PREMIERS PROGRÈS DES HOMMES SELON KANT
d'effroi pour l'homme seul, et dont la connaissance doit alors paraître un don funeste de la raison.
Kant croit pouvoir ajouter à ces notions celle de la destination des animaux comme moyens de la vie de l'homme. Il peut y joindre au moins, sans trop de difficulté, le sentiment de la supériorité de ce dernier, qui n'a d'égal que son semblable. Et c'est la source de la notion du droit et de la dignité de la personne : droit qui consiste en ce que chacun prétend justement à être un but pour soi et à n'être jamais traité de simple moyen pour le but d'autrui. De là l'égalité et la justice, du moins en principe et en puissance; de là l'égalité, non seulement des hommes entre eux, mais entre l'homme et tout être raisonnable, à quelque degré d'élévation qu'on l'imagine, parce que la supériorité de nature et de fonctions ne rejette pas des personnes plus humbles dans une condition tellement subalterne que la conscience et la volonté s'abdiquent en elles et descendent au rôle d'instruments. Cette vérité, l'éducation du genre humain, prolongée pendant tant de siècles déjà, est à peine parvenue à la définir rationnellement, combien moins à la faire passer dans la pratique ! mais le sentiment en fut donné dès la plus haute antiquité, car il est inhérent à l'homme.
« C'est ainsi, ajoute Kant, que l'homme fut mis hors du sein maternel de la nature. 11 sortait de l'état innocent et paisible de l'enfance, et en quelque sorte d'un jardin qui le nourrissait sans travail, pour être jeté dans un monde où tant de soucis, de peines et de maux inconnus l'attendaient. Souvent, au milieu des chagrins de la vie, son imagination lui représentera un Eden, séjour de la paix et de l'indolence, où il désirera de couler ses jours dans les jeux et l'oisiveté. Mais l'inexorable raison, qui le pousse sans cesse au développement de ses facultés, se placera toujours entre lui et celte demeure imaginaire, et ne lui permettra point de retomber dans l'état de simplicité et d'ignorance dont elle l'a fait sortir. Elle l'excite à supporter patiemment la peine qu'il hait, à poursuivre ardemment de brillantes chimères qu'il méprise, et à oublier la mort même, devant laquelle il frissonne, pour l'amour de ces chimères dont la perte l'effraye encore plus.
« Quel est le résultat de cet exposé du commencement de l'histoire de l'homme? Que la raison lui présente un Eden comme le berceau de son e.spèce, mais que sa sortie de ce paradis n'est autre chose que son passage de l'état de brute à l'humanité, des lisières de l'instinct à la conduite de la raison, en un mot de la tutelle de la nature à l'état de liberté. Il ne s'agit plus de demander si l'homme a perdu ou gagné à ce changement^ quand on admet que la vocation de son espèce est de s'avancer vers la perfection, malgré le peu de