RÉCAPITULATION. KTAT ACTUEL DES DIVERS PROCÉDÉS
qu'accessibles à une représentation quelconque, et notamment tout ce qui s'appelle lois.
Platon et ses précurseurs qui dans les phénomènes généraux re connurent des idées ou espèces, et les objectivèrent, ne firent que recommencer à leur point de vue la mythologie, anthropomorphisme survint, comme il avait fait la première fois, car il faut toujours se demander à la fin où est la personne. Aristote réclama eu faveur des individus, comme plus réels que les espèces, et fut le père de toutes les écoles qui depuis placèrent les universaux dans les modes de l'inlellect ou de la parole. Mais le platonisme lui-même se vit obligé de donner un siège aux idées. Le sens définitif de ce mot ?f?ee s'établit, et onfutamenéà concevoir une conscience capable d'embrasser tout le contenu de l'universel et d'y faire participer le monde des individus. Les dieux de la mythologie reprirent, pour ainsi parler, leurs personnes qui s'étaient réduites à n'être que des idées, mais ces personnes s'assemblèrent en une seule : unique moyen de représenter l'essence, l'unité et l'empire de l'ordre et des lois. Cette personne pouvait s'identifier avec le dieu des traditions hébraïques. Le polythéisme se terminait philosophiquement au monothéisme.
Cette marche de l'esprit de l'antiquité serait aussi celle de la science, si la science avait à rechercher, non des lois, mais la raison et la nature des lois, le principe supérieur de l'ordre; si les lois et les espèces étaient pour elle autre chose que des faits plus ou moins généraux^ je veux dire composés eux-mêmes de faits, et convenablement distingués et abstraits de la masse de tous les autres. Quand on veut aller au delà, on trouve le réalisme métaphysique, doctrine qui travaille vainement à expliquer l'existence de Vunivei's par celle de Vuniversel, existence différente de celle des êtres, de celle des phénomènes, de celle des idées. L'analyse peut forcer le philosophe de convenir que tous les éléments d'une loi se réduisent, ou aux faits et à leurs assemblages donnés de fait, ou à la représentation, à la cause et à la fin de ces mêmes assemblages. Le fait ne suffit pas? il faut donc prendre le reste dans les consciences, qui seules renferment proprement l'idée de cause, ont la vertu de produire des actes intentionnels, et sont aptes à se représenter des lois : on arrive à un polythéisme de dieux personnels, en passant ainsi du point de vue de la science, — c'est-à-dire des faits, et des lois en tant que faits, — à celui de l'explication dernière et de la philosophie. Mais la multiplicité admise conduit inévitablement à poser le problème de l'unité. On demande, c'est la pente constante de la spéculation, qu'une seule intelligence, une loi des lois, enveloppe le monde. L'ordre universel implique pour fondement la conscience universelle. C'est donc encore au monothéisme que mène le polythéisme de la science interprété par
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la philosophie, à moins qu'on ne renonce avec cette science et avec un criticisme timide à sonder l'origine et la nature universelle des lois. Il est vrai qu'en abordant le monothéisme par ce chemin, on s'engage presque toujours dans les contradictions où la religion même aurait le plus grand intérêt à ne pas entrer, et qui s'opposent à la conception d'une synthèse totale du monde dans l'espace et le temps, sous la forme de la personnalité. (Voir Premier essai de critique générale^ §§ Li, LU, et Deuxième essai, § xxv.)
Cette synthèse contradictoire, quand elle se fait et s'avoue dans une doctrine, est le panthéisme, qui ne sollicite pas moins la spéculation du point de vue de la conscience et de l'idéalisme que de celui de la nature. Mais la conscience s'y absorbe et s'y évanouit par la généralisation sans limites; la nature devenant Substance à tout contenir, ou Force à tout opérer, échappe aux lois intelligibles et, jetée dans l'absolu, ne garde plus rien d'elle-même. C'est au panthéisme que tendent, en religion comme en philosophie, chez les anciens comme chez les modernes, tous les esprits qui répudient l'anthropomorphisme. Tous ne l'embrassent pas cependant sous cette forme logique, avec cette construction puissante dont quelques philosophes illustres ont donné des modèles. Beaucoup le réduisent à une sorle de culte du monde objectif, à une divinisation de ses lois, du nombre desquelles ils n'excluent que celle de la personnalité. Mais l'adoration de la nature, affaiblie comme elle l'est chez les modernes, entièrement perdue chez le peuple, partout dépourvue de spontanéité et d'inspiration, privée des symboles qui la soutenaient dans l'antiquité, ainsi que des mœurs qui s'y rapportaient, à la fois étrangère au sentiment des masses et impuissante à se trouver une base rationnelle, ne possède pas plus les caractères pratiques d'une religion, que le panthéisme philosophique n'en réunit les éléments de théorie.
Ainsi, ni l'ancien esprit mythologique transformé par la science, ni la symbolique égyptienne ou sémitique, ni le culte direct de la nature et la théologie du panthéisme ne représentent plus pour nous l'idée religieuse. Il reste de tout cela des trace? "dans les esprits, mais rien qui ait gardé un empire sur les âmes^ et qui possède la force d'une tradition.
Au contraire, la tradition subsiste pour le monothéisme hébreu, et c'est un bien grand et curieux fait d'histoire, que la plus solide base des croyances de rEurope,ou plutôt la seule, se rencontre dans les visions de quelques bergers qui erraient entre l'Egypte et la Palestine, il y a bientôt quatre mille ans. A la tradition s'ajoute depuis longtemps, pour toutes nos races^ la pente de l'intelligence à affirmer un moteur et un instituteur des lois de l'univers, une providence des
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destinées humaines, une réalisation suprême et une garantie finale du bien, placées dans une conscience souveraine. Ici l'anthropomorphisme éclate enfin, non pas celui que la reflexion mit en évidence dans les dieux complexes du polythéisme aryen, et qui les rendit impossibles à fixer ou à comprendre, mais celui qui, posé dès le début, et gardé fermement, n'eût qu'à se défendre de l'introduction des éléments étrangers. L'anthropomorphisme étant le fond de plus en plus manifesté de toute religion dans l'histoire, celle des nations qui attacha avec le plus d'énergie et de pureté sa foi à ce principe dut en fournir tôt ou tard le modèle de toutes les autres.
Est-ce à dire que rien ne nous reste maintenant du polythéisme des autres peuples? Il est vrai que le sens primitif de leurs dieux s'est oblitéré, et nous n'avons point à le regretter. Mais le concept de la pluralité divine a survécu et s'est développé à nouveau, à la condition de ne plus s'appliquer à des phénomènes physiques, à des éléments, à des lois, ni même à des attributs symbolysés, à moins de porter en même temps et ouvertement sur des personnes qu'il fût possible de supposer réelles. D'autres personnes, cette fois plus directement anthropomorphes, et enfin tout à fait humaines, accompagnèrent les premières.
Et, en effet, le monothéisme hébreu reçut d'abord l'angélologie. Ensuite les idées de Parole et de Sagesse s'étant élaborées au point de se rapporter à une haute personnalité distincte, un médiateur fut imposé à Dieu. Il revêtit une nature humaine positive, historique. Le moteur de la vie spirituelle devint à son tour une personne procédant au sein de Dieu des précédentes. Les saints s'ajoutèrent aux anges, et, par-dessus les saints, vint la Mère de Dieu. C'est bien l'incontestable logique du polythéisme, en dépit des explications et des hiérarchies, qui met au ciel une population d'immortels^, en rapport de culte avec les hommes et de connaissance avec l'être suprême, et qui envisage, dans ce dernier, des perio/îj^e* de construction idéale, assez réelles, assez divisées, dans leur unité métaphysique, pour qu'une seule d'entre elles ait pris un corps sur la terre. Cependant le progrès de l'anthropomorphisme, accusé par ces applications croissantes, dégage plutôt qu'il ne contredit le premier principe de l'évolution judéo-chrétienne, car définir et multiplier ce n'est pas nier. Une loi semblable nous apparaîtrait si nous examinions une série toute différente, celle qui partant de Témanateur unique universel, dont un songe est le monde, aboutit, dans lebouddhisme, à remplir les espaces de la béatitude avec des êtres qui tous ont été ou peuvent être des hommes.
En lésumé, les deux principales traditions religieuses dont les