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LES THÈSES MORALES DE KAN'T

composent le vice endémique universel. Il faudrait donc une casuistique rationnelle, qui exigerait une analyse préalable, plus fine et plus serrée que celle des moralistes, et dont les hases mêmes sont encore à établir. Je veux seulement constater ici que le principe absolu de Kant rencontre une réelle opposition dans la conscience et des impossibilités dans l'application ; et ce n'est pas de cela que je conclus qu'il est faux, mais je suis mis sur la voie de le démontrer, en reconnaissant que la résistance émane ici du sentiment du Juste.

Laissons de côté le cas du sacrifice personnel volontaire qui se joint exceptionnellement à la violation de la Loi. Le sacrifice ne doit pas être imposé, mais ne doit pas non plus être interdit, quand d'ailleurs il n'attente pas au droit d'autrui. La vraie question se pose, au contraire, dans le cas où la soumission à la Loi, le fait de dire la vérité par exemple, entraîne un pénible sacrifice de soi-même, ou d'un objet aimé, ou encore d'un bien d'ordre social, et cela non pas en vertu de la Loi même, ne nous y trompons pas, mais par ce fait que d'autres hommes, en conséquence, manquent ou manqueront certainement à la justice. Elle est toute de savoir si je suis tenu d'observer la Loi vis-à-vis de ceux auxquels, en m'imposant le devoir strict de l'observer, je donnerais les moyens de la violer eux-mêmes. Il ne s'agit pas de se demander si la Loi est générale, si la moralité peut admettre des exceptions, si le meilleur en matière de morale oblige ou n'oblige pas, s'il est permis d'obtenir le bien par le mal; tout cela est clair, et le moindre doute introduirait la contradiction dans la théorie. Non, mais je me fonderai sur ce que la justice est de sa nature un contrat, et je nierai que la conformité de mes actes à la justice puisse m'ètre imposée au delà du degré où je suis sûr de n'avoir plus de réciprocité à attendre, dans le milieu moral où je me trouve. Je conviendrai que cette thèse, et on voit que je n'en dissimule pas les termes, est grosse de conséquences dangereuses ; mais la vérité n'est pas responsable de l'erreur, ou même du crime de ceux qui l'appliqueraient avec un esprit faussé ou un cœur corrompu. Il faut que je l'affirme hardiment, ou que j'avoue que la justice est telle que les bons puissent devenir nécessairement les victimes des méchants, et qu'ainsi je confonde le Juste avec le Saint et n'admette pour toute loi, au fond, que le sacrifice.

La perfection individuelle de l'homme, sous le point de vue du Saint, peut être imaginée dans une société quelconque : imaginée, je ne dis pas atteinte : on a vu ailleurs quels vices accompagnent d'ordinaire la recherche de la sainteté. Mais, sous le point de vue du Juste, cette perfection implique la perfection générale, en ce qu'elle ne saurait être imposée justeinent à l'un sans être obtenue effectivement des autres. Ainsi, Kant a raison de dire que nul manquement,

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le plus léger mensonge, ne saurait s'autoriser du but, ou de l'Utile, ou de quelque grand bien qu'on espérât en tirer. Mais l'autorisation peut naître de linjuslice des hommes. Ce n'est pas le bien, la justice de la fin qui justifiera Finjustice des moyens. Cette justification est radicalement impossible. 11 y aura seulement excuse et permission du mal, à cause du mal même, e'^, en vertu de la juslice même. Le principe absolu de Kant est vrai, incontestable et seul moral, à l'égard de l'homme en général, ou de l'idée de l'humanité; il est encore vrai de l'homme individuel, si les autres hommes sont exactement assimilables à lui, si tous sont également sous la Loi : pour qu'il fût vrai indépendamment de cette hypothèse, il faudrait que la justice concernât l'homme seul, et non ses relations avec des semblables, avec des égaux.

Mais celte égaillé n'existe pas en fait, et la juslice rigoureuse est dès lors impossible. Le mal, c'est-à-dire la guerre et ses effets, que la solidarité rend universels et permanents, étant une fois donnés, il ne se peut plus que l'individu, à moins de sacrifier en mille occasions tout ce qui lui est cher et son droit, accepte et surtout observe fidèlement les lois et maximes qui seraient applicables à un règne d'égalité et de paix, dans la société idéale. De là, cette vérité trop connue, que chacun est à l'état de défense personnelle contre chacun et contre l'autorité de fait, quelle qu'elle soit, contre tous. De là cette quasi-nécessité de consacrer par la pratique et l'usage une série de modes de parler et d'agir injustifiables, et dont même il n'y a pas de théorie; car le tâtonnement seul est capable de déterminer les à-peu-près d'une espèce de droit de la guerre, destiné à créer des garanties mutuelles dans le danger commun. De là la disposition du vulgaire à consulter, à apprécier dans chaque circonstance, non pas tant le juste et le vrai, qu'il connaît mal et dont il espère peu, que l'utile ou le possible réel, c'est-à-dire qui passe pour tel. De là enfin la substitution générale de l'honneur à la vertu comme mobile supérieur de la vie, l'honneur se référant au degré de vertu réputé possible et exigible. Les choses étant ainsi, le philosophe et le véritable honnête homme pourront s'efforcer d'agrandir pour eux et dans le monde la sphère de l'idéal accessible, que tant d'autres tâchent de diminuer; ils sauront au besoin se défier de l'illusion et de l'indiscipline propres à la passion, même légitime, et se conformer à la règle immuable, comme plus sûre en certains cas que la conscience empirique : en conséquence, ils iront jusqu'à s'exposer journellement, de crainte de mal juger et de mal agir, et jusqu'à rendre le bien pour le mal, quand ils le pourront sans détriment d'autrui ou sans trop grand détriment d'eux-mêmes. Mais il ne faut point attendre d'eux qu'ils échappent en tout à la coutume et à la solidarité du mal, encore moins qu'ils généralisent la

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