RÉCAPITULATION. LES PROCEDES AUTRES QUE MYTHOLOGIQUES
dants des auteurs de ses innombrables créations. Il est vrai que le peuple allait alors se divisant en deux classes dont l'une, qui comptait de moins en moins, pouvait continuer de vaquer obscurément à la production mytholoi^ique, pendant que l'autre cessait de la comprendre et n'imaginait plus lesdieux que sous l'aspect d'un anthropomorphisme clairet net. Le problème posé à la réflexion portait sur l'es- .sence de la réalité, qu'on éprouvait le besoin de définir. La philosophie s'adressa aux éléments, ou aux grandes qualités physiques, ou aux idées générales, constituées en des sortes d'êlres de raison. Elle réprouva l'anthropomorphisme : ainsi vouée à la divinisation des phénomènes et des lois de la nature, à l'exclusion de la personnalité, elle eut nécessairement pour fin le panthéisme. Au contraire, la religion insista sur le côté anthropomorphique des concepts primitifs, éloigna autant que possible du sein des dieux la forme des phénomènes dont on ne les avait pas d'abord séparés, et mit de préférence la causalité en relief. C'est ainsi que des systèmes d'Olympes se formèrent de tous côtés chez les nations d'origine aryenne.
A la suite de cette évolution, les dieux habitants des Olympes conservent dans leur ressort, à litre de pouvoirs spéciaux, ou comme leurs sphères de gouvernement, les phénomènes, qui se distinguent désormais de leur nature. Les idées de production, de providence, de protection nationale ou locale, de règnes pour ainsi dire spécifiques sur des portions delà nature ou de la vie humaine se développent. D'autres dieux, ce sont les plus nombreux, dont les propriétés n'ont plus qu'une signification faible, obscure ou peu sérieuse, sont subalternisés et tendent à disparaître. Souvent leur mémoire est un scandale pour les esprits qui cherchent dans les mythes autre chose que ce que l'antiquité y déposa. En même temps un dieu personnel et paternel obtient la primauté, et le monothéisme serait près de se produire, si les représentants divins des grands intérêts et des grandts passions ne maintenaient fortement leur place dans les cultes. Mais en même temps d'autres chemins vont s'ouvrira la spéculation, le symbolisme, procédé plus durable, prendra la place de la mythologie finissante ; l'antropomorphisme revêtira plus volontiers la forme des apothéoses ; le panthéisme s'offrira comme le mot de l'univers à la plupart des penseurs religieux, non toutefois sans un effort pour concilier une essence cosmique infinie avec les attributs de l'humanité, de la personnalité. Les races aryennes différeront du moins en religion de plusieurs de celles qui ont eu un point de départ diftérent d'elles.
Il existe une exception considérable au caractère mythologique assigné à ia famille indo-européenne. En effet, la branche aryo-persane s'est donnée, et cela dès la haute antiquité ceitainement, une
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religion différente de toutes les autres, et que j'aborderai dans la partie suivante de mes études. Le mythe franc et naturel, celui qu'on peut étudier dans le liigvêda et que l'on reconnaît chez les Grecs, chez les Italiens, chez les Germains, etc., ne se retrouve plus que modifié et absorbé, dans le mazdéisme. L'esprit anthropomorphique y prend cette forme spiritisie, origine bien connue de la doctrine des anges. La personnalité, la création et la providence divine y viennent au premier plan. L'ensemble de cette religion est un monothéisme, quoique peu sévère, et distinct de celui des Hébreux par la place qu'y occupe, quoique subordonné en son origine, et subordonné encore quant à la fin promise des choses, où il doit être anéanti, le principe personnifié du mal, dont les créations ont souillé l'œuvre du dieu bon. Ce monothéisme, et ce profond dualisme accessoire, et le caractère pieux et moral des préceptes et du culte de l'ancien mazdéisme, tel qu'il se présente dans VAncala, suffisent à nous peindre une religion tout à fait originale, dont l'esprit ne montre rien de dérivé et d'emprunté. Les mythes et légendes que l'Iranien tient de l'Aryen comme un héritage de famille, et qu'il transforme, n'accusent que mieux une diflerence, qui d'ailleurs éclate en ce que les dêvas deviennent les suppôts de l'Esprit du mal. Si, d'un autre côté, le procédé animiste de représentation des phénomènes naturels et des pouvoirs célestes ou infernaux est une antique transmission des Touraniens de Médie à la famille iranienne de la haute Asie, — ainsi que cela est vraisemblable et conforme aux traditions, quoique la critique historique et les monuments nous laissent encore dans l'incertitude sur la personne et l'âge de Zoroastre — il faut convenir que la révolution morale opérée par le mazdéisme dans la religion et les superstitions animistes qui nous sont révélés aujourd'hui par les « hymnes magiques )) de l'ancienne Ghaldée est encore plus importante que celle qui fit trancher si profondément l'inspiration de VAvesta sur les adorations confuses du Rigvêda et ses tendances panthéistes.
Les découvertes dues au déchiffrement des écritures cunéiformes ont valu trois acquisitions très importantes à l'histoire critique des religions et, par suite, à la philosophie de l'histoire : I" la connaissance d'une religion tout animiste, dans la hauie antiquité chaldéenne, religion qui fut celle d'une branche de la vaste famille des Touraniens, analogue en ses modes de conceptions à celle des peuples spiritistes, et en général étrangère au caractère moral de l'animisme des Chinois ; 2° la source première des superstitions de la magie et de la sorcellerie, qui passèrent de la Ghaldée dans les religions assyrio-babyloniennes, s'y allièrent à l'astrologie, et de là se répandirent dans le monde occidental; 3" la solution d'un problème auparavant très obscur, la distinclion entre les vrais mages, les mages chaldéens, et
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le sacerdoce zoroastrien, si différent de l'autre par son origine et par ses doctrines, qui n'entra que par la conquête persane à Babylone,où il se corrompit, et que les historiens grecs ne connurent qu'avec la confusion de la doctrine de Zoroastre et des superstitions clialdaïques.
La religion mazdéenne, quoi qu'on puisse penser des points par lesquels ses origines touchent à la religion védique et à la religion des Touraniens de Médieet de Chaldée, auxquelles elle devint également hostile, se caractérisa dans l'antiquité de manière à laisser peu d'importance aux traces conservées des influences qu'elle avait subies à son berceau.
La mythologie, comme je l'ai définie, reste donc le caractère des races aryennes, exception faite de la famille iranienne, et en tant que demeurées fidèles à leurs premiers errements. Au surplus, parler de caractère, ce n'est point exclure, en semblable sujet;, toute participation à d'autres propriétés mentales qui, elles aussi, doivent s'appeler caractéristiques, chez les races où elles dominent, et où pourtant elles ne sont pas non plus rigoureusement exclusives. C'est presque une condition nécessaire de l'esprit appliqué à la connaissance des choses, c'en est une surtout de l'histoire, dès qu'elle prétend énoncer des vérités générales, que de paraître, pour peu qu'elle en affirme de telles, dépasser la mesure de TafOrmation légitime. Aussi le lecteur intelligent qui n'a point affaire à un arrangeur de systèmes, à un ami des synthèses forcées et des propositions absolues, doit savoir que ce qu'on lui donne comme universel en vertu de l'analyse historique n'est rien de plus que cet ordinaire, ou cet à peu près juste et à peu près constant, que le génie d'Aristote avait reconnu seul applicable à l'ordre des phénomènes contingents. Ce n'en est pas moins une loi, souvent des plus intéressantes. En disant que les Grecs et d'autres Aryens ont abordé le champ de l'imagination religieuse par les mythes proprement dits, lesquels diffèrent des simples symboles et des légendes, il ne faut entendre ni que le symbolisme a d'abord été, ni surtout qu'il est resté étranger à ces hommes, ni qu'on ne saurait découvrir dans leurs dieux ou Héros le moindre élément légendaire, avec fondement réel dans les faits. De même, si les Chinois ont expliqué la vie, le mouvement et l'ordre par un certain spiritisme, nous ne devons pas croire que des écoles plus ou moins puissantes chez eux n'ont point essayé d'autres directions, qui les rapprochaient des nations mythologisantes. L'Egypte, à son tour, a développé en mythes les plus populaires de ses symboles divins, ce qui n'empêche pas qu'elle n'ait voulu parfois les matérialiser violemment, et que le symbolisme ne soit resté la forme dominante de ses conceptions, et il serait téméraire d'assurer que la légende n'y est