclusion l'un de l'autre. Chez les Aryens, la substance et la pluralité; chez les Sémites, la causalité et l'unité, sont les idées directrices de la réflexion qui s'éveille au spectacle de la nature.
Déjà nous avons pu remarquer qu'à autant de grandes races distinctes correspondaient tout autant de manières d'envisager la vie générale et les moteurs du monde, quoique certaines lois religieuses, telles que le sacrifice, se retrouvent partout également. Ainsi, nous avons observé chez le Chinois une notion générale de l'ordre cosmique enveloppant l'ordre humain, et l'idée de la personnalité étendue à la terre et au ciel, aux éléments et aux corps célestes, au moyen d'un spiritisme mal défini, de signification surtout morale. Avec l'Égyptien c'est autre chose : l'Égyptien nous a paru avant tout frappé des phénomènes divins de fécondation et de génération : partout, dans le soleil, dans le Nil, chez les dynastes antéhis toriques, assimilés à des forces de la nature, chez les animaux divinisés, il a vu et adoré la reproduction et Vincarnation de certains êtres porteurs et transmetteurs de vie, dont il a construit des familles, jusqu'au point où, forcé de s'arrêter, il s'est mis en face de la génération de soi et en soi. L'incarnation et la métempsychose, le culte des animaux et celui des corps délaissés par leurs âmes sont des corollaires d'une même conception.
Ces deux religions, quoique si différentes, expliquent Tordre et la vie par l'action d'un principe informateur, animateur, c'est-à-dire par le dualisme de ce qui anime et de ce qui est animé. Pour l'une comme pour l'autre c'est le symbolisme, non la mythologie proprement dite, qui fournit les idées ajoutées à la réalité sensible. Seulement, d'un côté, les forces motrices et directrices, aussi bien que les symboles qui en suppléent au besoin les concepts, tiennent plutôt des catégories de l'entendement ; de l'autre, elles se rapportent beaucoup plus au genre de l'organisme; et cette différence est capitale en principe, et pour les doctrines qui en ressortiront.
Avec l'Aryen, un procédé tout autre de l'intelligence s'est offert à nous : le procédé mythologique. La confusion des choses et des personnes, l'identification du phénomène avec sa cause, sont portées au dernier degré par cette race, qui doit plus tard pousser si loin tous les genres de distinctions réelles et artificielles. En revanche, l'esprit d'analyse se donne carrière dans la pluralité indéfinie des rapports du cosmos, séparés et divinisés. Le mythe naît spontanément de la méthode qui concrète ces rapports, et de la langue qui les traduit en les individualisant sous des attributs humains.
Le Sémite apporte une quatrième manière d'envisager le monde. Ce ne sont plus des esprits multipliés, directeurs et ordonnateurs, soumis dans un vague concept à la volonté universelle de l'Ordre du Ciel. Ce ne sont plus des puissances génératrices, couvant dans le limon, élevées jusqu'au concept de la production génératrice par soi. Ce ne sont plus des faits naturels, se divinisant en autant de causes spécifiques personnifiées que les sens et l'imagination présentent de rapports difterents. C'est l'idée de Cause placée dans une personne, un dieu, et c'est la nature envisagée comme efTet. Les mythes proprement dits sont absents de la pure antiquité sémitique dans toutes ses branches. La multiplicité des dieux, ou personnes divines, porte sur leurs caractères, leurs attributs, leurs sièges, — dans l'astrologie babylonienne, par exemple, — mais ils ne sont point confondus avec les phénomènes dus à leur action ou à leurs influences. Les émanations et les cosmogonies, quand elles ont été élaborées, ont ellesmêmes supposé une idée générale de puissance première et souveraine. Cette idée est essentielle. Le langage en fait foi par la signification des noms affectés au concept de divinité : partons de ceux des Hébreux, comme les mieux connus, et nous trouverons les mêmes radicaux, c'est-à-dire les mêmes idées originaires et les mêmes impressions religieuses primitives chez toutes les nations du même groupe linguistique.
Les noms de Dieu expriment pour les Sémites, tant polythéistes (jue monothéistes, les notions de Force, d'Élévation, de Seigneurie et
d'Être. Si la notion d'être (en admettant le sens étymologique assez communément attribué au nom de Jéhovah) a prévalu un jour chez les Hébreux pour la définition de Dieu, il est remarquable qu'elle n'a jamais voulu être exclusive. Les radicaux relatifs à la puissance et à la souveraineté sont les plus anciennement communs à tout le sémitisme. Nous assistons en quelque sorte, grâce à eux, au commencement moral et intellectuel de la religion dans la série sémitique : moral^ par l'adoration de la force créatrice et le sentiment de la terreur sacrée ; intellectuel;, en ce que l'anthropomorphisme nécessaire à la construction divine s'applique directement à la Personne qui peut et qui fait, nullement aux apparences transitoires du monde.
De là vient que les idées de Création, de Révélation et d'Alliance divines se sont fait jour d'abord dans cette série, et s'y sont portées à l'absolu dans un certain groupe. C'est aussi la cause pour laquelle les peuples qui ont étroitement représenté l'esprit commun de la race ont été si impropres à la science et aux arts plastiques, si peu soucieux des œuvres de la nature et de l'homme. Leur pensée allait droit d'un phénomène quelconque à l'auteur de tous les phénomènes; et s'y confinait dédaigneusement. Telle est la véritable caractéristique intellectuelle des Sémites, frappante chez les purs, transformée chez ceux qui, d'eux-mêmes ou par influence, ont tourné au sens polythéiste la notion commune de la puissance et de ia personne divines. Ajoutons, pour être complet, que la race sémitique offre à notre analyse deux dispositions de l'intelligence et de la sensibilité qui, au premier abord, semblent inconciliables, mais dont on peut se rendre compte psychologiquement quand on les voit liées l'une et l'autre à l'anthropomorphisme le plus positif : d'un côté, cette sorte d'abstraction de la nature en vertu de laquelle se posent des notions absolues de Force, d'Élévation et de Domination; de l'autre, ce matérialisme d'impressions et de langage, si marqué dans la langue hébraïque, où l'on voit les métaphores conserver toujours leur rôle primitif et leur énergie, et les idées comme les mots échapper jusqu'à la fin à la généralisation idéale des langues aryennes. Le Sémite est le plus sensuel des hommes des races élevées, le moins propre à l'abstraction et au raisonnement. Il n'abstrait avec énergie que l'idée de Puissance et de Supériorité. C'est dans une Personne, c'est, disons-le, dans VHomme qu'il en fixe le siège. En ceci je n'entends pas le blâmer.
Le plus important et le plus ancien des radicaux sémitiques de la divinité, commun à tout le sémitisme, est le trilitère alh, qui exprime l'idée de Force (1). A lui se rattachent les noms hébreux ou chal-
(1) Pour orthographier méthodiquement en français des radicaux toujours
daïquesde Dieu, ^Elah, ^loha (1), et le pluriel ^lohim, constamment employé dans la Bible pour signifier la réunion de toutes les puissances dans une personne (2), Ce même radical, par une association d'idées qui jette du jour sur la nature antique de la religion, fournit le motd/aA, jurer, serment, chose promise, alliance, imprécation. La notion de force ou celle de grandeur, qui y tient de près, peut-être aussi une sorte de culte primitif du chêne, expliquent les mots de même famille, àldh, selâh, chêne, et alon, selon, chênaie, bocage sacré [3).
Le radical bilitère al et les mots qui en dépendent se confondent par la signification avec les précédents. Le mot al, comme particule, a ce sens de la négation par crainte (le ne latin, qui manque au français), dont il ne serait peut-être pas trop téméraire de chercher l'origine dans l'impression de la terreur sacrée, c'est-à-dire de la force divine, y^l, autre particule, exprime une multitude de rapports différents, comme c'est l'ordinaire des prépositions dans toute les langues. Mais àel nous ramène directement à l'idée de Force, et représente tout pouvoir, ou celui qui l'a en main, un Fort, un Dieu étranger ou inconnu par exemple, ou même un héros et un conquérant(4). Le pluriel dfî/im désigne les puissants, les grands du monde (5) ; mais del est aussi l'idée générale et de plus en plus exclusive de Force divine, comme quand les Juifs traitent les dieux étrangers de schêdim, c'est-à-dire de simples pouvoirs malfaisants et de nondel{6) ; ou que, dans un document plus ancien, ce nom, joint à celui de HGelion (le Haut), est appliqué au Dieu de Malkisédeketd'Abram.
Le nom d'yElahim partage avec celui de y^l ce double sens, polythéiste ou monothéiste au besoin. Il s'applique aux divinités de l'Egypte et à d'autres Dieux quelconques, différents de celui des
sans voyelles, et les mots qui en dérivent, j'adopte la lettre a poar l'aspirée aleph, h pour l'aspirée hé, j pour l'aspirée jod et hg pour l'aspirée hgaïn. Je suis obligé de faire servir encore la lettre a, marquant simplement la pleine ouverture de la bouche, soit comme voyelle, soit pour accompaj^ner les voyelles qui viennent se joindre, pour la prononciation, à Valeph du radical. Je ne m'astreins à cette loi qu'ici et par besoin de clarté.
(1) Rares, et absents des documents les plus anciens (voir Deutéro?wme, xxxir, 15, et Habakkouk, i, 11).
(2) On ne doute pas de ce sens, ou de celui d'un pluriel de majesté, qui devait, primitivement en être peu différent, quand on voit ce pluriel régir constamment des verbes au singulier, et quand ou lit les apparitions personnelles d'^lohim dans la Genèse.
(3) Genèse, xxxv, 4 et 8; xu, 6; xiii, 18; Josué, xxiv, 26.
(4) Genèse, xxxi, 2^\Exode, xxxiv, 14; Ps. lxxxi, iO;£s., ix, ^\Ézéch., xxxi,
(5) Ps. xxix, 1.
{<o)Beut., XXII, net 21.
Beni-Israël (1). On ne le refuse pas ruil Juges de la nation, ni, dans un mouvement d'inspiration, aux hommes en corps (2). Et pourquoi ne serait-ce pas un sentiment d'emphase anthropomorphique du même genre, qui aurait fait employer quelquefois le mot âel comme pronom, dans le sens de ceux-ci, ces hommes (3)? Ce qui est certain, c'est que del et ailohim ne s'emploient pas seulement dans le sens absolu ou universel, mais aussi dans le sens pour ainsi dire partitif, applicable aux Dieux, aux Héros, aux Hommes; et ils s'emploient aussi attributivement pour exprimer la grandeur ou l'excellence, par exemple des montagnes, des arbres, de l'eau (4), ou la divinité d'un grand homme, tel que Moïse ou David, ou d'un simple prophète (5), aussi bien que celle d'un de ces messagers mystérieux de la puissance divine (6) dont la notion devait se fixer et s'amplifier par les emprunts faits à l'angélologie mazdéenne. Je me trompe fort si cette étude philologique, toute sommaire qu'elle est, ne jette pas déjà quelque lumière sur les fondements d'une idée religieuse sémitique où purent également s'appuyer la construction monothéiste et le polythéisme. Continuons l'examen des radicaux.
Le radical blh, qui ne difl'ère de alli que par une lettre (rappelons-nous que l'a n'est ici qu'une aspirée), occupe dans le système syrien et babylonien la même place que ce dernier dans le système hébreu. Les mots bdldh, baléh expriment des idées de vieillesse et d'ancienneté extrême, où l'on doit certainement reconnaître une des formes naturelles et primitives de la notion de divinité. Le Kronos pélasgique eut, comme on sait, le même sens, et on n'ignore pas non plus l'identification que tous les mythologues de l'antiquité firent de Bel et de Baal avec Kronos, à l'époque où les différents systèmes polythéistes commencèrent de se fusionner. Il n'est pas impossible, d'ailleurs, qu'il y ait eu un contact anté-historique entre V Ancien des Sémites, répandus dans la Méditerranée, et V Ancien des ancêtres des Grecs, dont la légende se rapporte principalement à l'Ile de Crète.
Quoi qu'il en soit, c'est un radical simplifié, et de deux lettres seulement, bl (comme tout à l'heure al dans la forme hél)raïque), qui assume surtout la signification du divin, et cela sous l'acception de Seigneurie, collatérale de celle de Force. Bel est ce Dieu de Baby-
(1) Exode, XII, 12, et xxxiv, 15.
(2) Exode, xxr, 6, et xxii, 8, et Ps. lxxsii : « ^lohim se tient dans l'assemblée de JEX\ il juge au milieu des iElohim (des juges)... Moi, j'ai dit : « Vous êtes « des JElohim, vous êtes tous des Béni-HGéliou. »
(3) Gen., xix, 8; Chron., xx, 8.
(4) Ps., XXXVI, 7; lxxx. H; lxv, 10.
(5) Deut., xxui, 1; Néhem., xn, 24; Sam., I, ii, 27.
(6) Juges, xiii, 6.
lone dont le nom entre en composition dans ceux de tant de rois, et forme d'autres noms de Dieux en se joignant à divers attributs. La forme phénicienne Bahgal représente le même Dieu avec la même généralité, et le mot bahgal signifie en hébreu courant un maître, un violent, dominer, posséder, épouser. Enfin, si nous prenons les mots que leurs lettres radicales mettent en rapport avec les précédents, nous trouvons l'idée de terreur et d'épouvante, balâhâh, l'idée de dévastation, bâlach, de confusion, bâlal, d'absorption et d'engloutissement, bâlahg, etc., et la négation rendue, comme plus haut, par les lettres du nom de Dieu et de la Puissance, Bal.
Ce n'est pas à nous, et les plus habiles mêmes ne trouvent pas aisé de classer ces familles de mots, de discerner les radicaux primitifs et communs, ou ceux qui diffèrent entre eux, et dont les différences peuvent n'être que de dialecte. Mais il ne ressort pas moins clairement de ces données principales qu'un seul et même sentiment, celui de la Force, ici plus terrible ou cruelle, et là plus sublime, a été le mobile des religions qui adoptèrent de tels noms pour la divinité. Et ceux-là ne sont pas les seuls qui rendent cette pensée fondamentale delà domination; d'autres l'expriment également et sont communs à plusieurs cultes sémitiques. Ainsi, le radical mlk, d'où l'hébreu melk ou mélek, roi, a fourni les noms de divinité Milich, Malika, Moloch, qui d'eux-mêmes ne pouvaient inspirer aucune répugnance aux Beni-Israël, avant que des cultes affreux en eussent fixé le sens définitivement barbare. Le Tout-Puissant de la Bible, Schaddaï (du radical schdd, détruire), aurait pu avoir une destinée analogue, s'il avait été conçu quelque part sous l'attribut du Feu dévorant, comme Moloch. Mais d'autres noms, Adon, Adoni, Adonai, Maître, mon Maître (du radical adn, fondement'!), ont pris beaucoup d'importance chez les Sémites polythéistes, et cependant sont restés en possession, chez les Hébreux, de désigner Élohim ou Jéhovah comme le Seigneur par excellence.
J'insiste sur les radicaux de la divinité qui expriment la Puissance, parce qu'ils sont les plus anciens, et communs au plus haut degré à la famille sémitique, laquelle s'est divisée seulement sur la manière de les interpréter et de les appliquer. Ce n'est pas que des radicaux d'une autre signification ne partagent cette communauté; mais pour ceux-ci, les applications ont encore plus divergé s'il est possible. Je citerai d'abord le radical hglh [hgâlâh, monter, s'élever, et hgolnh, holocauste) et le hiiiVeve kg l [hgâl, haut, sur, à, élévation). Hgàl exprime Yb^n-haut appliqué au ciel (1), et quelquefois au Dieu-Haut que les prophètes opposent aux idoles terrestres (2); mais la forme
(1) Gen., xux, 25; Ps., l, 4.
(2) Osée, vu, 16; xi, 7.