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RÉCAPITULATION. DOCTRINE DE L'EXPIATION. LE SACRIFICE

fice, c'était peu, si les dieux faits à l'image des hommes n'étaient eux-mêmes censés exercer méchamment leur puissance. Ce nouveau pas se fit dans les sacrifices expiatoires.

L'idée de l'expiation ne serait qu'un accessoire naturel de celle du sacrifice si elle restait à l'état rudimentaire. Je veux dire que l'offrande, au lieu d'un simple don, peut devenir spontanément un acte de soumission et de réparation, dès qu'on suppose le dieu offensé pour des raisons quelconques. De même, la privation que l'on s'impose ou le mal que l'on s'inflige volontairement s'offrent comme des moyens d'échapper à de plus grands maux qu'on a mérités de la puissance des dieux, et sont des sortes de sacrifices. Mais l'expiation ne se borne pas là. Son idée s'aggrave, quand s'aggravent aussi celles du péché humain et de la colère divine. Alors viennent les sacrifices douloureux, les pratiques cruelles, le raffinement dans le choix des victimes, ensuite la substitution de celles-ci les unes aux autres, et tout ce que l'homme peut inventer pour mettre au lieu de la conscience la coutume, au lieu du devoir les peines qu'il s'inflige à lui-même, et pour se trouver des remplaçants qui les subissent.

Ce développement du concept de l'expiation a pu être épargné à des races et à des religions considérables, ou s'y borner à des rites locaux, passagers, empruntés peut-être. Dans ce cas, les sacrifices demeurent tels qu'on les entendit le plus communément dans le monde aryen et chez les Chinois. Si le concept se fortifie et s'aggrave, au contraire, on a le sacrifice comme le comprirent probablement les Aryens de l'Inde en leurs doctrines cosmogoniques et théogoniques, en leurs pratiques insensées de mortification, et certainement le monde sémitique tout entier; et il peut s'y joindre des vues erchatologiques engendrées par le même esprit. L'état de la moralité des peuples, et par conséquent de leur idéal, a sur la croyance qu'ils adoptent en matière d'expiation une influence décisive, et les tranche en deux groupes inconciliables. Se représentent-ils des dieux puissants qui versent les maux comme les biens sur la terre, prodigues des uns, avares des autres, au dire de l'expérience ; des dieux dévorateurs, encore plus qu'auteurs de quelques ombres de vie, toujours irrités, conservateurs jaloux de leur essence, en vertu de laquelle tout est à eux et leur revient, s'il ne leur est chèrement payé pour un temps ? dans cette hypothèse, l'expiation prend un sens tout matériel, et le sacrifice est l'acte par lequel on achète la jouissance de biens usurpés, en abandonnant une partie de ces biens, ou encore en se chargeant de maux qui les compensent. En théorie, on imaginerait difficilement un système plus odieux de gouvernement du monde, formulé et consacré par une religion. En pratique, les cultes les plus atroces découlent de cette conception.

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Mais un peuple envisage-t-il le mal dans la volonté humaine surtout, dans les manquements à la loi, telle qu'il la comprend, et le bien dans la volonté divine avecla justice? l'expiation et les sacrifices auront à ses yeux un caractère moral; le dieu, maitre terrible de toutes choses, et qui peut les retirer toutes à lui, passera pour n'infliger que des peines méritées et ne commander rien que de droit et d'utile. Les biens et les maux seront regardés comme des modes de rétribution delà fidélité et de l'infidélité. Si de grandes erreurs s'attachent à ce genre d'interprétation du gouvernement divin, si l'interprétation du juste s'y montre fautive, si la substitution et la réversibilité sont iniques, en dehors de la loi naturelle, si enfin l'expiation est une notion fausse quand on croit suppléer à l'amélioration et à la correction morale, par des rites, des cérémonies et des peines acceptées, le peuple qui s'est gardé avec énergie dans cet ordre d'idées pourra trouver dans sa conscience en éveil une sauvegarde contre les conséquences odieuses qui ont suivi, chez d'autres, de semblables croyances. Une doctrine sortira de son sein, qui élevant, épurant par une extrême généralisation et réduisant à l'unité l'idée du sacrifice et de l'expiation pour le peuple^ obtiendra dans la conception même d'un dieu sacrifié le moyen d'abolir tous les sacrifices.

Il est arrivé deux fois dans le monde et sur deux grands théâtres, quoique l'un soit éloigné de notre point de vue, que des religions ont réagi profondément contre les dogmes de guerre et de sang^ ont fait prévaloir la bonté sur la puissance, et donné du bien et du mal des définitions vraiment propres à la pure conscience. L'une de ces religions a effacé jusqu'à la trace des anciens sacrifices; elle les a remplacés par le dévouement de ces hommes divins qui descendent des espaces célestes, et viennent sauver leurs frères de la terre par l'exemple des sublimes vertus et l'enseignement de la vérité. L'autre, assumant en un seul sauveur tous les péchés du monde, a fait de lui, si l'on s'en tient à d'étranges termes consacrés, la victime unique livrée par Dieu à la colère de Dieu, en la personne de Dieu fait homme. Ce dogme a rendu le sacrifice expiatoire en quelque sorte tout doctrinal et, par une conséquence naturelle, entièrement symbolique, encore bien qu'on l'enseigne au sens propre. Et d'abord l'offrande de la victime, renouvelée dans le culte, ne saurait, pour la dévotion la plus exaltée, se prendre, quoi qu'on dise, au sens littéral ; car elle porte un défi à l'imagination. Mais l'idée même de la victime divine substituée ne peut plus guère passer que pour une forme donnée à la doctrine de l'indignité humaine, de l'amour divin, et du salut par la grâce. Le reste, c'est-à-dire l'expiation par substitution, dépend des inintelligibles subtilités scolastiques sur la dualité des natures et des volontés en une seule personne, et la trinité des personnes en un seul dieu, et ne

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doit pas survivre à un genre d'élucubrations dont l'esprit humain est visiblement revenu. Il est permis d'affirmer que tout ce que la connaissance de la justice a gagné dans le monde, le dogme antique du sacrifice l'a perdu; car ce dogme avait pour mobile secret, quand ce n'était avoué, la pensée de tirer personnellement profit des souffrances et de la mort d'autrui. Mais la doctrine épurée du sacrifice, la croyance à la vertu du dévouement subsiste, et reste plus que jamais le fondement de la morale religieuse, qui est la morale de l'amour divin.

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