RÉCAPITULATION, LA PRIÈRE
vages, et qu'au regard de cet abaissement, nous plaçons les hymnes du Rigvêda dans lesquels l'homme implore ou bénit les grandes et bienfaisantes œuvres des dieux dans la nature, ouïes graves légendes de la Genèse^ qui nous rapportent des pactes sérieux et profonds des familles des patriarches avec la puissance divine, nous trouvons que la difTérence est grande, et nous reconnaissons jusqu'où va Tinfluence de la moralité humaine pour la transfiguration d'un seul et même élément de religion dans les âmes. Cependant, à n'examiner que le principe même de la prière et des modifications objectives du monde qu'elle vise à obtenir, on doit avouer que la raison s'y montre faible en estimant les phénomènes désunis et comme individuels, arbitraires, dépendants de volitions toutes spéciales. La personnalité de l'homme y devient de l'égoïsme, puisqu'elle rapporte tout à elle, et souvent à ses moindres intérêts, et subordonne le cours de l'univers aux faveurs dont elle vent être l'objet. Enfin toute la série des illusions psychologiques survient, ici comme en ce qui touche la divination et les prophéties, dans la disposition à tirer parti des coïncidences fortuites, à employer toutes les ressources de l'interprétation, au besoin à s'halluciner soi-même par l'imagination et la foi, pour tirer de l'expérience une vérification de l'attente que la prière fait naître.
Tout cela est si vrai, que le développement des facultés rationnelles de l'homme, celui de l'idée de régularité et de constance appliquée à l'ordre du monde, même alors qu'ils se sont produits concurremment avec des croyances religieuses très vives, ont amené une transformation profonde de la notion de la prière et de ses effets. Autant qu'on l'a pu, on a généralisé et moralisé l'objet des implorations; l'action divine a été de moins en moins envisagée dans les accidents naturels, et de plus en plus dans la conduite de l'histoire, surtout dans les déterminations particulières des âmes, où il était relativement aisé d'y croire, impossible à l'incrédulité d'y opposer des raisons décisives.
C'est à ces conditions qu'il paraît désormais nécessaire de réduire un élément aussi primitif et univer.'îel de religion, aussi essentiel à toute forme imaginable de croyance positive et de culte, que celui qui consiste à demander et à attendre de la divinité la réalisation du bien, La transformation est opérée en partie, et serait entière déjà peut-être, sans les embarras qui proviennent de l'acceptation forcée et de l'explication délicate de traditions révérées. Il en est d'ailleurs des visions et des révélations divines comme de la prière objective et des miracles communs. Les phénomènes que j'appellerai du genre de Vextase, pour être bref, tendent à s'effacer du culte et de la foi moderne, quoiqu'ils aient tenu tant de place à l'origine, et encore aux époques de réveil, et qu'on puisse les regarder comme essentiels à toute fondation religieuse, La loi de décadence de ces phénomènes
RÉCAPITULATION. LA DIVINATIOîV ET LE MIRACLE 599
n'est pas particulière à l'ère chrétienne ; elle s'était déjà produite dans la période finale du paganisme ; mais il est certain qu'elle se précipita par l'effet de l'élévation, de la gravité, de la sobriété relatives des croyances de source sémitique, après que le premier enthousiasme d'une foi nouvelle se fût affaibli, et que des causes d'ailleurs très mêlées eurent augmenté l'empire de la réflexion.
Cette loi est surtout sensible dans l'histoire de la divination et de ses usages, autrefois nombreux et variés. La divination eut dans toute l'antiquité aryenne une importance égale à celle qu'on lui vit aussi dans la Chine, et, au surplus, chez les moindres et les plus misérables tribus. Ses méthodes et sa vogue prolongée pendant de longs siècles, grâce aux habitudes prises et à la prévention commune, furent le mobile principal des croyances individuelles, et cependant se trouvèrent graduellement arrêtées par suite des progrès de la culture rationnelle, et tombèrent dans le mépris. C'est alors que vint la propagande sémitique apportant des vues plus hautes sur l'action et l'intervention de la divinité. L'unité de cause, la providence générale, l'alliance de Dieu avec les hommes, le principe de la foi et celui des œuvres morales sous une constante influence divine, se substituèrent aux idées religieuses familières des Aryens. Par conséquent, et malgré tout ce qu'entraîne de prestiges, et ensuite de légendes, une religion qui s'établit dans les âmes, les faits de prophétie et de révélation, faits de nature plus élevée déjà que les oracles, tendirent à se limiter aux cas extraordinaires et aux grands moments d'initiation de la croyance publique.
Ainsi toute cette partie des anciennes religions qui consistait dans la manifestation actuelle de l'inconnu et de l'avenir à l'homme, par voie d'inspiration directe ou par l'observation de prétendus signes divins, a été, on peut le dire, éliminée de l'ordre religieux actif et réel. Elle ne s'est plus composée, en efl'et, que d'un nombre restreint et localisé de phénomènes de cette espèce, recueillis, consacrés dans une tradition spéciale, employés à la preuve de missions antiques non renouvelables, et soumis d'ailleurs à l'acceptation de la foi, beaucoup plus qu'avoués par la raison et justifiés par l'expérience. Je me place ici, on le conçoit, au point de vue de la religion la plus libre et la plus éclairée, qui est aussi la plus sérieuse et la plus sincère. Mais ce n'est pas tout de convenir que l'inspiration et les prophéties ont cessé, qu'il n'y a plus de miracles^ ou qu'il ne faut y voir que des faits de l'ordre pathologique, ou quelque chose de moins respectable encore. On se demande ce qu'on doit penser des grands faits religieux de la tradition. La foi y a ses fondements historiques; la raison veut qu'on y voie des faits moraux tout internes, quand bien
600 RÉCAPITULATION. LA DIVIîVATION ET LE MIRACLE
même l'action mystérieuse d'un dieu sur la conscience y tiendrait une place réelle.
C'est sans doute un aveu difficile, que celui qui permettrait d'étendre définitivement à l'interprétation des anciens phénomènes de religion les mêmes règles de psychologie et de morale qu'on craint si peu d'appliquer aux phénomènes actuels d'un ordre analogue, envisagés dans les consciences où ils se produisent individuellement. La critique et les bonnes méthodes d'histoire philosophique y conduiront cependant, à moins que le cours de la raison moderne ne subisse quelque grave échec. La religion n'y périra certes point, et je croirais plutôt qu'elle y puisera de nouvelles forces, en faisant un pas nouveau et décisif pour s'éloigner des illusions qui se sont mêlées à ses origines, en s'idéalisant et prenant tout à h fois une conscience plus claire de sa vraie et sincère nature. L'exégèse scientifique, la mythologie, anhesoin, étudieront, classeront les faits religieux du passé, quels qu'ils soient, comme des faits de conscience, et donneront la théorie des erreurs, des chimères, des vertiges moraux que l'ignorance, l'imagination et la passion de leurs auteurs, se mêlant à la foi, ont engendrées; le sentiment religieux démêlera parmi ces faits ceux où l'inspiration divine, la vérité, la sainteté lui paraîtront avoir imprimé des marques, et, les donnant pour base à la tradition sacrée, les proposera à croire aux générations successives.
Le propre de la foi religieuse^ en effet, et par où elle diffère des croyances d'ordre général, c'est non seulement qu'elle s'attache à la tradition, encore bien qu'altérée et transformée, au lieu de placer la conscience droit en face des phénomènes physiques et moraux ; mais c'est surtout qu'elle met dans cette conscience et dans l'histoire une influence, une action de Dieu pour révéler et faire croire : elle explique par l'action divine une suite de faits [dont nulle science ne chercherait la source hors de la nature ou de l'homme. Or ce principe des religions, qui domineleurs traditions elles-mêmes, qui les commence et qui aussi les révolutionne, et que, sous le nom de surnaturel, on oppose à la méthode des sciences et à la critique, on a tort de penser que cette dernière ait le pouvoir ou le droit de le renverser. L'affirmer, sans doute, elle ne le saurait, à moins de se faire elle-même religion et de n'être plus la critique : et si on pense autrement, c'est qu'on n'a pas une idée juste de la foi et de sa manière de saisir les objets. En contester des applications particulières, elle le peut, et elle le doit; et encore ici il faut ne rien soupçonner de l'esprit et de l'utilité de la science, pour ne pas comprendre que l'indémontrable est exclu de l'objet de ses recherches, mais qu'il lui est interdit par là même de confondre l'indémontrable avec l'impossible. On ne peut pas plus nier qu'on ne peut affirmer 5c?>/z^2/i5'Me/n'?/i< la possibilité que