RÉCAPITULATTOX. LA FOI KT LA RAISON
humaine, dont peut-être elles n'avaient pas des motifs si fondés de connaître les abîmes, une notion immédiate du bien, vu dans la conscience^ la formule du droit et du devoir, l'indépendance de l'esprit^ la passion du raisonnement^ l'ardeur désintéressée de la recherche en tout genre. Des aptitudes et des vertus de ces races sont sortis la civilisation, c'est-à-dire l'ordre civil et politique établi rationnellement, la conception et la pratique de la loi, l'exemple des cités libres; dans une autre sphère, l'esprit de la science et la promesse de ses conquêtes indéfinies; dans une autre encore, l'art, la création du beau par la réflexion et dans la liberté. S'il faut donner un seul nom à ce que l'humanité actuelle doit ainsi à de petits peuples, à quelques hommes, afin de Topposer à ce qu'elle tient d'un autre petit peuple, la foi^ ce nom, c'est la raison. En effet la science est la raison qui cherche le vrai ; l'art est la raison qui travaille à reproduire ou imiter la nature, et la justice est l'œuvre de la raison dans les relations humaines.
Malgré l'opposition de méthode entre la raison et la foi, nous devons considérer que l'identification du droit avec la volonté divine n'a pas les conséquences qu'on pourrait craindre, chez une nation qui possède l'idée du juste et en fait un attribut de Dieu. Cette nation s'est formée, en effet, de la justice et de la liberté des notions tellement fermes qu'elle a conçu ses rapports avec Dieu même comme un contrat. La théocratie lui a été, quoi qu'on dise, inconnue de fait, parce qu'elle n'en a point appliqué le principe en remettant tous les pouvoirs et sa conscience à une autorité sacerdotale. Il faut donc ranger les Hébreux (plus tard les Juifs) avec les Grecs et les Romains, parmi les peuples du droit, et les opposer ensemble à tous ceux qui couvraient et couvrent encore la terre et n'ont jamais connu que la sujétion et l'obéissance, le devoir pur, sans contre-partie et sans garantie. Ce que la raison et la liberté politique ont été pour quelques-uns, la liberté de la conscience a pu l'être pour d'autres. Le christianisme a rendu le principe de la foi indépendant de la nationalité; il l'a pour ainsi dire généralisé et affranchi en théorie. En pratique, il en est bien autrement. Le fanatisme des individus et des églises a toujours menacé, puis atteint profondément la liberté de conscience ; mais on ne saurait dire que la raison l'ait emporté ailleurs et l'emporte encore sans peine sur la pression des gouvernements, le goût du repos et le matérialisme des habitudes.
L'intolérance de la raison se jugeant invariable et nécessaire plus que de raison, la tyrannie de l'opinion, du nombre, de la force invoquant elle aussi sa légitimité, tiennent plus de place dans l'histoire que l'usurpation de la foi arbitraire sur les consciences, usurpation commise sous le prétexte d'une autorité divine, avec le moyen réel
RÉCAPITULATION, DOCTRINE DE l'EXPIATIO\. LE SACRIFICE 603
de la puissance brutale. Cela n'empêche pas noire initiation rationnelle d'être due à des peuples que leurs passions ont portés à ces violents abus. De même, le principe de la foi libre est entré dans l'esprit humain chez une race, et s'y est établi à des époques où paraissent les plus grands exemples de sa violation. C'est à nous de répudier l'héritage des illusions, des erreurs, des crimes mêlés à la foi, d'un côté, comme à la raison, de l'autre, et d'épurer la tradition d'un idéal dont nous avons la conscience plus nette qu'on ne l'eut jamais.
Si les phénomènes qui impliquent ordinairement l'illusion de l'âme sont naturels aux religions primitives, et doivent disparaître d'une religion épurée; si la foi doit se mieux connaître, se confondre moins avec une intuition réelle ou une preuve, et ne plus s'imposer? si la prière aussi se transforme à mesure que s'étendent la raison et l'expérience, il est encore un trait qui n'appartient pas moins universellement aux anciens cultes, et qui n'est pas tellement lié cependant aux croyances essentielles du genre humain qu'il ne s'eftace enfin ou ne consente à se voiler, quand sa présence n'est plus compatible avec l'état de l'esprit et de la moralité. Je parle du sacrifice. La prière, sous sa forme la plus naïve, y conduit aussitôt, la justice suggérant l'idée d'une offrande à faire en échange d'un bien demandé. L'offrande peut d'ailleurs être une pure démonstration de partage et de reconnaissance, ou viser à procurer au dieu un bien réel, une nourriture physique, ou peut-être symbolique, ou enfin constituer seulement pour l'homme un renoncement, une privation réelle ou apparente, au moyen de laquelle il prouve son dévouement et mérite des grâces en retour. Le sacrifice, dans ces acceptions diverses, est probablement aussi primitif que possible et de la même ancienneté que les dieux. Il suppose de l'illusion et des idées puériles, sans rien de directement immoral ou qui dénote la perversion du cœur.
Celle-ci commence à se manifester dans les sacrifices sanglants, lorsque le meurtre des animaux devenant la base de l'alimentation, les hommes se flattent de rendre les dieux complices de leurs banquets en les appelant à les partager. Car ce n'est pas sans un trouble de la conscience que l'usage de la nourriture animale put d'abord s'établir. La justification de la coutume, justification cherchée dans la complicité divine, fut l'abandon définitif de l'idéal sur ce point, une déclaration de conformité entre le mal régnant et l'ordre divin ou souverain du monde. Cependant il y avait à déchoir encore. Modeler la justice sur les faits de la nature, exalter la chasse et le carnage, la guerre, et se faire un jeu de ce qui pouvait n'avoir procédé originairement que du droit de la défense; plus que cela, instituer le meurtre industriel et le sanctifier en lui donnant la forme du sacri-